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Les élections dans la plus grande démocratie du monde

 

par André Lewin, ancien ambassadeur de France en Inde (1987-1991)

 

L'Inde, la plus grande démocratie du monde, vient, pour la 15ème fois depuis son indépendance en 1947 et comme tous les cinq ans (sauf dissolution de la chambre), d'élire les 543 députés qui composent son Assemblée nationale, le Lok Sabha. La consultation concernait cette fois-ci 714 millions d'électeurs, dont près de 50 millions de jeunes inscrits pour la première fois, sur une population totale qui atteint 1,2 milliard, en augmentation annuelle de 17 millions; elle a duré plus d'un mois et s'est déroulée à travers les 27 États qui forment l'Union indienne, en cinq étapes, du 16 avril au 16 mai, sous la protection de plus de six millions de policiers et de contrôleurs des bureaux de vote. Quelques-uns des très nombreux Indiens établis à l'étranger (appelés NRI - Non Resident Indians - ils sont 25 millions) ont pu voter "en ligne", mais la promesse qui leur avait été faite au début de l'année de tous pouvoir le faire n'a pu encore être tenue. Finalement, 60% des électeurs potentiels se sont rendu aux urnes, un taux supérieur aux prévisions plutôt pessimistes, supérieur aussi aux scrutins précédents.


Le terme "urnes" est d'ailleurs inexact : dans ce pays où les technologies les plus modernes sont de plus en plus présentes, ce sont 1.368.430 machines à voter électroniques qui ont permis de centraliser les votes et de proclamer l'ensemble des résultats en quelques heures. Pour les électeurs analphabètes, de moins en moins nombreux, des symboles permettaient d'identifier les dizaines de milliers de candidats et les 1.055 partis politiques qui sollicitaient leurs voix : la paume de la main droite pour le Congrès, la fleur de lotus pour le BJP hindouiste fondamentaliste et nationaliste, la faucille et un marteau ou un épi pour les partis communistes, l'éléphant pour le BSP de la candidate intouchable Mayawati...


Comme souvent, sondages et prévisions n'ont rien prévu d'un vote qui a mobilisé aussi des milliers d'astrologues et des milliers de parieurs


Dès le matin du 17 mai, la commission électorale indienne pouvait afficher les résultats définitifs : l'Alliance Unie et Progressiste (UPA), nom de la coalition qui gouverne le pays depuis 2004, obtient 262 sièges, alors qu'en 2004, elle n'en avait que 217. Le parti du Congrès qui la dirige aura à elle seule 206 députés, son meilleur score depuis 1991. Il lui suffit de s'assurer le soutien d'une dizaine d'élus pour atteindre la majorité nécessaire de 272 voix, alors qu'en 2004, treize partis nationaux ou régionaux avaient dû s'unir pour former le gouvernement. Il ne sera plus nécessaire de cajoler les partis communistes ou marxistes; ceux-ci gouvernent le Bengale occidental avec Calcutta, et le Kerala, au Sud; ils avaient auparavant soutenu le cabinet sans y participer, et avaient même retiré leur soutien en juillet 2008; ils ont d'ailleurs reconnu leur "grave revers"; mais ils pourraient constituer un appui de gauche au nouveau gouvernement, puisque celui-ci devra accentuer l'aspect "social" de sa politique.


Les partis régionaux, puissants dans certaines régions (comme le Tamil Nadu autour de Madras/Chennai), n'ont pas percé lors de ce scrutin national, et se sont parfois même effondrés. La très médiatique Kumari Mayawati qui dirige depuis plusieurs années l'État de l'Uttar Pradesh, le plus peuplé de l'Inde (190 millions d'habitants, 80 députés), et ne cachait pas son ambition de devenir le prochain Premier ministre de l'Union indienne, doit se contenter d'un léger progrès de son parti, le BSP, qui souhaite regrouper tous les Dalits, c'est-à-dire les plus pauvres, réprouvés, intouchables, basses castes : allié à la coalition de gauche, son parti n'a obtenu que 21 sièges au lieu des 40 escomptés. Mais il est probable qu'elle soutiendra - en y participant ou en votant en sa faveur - le nouveau gouvernement.


Quant à l'Alliance Nationale et Démocratique (NDA), coalition qui a gouverné le pays de 1998 à 2004, elle passe de 185 sièges en 2004 (ce qui lui avait fait alors perdre le pouvoir) à 157; sa principale composante, le BJP, n'en obtient que 116, alors qu'on prédisait un succès massif à ce parti. Sa position hostile aux "religions importées" (Islam et Christianisme) et favorable à un retour aux valeurs de l'Hindouisme, n'a pas séduit des électeurs pourtant traumatisés par les attentats de Bombay en 2008 et inquiets de la situation au Pakistan voisin. La mise en avant du dynamique ministre en chef du Gujarat, Narendra Modi, comme probable futur premier ministre de l'Inde, n'a pas suffi : beaucoup n'oublient pas qu'il a en 2002 laissé accomplir dans sa capitale, Ahmedabad, le massacre de plus de 2.000 Musulmans, sans intervenir, certains disent même en le suscitant. Inversement d'ailleurs, les 120 millions de Musulmans de l'Inde, parfois montrés du doigt en raison de l'Islamisme de certains militants, n'ont pas créé de formation politique d'envergure nationale.


Le Congrès, laïque et de centre-gauche, est finalement le grand vainqueur du vote. C'est le plus ancien parti de l'Inde; créé en 1885, il symbolise avec le Mahatma Gandhi l'action non-violente contre le colonisateur britannique et finalement l'indépendance du pays, et a conduit l'Inde pendant 45 ans sur 60 depuis 1947,  avec les Premiers ministres Nehru, Shashtri, Indira Gandhi, Rajiv Gandhi, Narasimha Rao et maintenant Manmohan Singh.


Il témoigne aussi du rôle persistant de la famille Nehru-Gandhi, qui a fourni trois Premiers ministres, dont deux (Indira et son fils Rajiv) ont été assassinés; la veuve de ce dernier, Sonia, préside actuellement le Congrès; italienne d'origine et catholique, elle a pourtant su s'imposer par sa personnalité et sa modestie; elle a refusé en 2004 de diriger le gouvernement (tâche qui revient traditionnellement au chef du parti le plus puissant), et le président indien (alors un Musulman, Abdul Khalam) a choisi un Sikh, Manmohan Singh. Sonia, réélue sans difficultés, n'a pas ménagé sa peine, en tenant au cours des derniers mois jusqu'à quatre meetings par jour. Et la dynastie Nehru/Gandhi n'a pas dit son dernier mot. Fils de Sonia et de Rajiv, Rahul Gandhi, 38 ans, a lui aussi été réélu, dans la circonscription familiale d'Amethi; il est déjà Secrétaire général du Congrès, et pourrait devenir Premier ministre de l'Inde si le vieux Singh (76 ans, et un récent quintuple pontage cardiaque) s'effaçait au cours des prochains mois. Même sa soeur Priyanka, qui ressemble un peu à sa grand-mère Indira, envisage d'entrer en politique lorsque ses enfants seront élevés.


Ces résultats démontrent finalement l'adhésion d'une grande majorité des Indiens à la laïcité, aux valeurs sociales et à la tolérance. Le nouveau gouvernement, formé début juin, avec le soutien de 322 au moins des députés, devra s'attaquer à la relance de l'économie, touchée par la crise mondiale, à la lutte contre le clientélisme et la corruption, mais aussi - et surtout - à réduire les clivages sociaux et une pauvreté qui touche près de la moitié de la population, comme le reconnaissait Manmohan Singh lui-même. Mais les milieux d'affaires économiques et financiers se sont eux aussi réjoui de la victoire de la coalition sortante, car ils savent que le libéralisme ne sera pas abandonné, même si certains de ses aspects agressifs seront atténués; et la Bourse de Bombay faisait au lendemain des résultats un bond de 17 points de son indice.
La nouvelle assemblée sera présidée par une femme Dalit, députée du Bihar, Meira Kumar, 64 ans, unique candidate, qui a été cinq fois parlementaire après être entrée en politique en 1985, au terme de plusieurs années dans la carrière diplomatique.


Et pour moi, qui fus ambassadeur de France en Inde de 1987 à 1991, je ne peux cacher l'émotion que me cause cette victoire du Congrès le jour même de l'écrasement du soulèvement des Tigres Tamouls au Sri Lanka : je venais de prendre congé de Rajiv Gandhi, qui menait alors campagne électorale pour son parti du Congrès au Tamil Nadu, lorsqu'il fut assassiné par une extrémiste tamoule, le 21 mai 1991.


Mais ces élections m'ont donné aussi un autre sujet de satisfaction : mon ami Shashi Tharoor a été élu député du Kerala au titre du parti du Congrès, et dans le nouveau gouvernement, il a été nommé ministre d'État aux affaires étrangères. Il a fait l'essentiel de sa carrière dans les institutions des Nations Unies, où il a été finalement secrétaire général adjoint chargé de l'information et de la communication. Il a été candidat pour succéder au secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, et a obtenu plus de voix que Ban Ki-moon, qui a finalement été élu : c'est le veto d'un membre permanent du Conseil de sécurité (États-Unis ou Chine ?) qui a bloqué l'élection de Shashi Tharoor. Ce qui lui vaut, à 52 ans seulement, de se lancer maintenant dans la vie politique de son pays d'origine.


(Une partie de ce texte a été publiée par Jeune Afrique, la première semaine de juin 2009)