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ÉLECTIONS  DE 2009 A L’ASSEMBLEE DU PEUPLE DANS L’INDE
 
par David Annoussamy

 
A - Mesures préparatoires

Les élections à l’Assemblée du peuple qui viennent de se dérouler  ont pris l’allure d’une opération de guerre. Rien n’a été laissé au hasard ; tout a été prévu avec grande minutie. La Commission aux élections a commencé par réunir les représentants de tous les partis pour connaître leurs vues ; elle a également consulté les gouvernements des Etats et celui de l’Union. Il y avait 714 millions d’électeurs régulièrement inscrits. Ils devaient élire 543 membres.


Pour être en mesure d’assurer la sécurité et la régularité des opérations, la commission  a décidé d’échelonner les élections en cinq phases aux dates suivantes : 10, 22 et 23 avril, 7 et 13 mai. Le dépouillement du scrutin pour l’ensemble a été fixé au 16 mai. Elle a mobilisé 74.729 vidéographes et acquis 40.600 caméras numériques. Elle a mis en œuvre 1.100.000 appareils électroniques de vote ; l’enregistrement des votes et leur dépouillement ont été accomplis entièrement par ces appareils. Elle a mobilisé 4 millions de fonctionnaires de tous niveaux pour les tâches électorales. Elle a requis les services des forces de l’ordre en grand nombre (2,1 millions). Elle a établi 828.804 bureaux de vote. Dans les régions himalayennes le nombre d’électeurs dans chaque  bureau était réduit, on a identifié 4 bureaux avec trois électeurs chacun ; il y en a eu même un bureau pour un seul électeur dans la forêt de Gir qui est l’habitat des lions, car un ascète inscrit dans les listes électorales y est installé. La Commission a voulu se conformer de cette manière à la disposition de la loi qui exige que tout électeur dispose d’un bureau de vote à la distance prescrite.


B- Partis et candidats

Le nombre total de candidats s’est élevé à 8.070. La fortune des candidats telle qu’elle résultait de leur déclaration dans l’acte de candidature était plus élevée qu’en 2004. Les multimillionnaires étaient  nombreux. Le plus riche a déclaré 1.730 millions de roupies. Un candidat sur 10 était l’objet de poursuites ou de condamnations.
 
Tous les candidats ont rendu un culte à leur dieu préféré avant de d’aller faire acte de candidature. Sonia Gandhi n’a pas fait exception ; elle a fait faire des oblations au feu et s’est fait mettre un point vermillon sur le front par un officiant hindou. Les athées, car il s’en trouve aussi dans l’Inde, sont allés toucher les pieds de leurs chefs et recevoir leur bénédiction.

369 partis en plus des candidats indépendants  ont pris part aux élections. Aucun parti n’avait de chance d’obtenir à lui seul la majorité. Aussi les partis expérimentés ont-ils conclu des alliances en se répartissant les circonscriptions selon les chances supputées par eux. Les plus importantes des alliances interétatiques  sont l’Alliance progressiste unie(UPA) ayant comme chef de file le Congrès, l’Alliance démocratique nationale(NDA) avec en tête le Parti hindouiste, le Troisième front animé par les partis de gauche qui aspirait aussi à la majorité et le Quatrième front comprenant deux partis qui étaient alliés au Congrès dans la précédente législature qui espéraient améliorer ainsi leur record  pour pouvoir négocier dans une position de force au moment de la formation du gouvernement. Les autres partis sont restés en dehors de ces fronts.


C- La campagne électorale


      1- Contenu de la campagne

 

La campagne n’était pas chargée d’électricité. Pas de vague, pas d’enjeu capital, pas de personne idole  concentrant toute l’attention et pouvant déterminer le résultat. Donc la campagne s’est concentrée sur les programmes, les candidats et les chefs de parti. Pour dévoiler leur programme les partis ont évidemment publié chacun son manifeste. À examiner de près ces documents, à l’exception d’un point ou deux, il n’y a pas de différence fondamentale. D’ailleurs les manifestes n’ont pas beaucoup d’impact sur le peuple car peu nombreux sont ceux qui les parcourent. C’est de la pâture pour politologues. Les points qui sont repris et développés au cours de la campagne ne se rapportent pas aux grands problèmes politiques  mais à des mesures concrètes pour l’amélioration de la vie quotidienne : prix du riz, eau, soins médicaux, routes, électricité, emploi, nourriture, logement, poste de télévision et évidemment plus d’argent à dépenser. De plus des promesses dans ces domaines engagent  les candidats et les partis car il est facile aux électeurs de connaître rapidement si la promesse a été tenue. En revanche les mesures à l’encontre du terrorisme par exemple ne touchent pas la majorité des électeurs : le terrorisme reste encore abstrait pour la population sauf pour ceux qui ont assisté de près aux actes terrifiants. De plus, en cas d’actes de terrorisme, le gouvernement peut toujours se justifier et dire qu’il les a réduits au minimum, sans aucune possibilité pour les électeurs de vérifier comme dans le cas du prix du riz.

       2 - Moyens mis en oeuvre

La campagne commence avec le dépôt de candidature que certains candidats effectuent en grande fanfare. Au cours de la campagne, les candidats ont utilisé au maximum les acteurs de cinéma, les chanteurs, les danseurs et les troupes de théâtre populaire  pour canaliser la sympathie des électeurs vers eux. Les banderoles et les portraits géants des chefs étaient présents bien que moins qu’auparavant. Les portraits ont un effet certain sur les cadres des partis pour raviver leur flamme. Les chefs locaux y voient un double avantage, plaire au chef suprême et se projeter à leur ombre. Avant, les portraits étaient faits à la main ; maintenant l’utilisation de l’ordinateur a réduit à 10% leur coût. Les rallies monstres et les processions ont eu lieu, ainsi que la circulation des leaders sur voiture. Certains s’arrêtaient à chaque village pour prononcer une petite allocution.
 
Ce qui est nouveau dans la campagne c’est la propension des leaders nationaux à laisser agir de préférence les leaders locaux. Cela est devenu nécessaire en raison d’une part de l’absence de leaders populaires dans toute la nation  et d’autre part de la nécessité de rivaliser efficacement avec les partis régionaux qui prennent de plus en plus d’importance. Il se produit ainsi une certaine régionalisation  des partis nationaux, laquelle avec l’importance de plus en plus accrue de ces partis  pourraient conduire à une restructuration de la fédération.
 
Le deuxième moyen amplement utilisé est la réclame pour les partis et les candidats par l’intermédiaire des media, surtout la télévision. Malheureusement les media dans leurs programmes routiniers de nouvelles ont tenu compte des montants versés pour de telles réclames, violant ainsi l’éthique de leur métier.
 
L’utilisation de l’Internet qui avait commencé lors des dernières élections a fait un grand pas et il est à prévoir que son impact sera considérable lors des prochaines élections. Il y a eu  des réclames dans les sites populaires. Les partis ont pu se procurer les adresses pour toucher un grand nombre  d’électeurs avec des courts messages, pour recruter des volontaires pour la campagne, pour obtenir des fonds. Les moyens électroniques ont été surtout utilisés par les partis au profit des partis et peu par les candidats eux-mêmes.
 
Il est à noter que le contact personnel des candidats avec les électeurs a été pratiquement inexistant ; d’ailleurs  c’était impraticable vu le nombre d’électeurs dans chaque circonscription, soit 1,3 million en moyenne.  Les électeurs ont été sollicités personnellement par les agents du candidat au moment de la distribution d’argent qui s’est  faite à grande échelle comme toujours, bien que ce soit interdit. C’est une pratique qui a commencé avec le suffrage universel et qu’il sera difficile d’éradiquer. Tous les grands partis y ont eu recours, les électeurs reçoivent de tous les côtés ; donc l’argent distribué  n’a pas beaucoup d’effet sur le choix du candidat ; mais si un candidat s’en abstient il perdra des voix. Dans l’esprit des pauvres gens, cela représente vaguement le prix du service qu’ils rendent en allant voter. Sa suppression dans l’état actuel des choses augmentera considérablement le taux d’abstention. En plus de son aspect immoral, il a un  effet politique très pervers. Le candidat pense qu’il en est quitte avec l’électeur, qu’il n’a plus aucune obligation envers lui une fois élu, qu’il a déjà payé le vote. Ainsi la démocratie est vidée de son sens. En revanche, si les élus sont libérés des obligations vis-à-vis des électeurs, ils en contractent une autre plus impérieuse vis-à-vis des bailleurs de fonds, soit le monde des entreprises qui paie d’avance les services désirés.
 
Chaque candidat  est obligé de mobiliser environ deux mille personnes pour la durée de la campagne et ouvrir des bureaux dans chaque agglomération importante. On estime à 70 millions de roupies en moyenne la dépense pour chaque candidat. Les frais se répartissent comme suit : 70% pour distribution d’argent aux électeurs  et de liqueurs aux cadres du parti, 10% pour la publicité, 10% pour les transports, 10% pour les dépenses diverses. Il est vrai que le montant de dépenses à ne pas dépasser est fixé et que les candidats doivent soumettre les comptes à la Commission aux élections pour vérification; mais les candidats prennent soin d’enregistrer seulement les dépenses permises et dans la limite prescrite. L’argent étant un facteur important de succès, les chefs des partis tiennent grand compte de la capacité financière dans le choix des candidats. Une étude des déclarations de fortune dans leur acte de candidature a montré que la proportion des multimillionnaires était de 60% parmi les candidats du Congrès et 42% parmi ceux du Parti hindouiste. Il faut aussi dire que la campagne a donné de l’emploi pour trois mois à de milliers de jeunes gens désoeuvrés et opéré un transfert d’argent au profit des pauvres.

     3 - Incidents de campagne

La campagne n’a pas été exempte d’actes de violences. Les plus importants sont ceux perpétrés par les extrémistes qui voulaient empêcher les opérations électorales. On a eu même à déplorer quelques morts. Grâce à l’omniprésence des forces de sécurité, les actes de violences ont été dans l’ensemble très réduits ;  76 bureaux de vote seulement sur 828.804 ont été témoins d’actes de violence. Ces cas isolés n’ont pas eu d’influence sur les résultats d’ensemble. Quand même, les troubles ont nécessité la répétition du scrutin dans quelques bureaux de vote.
 
Les opérations électorales ont été également dérangées dans la région forestière de l’Etat de Jarkhand par des bandes d’éléphants sauvages. C’est une région où  les éléphants ont tué un grand nombre de personnes. La population vit dans un état de peur permanente sur des  huttes de fortune installées sur pilotis. La population des villages les plus menacés n’a pas osé se rendre  jusqu’au bureau de vote.
 
Il y a eu absence totale de campagne dans un village inaccessible de l’Etat Arounachal Pradesh proche de la Birmanie. Les électeurs au nombre de 3000 n’avaient aucun moyen de connaître les candidats qui n’y sont jamais venus. Le personnel chargé des opérations électorales a été transporté par des avions militaires quelques jours avant la date des élections avec tout le matériel nécessaire.


D- Rôle actif de la Commission aux élections

Les partis et les candidats sont obligés de se conformer au code de conduite. C’est un document très élaboré préparé par la Commission aux élections avec l’accord de tous les partis. En voici quelques directives : les élus ne doivent pas entrer dans les bureaux de vote sauf pour exercer leur droit de suffrage ; l’état de toutes les dépenses, sauf celles relatives aux transports, doit être soumis à la commission à l’issue des élections ; les lieux de culte et les réunions religieuses ne doivent pas être utilisés pour la propagande électorale ; les discours suscitant la haine ou des dissensions religieuses ou de caste sont strictement prohibés, une permission est nécessaire pour l’utilisation de hauts parleurs, etc. …
 
La commission est souvent intervenue quand ses agents ont constaté ou quand les candidats rivaux se sont plaint  de violation du code. Ainsi elle a mis immédiatement fin à l’utilisation des enfants à des travaux électoraux et requis des mesures disciplinaires contre les fonctionnaires qui ne l’ont pas empêchée ; elle a fait saisir les saris destinés à la distribution aux électrices, elle a proscrit des meetings politiques pour défaut d’information préalable etc... La Commission s’est donné pour devise  « tolérance zéro » aux violations et est intervenue très souvent par l’intermédiaire de ses nombreux agents contre les violations qui étaient fréquentes, tant le code était strict par rapport aux errements bien établis. Par ailleurs elle a mis sous surveillance électronique les candidats ayant des antécédents criminels.
 
Le code contient une partie qui lui permet de veiller à ce que le parti au pouvoir ne profite pas de sa position officielle pour influencer les électeurs. Il est interdit au gouvernement des Etats et à celui de l’Union d’annoncer aucune mesure en faveur des citoyens à partir de l’annonce du calendrier électoral. Cela a obligé l’administration à obtenir l’aval de la Commission même pour des actes de routine : pour importer du sucre en vue de faire face à la pénurie ; pour décider de l’allocation du gaz naturel, dont l’exploitation était prête, à diverses usines électriques ; pour accorder des secours aux fermiers en détresse etc… La commission est intervenue également dans le domaine des déplacements de fonctionnaires d’autorité. Elle a exigé le déplacement des fonctionnaires accusés de partialité ou le rétablissement à leur place des fonctionnaires intègres que le gouvernement avait déplacés pour les remplacer par d’autre plus dociles. La commission a surveillé le transfert des fonds aux ONGs par le gouvernement. Elle a ordonné la restauration des tarifs d’autobus qui ont été réduits pendant la campagne. En bref elle a voulu que l’administration maintienne le statu quo intégral pendant toute la période électorale.
 
La commission a parfois donné l’impression d’excéder ses pouvoirs.  Elle a préféré inspirer la crainte au lieu du respect. Elle a été accusée parfois de partialité dans ses interventions, tant les candidats étaient soupçonneux dans leur lutte acharnée. Dans son zèle, elle a fait aussi quelques faux-pas ; ainsi elle s’est aventurée à donner des conseils ; quand ils n’ont pas été suivis, on pouvait se demander si les mesures subséquentes de la commission n’étaient pas empreintes de vengeance.
 
Dans l’ensemble la commission a accompli un travail remarquable et a réussi à éliminer certaines pratiques bien ancrées qui déparaient les élections indiennes. Personne ne s’est plaint de fraude, de manipulation quelconque ou d’obstacle à l’exercice du suffrage.  Pour obtenir ce résultat et être effectivement partout présente la commission a étalé les élections sur une période de plus d’un mois. Le code de conduite est entré en vigueur à partir de l’annonce du calendrier électoral soit le 23 mars. Les résultats ont été proclamés le 16 mai et le nouveau gouvernement est entré en fonction début juin. Ainsi  pendant plus de deux mois l’administration s’est trouvée paralysée. De l’avis de tous les observateurs, on aurait pu obtenir un résultat équivalent dans une période plus brève. D’autre part  entre la première phase des élections et la dernière, il s’est écoulé 5 semaines. Bien que les résultats des premières élections ne fussent pas connus ,  on s’en faisait une certaine idée et cela ne pouvait pas manquer d’influences les dernières. De plus, dans une élection, tous les électeurs sont censés se prononcer sur le même ensemble de faits. Or, entre ces deux dates, il s’est produit des événements à l’intérieur comme à l’extérieur qui ont modifié l’échiquier. Il aurait pu s’en produire de plus décisifs.


E- Participation aux élections

Il y a eu des menaces de boycott des élections pour protester contre la négligence de l’administration dans la mise en place des voies d’accès ou la fourniture de l’eau potable ; ces menaces ont été également suivies d’effet dans certains endroits. D’autres électeurs ont choisi de manifester leur mécontentement par un geste équivalent à un vote blanc dans le système électronique. Ces actes ont été très  limités et n’ont pas eu d’impact sur l’ensemble du résultat. En effet, le taux de participation a été  de 58,4%. Le taux le plus bas qui ait été enregistré a été 45,7% (1952) et le plus élevé 64,1% (1985). Le taux de participation des divers  groupes sociaux se présente comme suit :
 

                         Castes supérieures                             56%
                         Propriétaires                                       62%
                         Castes défavorisées (1ère catégorie)     59%
                         Castes défavorisées (2ème catégorie)   58%
                         Castes  répertoriées (SC)                     59%
                         Tribus répertoriées (ST)                       60%
                         Musulmans                                         59%

                         Divers                                                53%

 

Cette similarité de taux entre tous les groupes indique que les raisons d’abstention sont à peu près identiques chez tous les groupes. On peut donc considérer que les résultats représentent l’expression de l’ensemble de la population.


F- Résultats
 
Partis                Nombre            Pourcentage        Pourcentage          Nombre de sièges
                       de sièges               de sièges          de voix                   proportionnels
                        obtenus                 obtenus                                            aux voix

Congrès               206                      37,93                28,52                          155
Parti hindouiste     116                     21,36                18,80                          102
Les autres             221                    40,69                52,65                          286

Parmi les membres élus, il y a 59 femmes soit 11,% au lieu de 45 soit 8% dans la dernière législature. L’âge moyen des membres est de53.  50% de membres  entrent pour la première fois au Parlement. Il y 300 multimillionnaires et 73 membres poursuivis pour infractions graves.


Conformément aux résultats du scrutin adopté  333 partis n’ont pas obtenu de siège du tout. Le Congrès a obtenu à lui seul 206 sièges et ses allés en ont eu 56 ;  donc cette alliance avait vocation pour former le gouvernement, ce qu’il a pu faire  facilement en ralliant des membres d’autres partis en nombre suffisant pour atteindre la majorité (272). C’est quand même un gouvernement fragile, car les alliés et les ralliés pourraient faire défection en cas de circonstances imprévues.


Les partis autres que le Congrès et le Parti hindouiste ont obtenu plus de voix que ces deux grands partis réunis comme lors des dernières élections. S’ils avaient formé un front uni contre le Congrès et le Parti hindouiste  ils auraient pu gagner beaucoup plus de sièges et avoir la majorité nécessaire pour former le gouvernement. Les deux grands partis ont obtenu plus de sièges qui leur sont dus, tandis que les autres partis ont été privés d’une bonne partie de leur représentation. Cela est dû au mode rudimentaire de scrutin adopté, soit le scrutin uninominal à un tour. Dans chaque circonscription le candidat qui a obtenu le plus grand nombre de voix est déclaré élu. Chaque petit parti ne peut pas réunir dans une seule circonscription  le nombre de voix nécessaire pour se classer  premier. Certains petits partis réussissent à émerger en s’alliant à un grand parti ; alors  les électeurs d’un tel parti dans une circonscription votent en faveur du candidat du grand parti allié dans une circonscription; en échange  les électeurs du grand parti votent en faveur du candidat du petit parti allié dans une autre circonscription.  Les petits partis qui ne concluent pas d’alliance sont condamnés à ne jamais obtenir leur représentation dans ce système de scrutin. Le Parlement est ainsi privé du bénéfice de l’opinion de 12% de la population. Une décision du Parlement prise à la majorité est en conséquence celle de 44% de la population. Il n’est pas étonnant qu’elle soit contestée par le reste de la population qui est majoritaire. Le gouvernement qui est loin d’être représentatif de la majorité du pays aura de la peine à imposer ses décisions. Il sera obligé de louvoyer, d’attendre le moment propice ou de renoncer purement et simplement à ses projets. Le manque d’efficacité gouvernementale est inhérent au système.


Il est évident que le scrutin majoritaire à un tour  ne convient pas pour les élections à l’assemblée du peuple.  Chaque circonscription comptant  1.3 million d’électeurs, ceux-ci n’ont pas la possibilité de connaître  leur candidat ; ils votent pratiquement pour le parti comme dans un scrutin proportionnel. Mais le système adopté prive une large partie de la population de toute représentation. Il ne donne pas aux partis  un nombre de sièges en proportion du pourcentage de voix obtenues. Le choix du scrutin actuel était basé sur la croyance qu’il donnerait  une majorité  de façon certaine ; cela n’est possible que s’il y a deux partis, ce qui n’est pas le cas de l’Inde. Les résultats des élections depuis une vingtaine d’années ont prouvé que le scrutin adopté ne génère pas nécessairement une majorité. Il vaut mieux adopter un scrutin proportionnel pour les élections à l’assemblée du peuple. Les candidats dépenseront beaucoup moins, ce qui assainira automatiquement les élections ; la lutte n’étant plus individuelle il y aura moins de discours injurieux et de violences ; la tâche de la Commission aux élections sera plus aisée ; la période pourra être considérablement réduite ; la campagne se concentrera davantage sur les programmes et donnera plus à réfléchir aux hommes politiques et à l’électorat. Surtout, toutes les teintes de l’opinion pourront s’exprimer au Parlement et aider à formuler des solutions  plus nuancées. Les vociférations et les troubles dans la rue pourraient diminuer.


G- Comparaison avec les résultats précédents

Si l’on veut saisir le sens de dernières élections, il ne faut pas s’arrêter aux nombres des sièges obtenus par chaque parti, qui n’est qu’un épiphénomène dans le système du scrutin adopté.  Il faut considérer plutôt le pourcentage des voix recueillies, qui se présente comme suit :


                         Partis                 2004      2009    Différence
                         Congrès             24,42     28,52     +4,10
                        Parti hindouiste    22,29    18,83       -3,46
                        Les autres           53,29     52,65      -0,64

On constate un recul négligeable des autres partis qui continuent quand même à recueillir plus de voix que les deux grands partis réunis. Ce qui mérite de retenir l’attention c’est le net progrès du Congrès et aussi le net déclin du Parti hindouiste. À ce propos ,  chacun y est allé de son explication : préférence de l’impassible Man Mohan Singh à l’agressif Advani, effet de la loi garantissant 100 jours minimum de travail votée par le Congrès, rejet d’un régime à caractère religieux, désir d’un gouvernement stable etc…

 Quand on interroge les variations par Etats ,  elles nous livrent une explication plus exacte. Le Congrès a une variation voisine de zéro ou même défavorable dans 12 sur 21 des grands Etats. Le taux d’ensemble de sa montée s’explique par son succès éclatant dans certains Etats. Le Parti hindouiste gagne dans deux Etats, reste à peu près stationnaire dans cinq  Etats, recule sensiblement dans les autres. La perte de l’un de ces deux partis ne profite pas toujours à  l’autre ; les autres partis ont leur part de gains et pertes. On examinera ci-après les causes des variations dans les Etats où les variations ont été les plus grandes. Le Congrès a enregistré les plus graves défaites et les plus forts succès.

En Orissa, le Congrès perd 7,6% de voix. C’est au profit du parti régional (BDJ) qui est très populaire dans l’Etat. Dans cet Etat relativement pauvre, on est moins à l’écoute de ce qui se passe à Delhi. Dans l’Etat d’Himalaya Pradesh, la perte pour le Congrès est de 6,3%. Dans cet Etat montagneux, on a eu la préférence pour le parti qui est au pouvoir dans l’Etat, soit le Parti hindouiste surtout qu’il vient de triompher récemment en 2007.

Au Punjab la proportion de voix augmente de 11% pour le Congrès. D’après les enquêtes, les raisons qui auraient motivé les électeurs sont les suivantes: avoir un Sikh (Man Mohan Singh) comme Premier ministre, l’impopularité du gouvernement de l’Etat dirigé par le Akali dal (parti opposé au Congrès), le déclin du BSP (parti universel) qui a perdu son charme du nouveau dans l’Etat. Au Kérala le Congrès gagne 8% de voix  pour cause de mécontentement vis-à-vis des autres partis : la population urbaine s’est détournée du parti hindouiste ; l’alliance du CPI(M), le parti communiste le plus important, avec un parti accusé ouvertement de corruption ; l’implication du secrétaire général du parti CPI(M) dans une affaire de corruption dans une transaction officielle avec une compagnie étrangère (Lavalin). Dans l’Uttar Pradesh, le Congrès a avancé de  6,2% alors qu’il était encore au plus bas lors des élections régionales de 2007. Le gain s’est effectué aux dépens des trois autres partis en présence, pour  des causes différentes : mauvaise gestion du gouvernement BSP (parti universel) mis en place dans l’Etat en 2007 ; admission dans le  SP (parti socialiste) d’un transfuge du Parti hindouiste qui lui a aliéné les musulmans ; entrée dans le Congrès d’un leader du Parti hindouiste qui a détaché de ce parti les castes Kurmi-Koeris.

Au Madhya Pradesh le Congrès obtient 6% de voix en plus. Dans cet Etat ,  la population se déclare satisfaite du gouvernement du parti hindouiste de l’Etat récemment réélu. Néanmoins la partie éclairée de la population a compris que dans les élections parlementaires l’enjeu était le gouvernement de l’Union et a voté pour le Congrès qui dirigeait ce gouvernement à leur satisfaction. Au Rajasthan le Congrès enregistre un progrès de 5,8%. Les raisons dévoilées sont une meilleure performance du Congrès par rapport au parti hindouiste qui l’avait précédé au niveau de l’Union, une préférence pour Man Mohan Singh à Advani ou Sonia Gandhi. Au Bihar également le Congrès enregistre un progrès de 5,8. Dans cet Etat dirigé par le Janata dal (parti populaire), bien que la population fût très satisfaite du gouvernement de ce parti allié au Parti hindouiste, certains ont déclaré que pour le gouvernement de l’Union le Congrès serait préférable.

Cette analyse met en évidence deux phénomènes. Premièrement l’avance nette du Congrès ou son recul dans certains Etats  est  dû  à des facteurs purement locaux et contingents non susceptibles de se renouveler. Deuxièmement il y a une préférence claire pour la gouvernance du Congrès au niveau de l’Union. Comment s’explique cette préférence :1) tendance de l’électorat indien à reconduire le gouvernement en place qui a acquis une sorte de légitimité et à éviter l’aventure sauf quand le gouvernement en place s’est rendu vraiment impopulaire ; 2) relèvement important de salaires des fonctionnaires et des pensionnés par le gouvernement du Congrès ; 3) impression générale de l’amélioration des conditions de vie grâce  au progrès économique indéniable ; 4) mesures généreuses d’aide sociale ; 5)personnalité de Man Mohan Singh.

Ce qui est intéressant dans le comportement électoral, c’est la capacité d’une partie de l’électorat de distinguer ce qui est bon pour l’Union de ce qui peut convenir pour l’Etat, de prendre en considération la qualité de gouvernance au lieu seulement des avantages et inconvénients matériels individuels. Cela dénote une maturité et un discernement politiques qui sont prometteurs. L’émergence de ces qualités pourrait être attribuée à la nouvelle délimitation des circonscriptions qui donne aux régions urbaines plus d’importance  et à l’augmentation de  la proportion des personnes instruites dans l’électorat.


H- Perspectives d’avenir

Il serait présomptueux de vouloir prédire les résultats des prochaines élections à partir des résultats de ces dernières. On peut risquer quand même des prévisions sur d’autres points politiques. D’abord on peut s’attendre à une performance différente du Congrès au cours de cette législature par rapport celle de la dernière. La dépendance du Congrès aux partis alliés sera moindre; le rapport Man Mohan Singh- Sonia Gandhi pourrait changer un peu. Dans les dernières élections, c’était Sonia Gandhi qui avait été projetée comme Premier  ministre prospectif au cours de la campagne ; Man Mohan Singh a été catapulté au poste de manière inattendue et avait un rôle de mandataire. Cette fois c’est Man Mohan Singh qui a été présenté dès le départ comme Premier Ministre prospectif; il a fait campagne en tant que tel et sa présence a gagné des voix supplémentaires au parti. Certes il n’a pas un tempérament à s’en prévaloir, mais cela aura son effet inconscient dans l’administration quotidienne.
 
Deuxièmement, à la suite des résultats obtenus par le Congrès avec le concours d’alliés, les objectifs politiques immédiats seront les suivants : développement économique, infrastructure, logement, neutralisation des effets de la récession internationale, lutte contre le terrorisme (sans s’attaquer à ses causes), privatisation des entreprises publiques, affirmation et mise en œuvre du droit à la nourriture.
 
En plus de ces deux conséquences, ce gigantesque exercice au cours duquel l’électorat s’est montré capable de s’exprimer judicieusement peut être source d’enseignement. D’abord pour les partis politiques qui pourraient en profit dans leur intérêt personnel et l’intérêt de la nation. Après l’annonce des résultats, les partis ont tous essayé d’en démêler les causes. Ils se sont en général arrêtés comme de coutume à leurs erreurs tactiques, ce qui est un exercice futile car de ces erreurs il y en a eu dans tous les partis et il y en aura d’autres à l’avenir chez chacun d’eux car les circonstances auront changé. Leur rôle consiste plutôt à sonder profondément l’Inde en devenir, ancrée dans son riche passé et ouverte aux courants internationaux de plus en plus forts.
 
Le Congrès est encore loin d’avoir reconquis l’électorat, il n’a obtenu que 28,52% de voix. Pour retrouver sa position d’antan il lui faut trouver un but concret qui attire  les citoyens de toute religion, de toute caste et de toute classe sociale. S’il se contente d’administrer en parant au plus pressé, il va s’essouffler vite à nouveau. Le Parti hindouiste, s’il veut retrouver la majorité confortable qu’il avait  réussi à obtenir une fois dans le passé, il lui faut se dépouiller de son caractère exclusif, dogmatique et agressif et revêtir un caractère purement culturel qui permette à d’autres petits partis de s’allier avec lui sans être accusés de religiosité. Les autres partis qui ont recueilli 52,65% de voix est un ensemble important mais hétérogène. Il faudrait qu’une grande partie d’entre eux forge un programme commun  bien avant l’annonce des élections et choisisse un chef incontesté. Sinon ils sont condamnés à rester dans l’opposition ou de s’allier individuellement à un des deux grands partis pour avoir une miette du pouvoir, sans jamais pouvoir réaliser le but pour lequel ils ont pris naissance.
 
Le progrès dans la clairvoyance de l’électorat n’a pas eu son pendant dans la pensée politique des partis. Ils n’ont pas accordé beaucoup d’attention  aux grands problèmes de fond qui pèsent sur la société et qui doivent déterminer son avenir : le problème du Cachemire, la répartition du pouvoir  entre l’Union et les Etats, la distribution du revenu fiscal entre eux, la corruption, l’accroissement rapide de la population dans la partie nord du sous continent, l’analphabétisme d’une large partie de cette population, le niveau inadéquat de la recherche et de l’enseignement supérieur, les réformes électorales nécessaires pour assurer une meilleure représentation du peuple, l’exacerbation de la politique de réservation, les violations  du droit à la vie et à la liberté physique etc... Le drame est que, sur ces questions, les partis eux-mêmes, sauf exception, n’ont pas d’idées mûrement réfléchies ; ils ne s’en sont pas intéressés car elles n’ont pas grande incidence sur la motivation des votes pensaient-ils. Ils en décidaient pourtant occasionnellement, sans mandat électoral, cédant  à l’impulsion inopinée du chef du parti ou à la pression des lobbys.
 
Les élections sont une occasion pour le dialogue entre électeurs et candidats. Ceux-ci ont certes intérêt à écouter les aspirations des électeurs, mais ils ont aussi l’obligation d’éclairer ces derniers sur les grands problèmes qui se posent au pays et qui  doivent recevoir rapidement une solution  favorable à l’avenir du pays. Cela leur permettra à eux-mêmes d’y voir plus clair, de prendre le pouls de l’opinion publique et de faire accepter un peu plus facilement leurs décisions dont certaines pourraient entraîner des sacrifices pour la population dans l’immédiat. À cet égard, il y a des progrès à faire.
 
David Annoussamy, La Lettre du CIDIF (2009)