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Conseil Représentatif des Sikhs de France             Mairie du XXe arrondissement, Paris

12 avril 2015

 

 

Des officiers ‘français’ de l’Empire

dans le Royaume sikh du Penjab

1822-1849

 

par Jean-Marie Lafont

 

 

En 1822, deux anciens officiers de l’Empire, Jean-François Allard (Français, Vieille Garde Impériale, puis 7e Hussard) et Jean-Baptiste Ventura (Italien, Dragons de la Reine, Italie) arrivaient par la Perse et l’Afghanistan jusqu’à la ville de Lahore, alors capitale du royaume sikh du Pendjab gouverné par le Maharaja Ranjit Singh.

 

Engagés par le Maharaja pour créer une armée moderne sur le modèle de la Vieille Garde, ils levaient et commandaient bientôt le Fauj-i-khas (Brigade “spéciale” au sens de “royale”) qui dès 1826 comprenait près de 10.000 hommes : quatre, puis cinq régiments d’infanterie, trois de cavalerie, et une unité d’artillerie moderne. Le système d’entrainement était français. Les uniformes étaient d’inspiration française, et le drapeau des unités était le drapeau tricolore brodé de la devise sikhe “Wah! Guruji-ki-Fatteh” (la victoire est celle du Gourou) alors qu’en France, de 1815 à 1830, flottait le drapeau blanc de la Restauration. Les régiments avaient chacun leur aigle impériale, et tous les commandements étaient donnés en français.

 

En 1827, ils furent rejoints par Claude-Auguste Court (Français, Saint-Cyr, Infanterie de ligne) et Paolo Avitabile (Italien. Artilleur, armée de Naples) qui levèrent chacun leur brigade, portant à 15.000 hommes ces troupes d’élite sous commandement de généraux  français. Tous relevaient du général Allard, qui ne relevait lui-même que du Maharaja. Les Anglais, inquiets, baptisaient ces troupes “La Légion française” (French Legion) alors que les Pendjabis, pour qui tous ces officiers étaient ‘Français’, les appelaient plus prosaïquement les “Troupes françaises” (Francisi Kampu), la “Cavalerie française” (Francisi Sawar). Telle était leur efficacité qu’entre 1833 et 1835 le Maharaja Ranjit Singh ordonna la modernisation de toutes ses autres troupes régulières sous commandement penjabi sur le modèle du Fauj-i-khas. Cet ensemble reçut lui-même le nom de Kampu-i-Mualla, ou Grande Armée.

 

Ces troupes d’élite furent engagées sur tous les théâtres d’opération du Pendjab, dans le sud (vers le Sindh et le Balouchistan), vers le nord (conquête d’états himalayens tels que Kangra et Mandi-Kulu), vers l’est (la cavalerie d’Allard contrôlait la frontière anglo-sikhe sur le fleuve Sutlèdje) et, surtout, vers le nord-ouest puisque c’est le Fauj-i-khas qui conquit et annexa Peshawar et sa province au Pendjab en 1834, portant ainsi la frontière de l’Inde jusqu’à l’entrée de la Passe du Khyber, aux portes de l’Afghanistan. L’une des missions les plus dangereuses et les mieux réussies des officiers français et du Fauj-i-khas fut de s’opposer victorieusement aux différents Djihads lancés d’Afghanistan contre les Pendjabis pour la “reconquête” du Pendjab, et particulièrement à celui du Syed Ahmed Barelvi, le premier djihad wahabite (on dit aujourd’hui salafiste) en Inde (1826-1831). De 1834 à 1843, la ville de Peshawar et sa province furent pratiquement sous le commandement des généraux français de Ranjit Singh.

 

La modernisation de cette armée fut un tour de force, dans la mesure où ces officiers français durent créer et installer de toutes pièces les usines d’armements et de fonte de canons, de fabriques d’obus et de bombes (avec leurs fusées), de moulins et de magasins à poudre. Excellents ingénieurs militaires, ils participèrent à la modernisation des fortifications de Lahore, Amritsar, Wazirabad et Peshawar, créèrent la route carrossable de Peshawar à la frontière afghane et fabriquèrent pour le Maharaja le premier bateau à vapeur qui navigua sur le fleuve Ravi.

 

Les informations abondent sur la vie de ces officiers français dans le Pendjab sikh, où ils épousèrent des femmes indiennes qu’ils emmenèrent en France (la générale Bannou Pan Deï Allard à Saint-Tropez dès 1835, la générale Fezli Azam-Joo Court à Marseille en 1844) ou qu’ils laissèrent en Inde, emmenant certains de leurs enfants en Europe (Victorine Ventura, épouse Trazegnie, l’une des plus belles femmes du Second Empire). Nous savons beaucoup sur leurs résidences palatiales dans les grandes villes du Pendjab (Lahore, Amritsar etc.), leur mécénat à l’égard d’artistes locaux (les Fables de la Fontaine illustrées par Imam Bakhsh Lahori), les jardins qu’ils plantèrent, les cantonnements militaires qu’ils créèrent, et jusqu’au commerce des châles qu’ils développèrent entre la France et le Cachemire, devenu province sikhe en 1819.

 

En 1835, le gouvernement français reconnut l’oeuvre accomplie par cette poignée d’anciens officiers de l’Empire. Le général Allard, promu commandeur de la Légion d’honneur, fut nommé Agent de France (Ambassadeur) auprès du Maharaja Ranjit Singh par Louis-Philippe, ce qui déclencha à Londres et à Calcutta une petite tempête diplomatique : l’Ambassadeur de Londres à Paris demanda la révocation de cette nomination. La France répondit que le Pendjab et la France étaient des états souverains, et donc la nature de leurs relations diplomatiques ne regardait en rien la cour de Saint James...

 

Le général Allard mourut en janvier 1839 à son poste de commandement à Peshawar. Il fut enterré à Lahore lors de funérailles nationales. Le Maharaja Ranhjit Singh mourut six mois plus tard. Sous les intrigues anglaises (première guerre anglo-afghane en 1839, conquête du Sindh par les Anglais en 1843), le royaume sikh commença à se désagréger. Ventura, Court et Avitabile rentrèrent en Europe en 1843, après l’assassinat du Maharaja Sher Singh, leur ami, dont ils assurèrent les derniers rites sur le bûcher funéraire et l’envoi des cendres vers le Gange. Plusieurs colonels français (Mouton, Laroche, Lafont) restèrent  jusqu’en 1844, puis rentrèrent en France, estimant ne plus pouvoir exercer leur commandement devant l’anarchie grandissante du royaume. Lors de la première guerre anglo-sikhe (1845-46), seul le colonel Mouton, de Montélimar (officier cuirassier, qui finit Spahi et Chasseur d’Afrique en Algérie), participa à la défense du territoire, chargeant à Sobraon une colonne d’attaque anglaise à la tête de sa cavalerie.

 

Les descendants de ces familles franco-indiennes en France ont conservé le souvenir de leurs attaches indiennes. Quant aux Indiens, ils ont si bien conservé eux aussi ce souvenir qu’en 2001 ils ont prié un historien français, J.-M. Lafont, l’auteur de ces lignes, de monter dans le palais du Maharaja Ranjit Singh, tout près du Temple d’or d’Amritsar, l’exposition du bicentenaire du couronnement du Maharaja Ranjit Singh, accompagnée d’un livre splendidement illustré qui lui sert en partie de catalogue.

Jean-Marie Lafont*

*Docteur d’Etat ès-lettres et sciences humaines (Histoire moderne)

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Bibliographie élémentaire:

 

LAJWANTI, Rama Krishna, Les Sikhs. Origine et développement de la communauté jusqu’à nos jours (1469-1930), Paris, 1933

 

SHASTRI, Prakash K., Organisation militaire des Sikhs, Paris, 1932

 

LAFONT, Jean-Marie, La présence française dans le royaume sikh du Penjab, 1822-1849, Ecole Française d’Extrême-Orient, Paris & Pondichéry, 1992, 557 p., cartes et illustrations. (Prix Giles 1995 de l’Institut de France, Académie des Inscriptions et belles-lettres)

 

LAFONT, Jean-Marie, Maharaja , Lord of the Five Rivers, Oxford University Press, New Delhi, 2002. 182 pages in quarto, 230 illustrations et cartes en couleur

 

LAFONT, Jean-Marie, Fauj-i-khas. Maharaja Ranjit Singh and his French Generals, Guru Nanak Dev University Press, Amritsar, 2002. 240 pages, 4 illustrations en couleur. [Collection du bicentenaire du couronnement du Maharaja Ranjit Singh, par le Gouvernement du Pendjab. Livre également publié en hindi et en pendjabi]

 

LAFONT, Jean-Marie, Les Français / The French & Lahore, édition bilingue. Ambassade de France au Pakistan et Alliance Française de Lahore, Topical, Lahore, 2007, 163 p., 203 illustrations en couleur.

HYPERLINK "http://www.aflahore.org/frnchlhr.htm"http://www.aflahore.org/frnchlhr.htm

 

LAFONT, Jean-Marie, “Vive le Punjab! The French Role in the Building of Maharaja Ranjit Singh's Army", in NISHAAN IV / 2000, New Delhi, octobre 2000, pp. 4-23, 32 illustrations en couleur, couverture.

 

LAFONT, Jean-Marie, “Les Combats des Sikhs”, in L’Histoire. Dossier spécial n° 278, juillet-août 2003, pp. 50-53.

 

PREVOST-ALLARD, Henri, Le Généralissime. De Saint-Tropez à Lahore, le destin exceptionnel du général Allard, officier de Napoléon, Editions Hervé Chopin, Paris, 2013, 512 p. Roman historique intégrant les archives personnelles de l’auteur, descendant du général Allard et de Bannou Pan Deï.