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L’INDE ET LE MONDE APRÈS LA GUERRE FROIDE

 

Jusqu’aux années 1970, voire au-delà, l’Union indienne n’est, aux yeux de l’Occident, qu’un pays surpeuplé, misérable et accaparé par ses conflits avec ses voisins. Après sa victoire sur le Pakistan, en 1971, elle déjoue progressivement les sombres prédictions de ceux qui la condamnaient au chaos, au sous-développement et à l’impuissance. Elle démontre sa cohésion nationale, ses vertus démocratiques et sa capacité à rayonner dans sa région. C’est cependant à partir de 1991, avec l’effondrement du bloc soviétique et la fin inéluctable de son partenariat privilégié avec Moscou, que l’Inde opère les révisions décisives. Rompant avec les dogmes socialistes et protectionnistes de l’ère Nehru, Manmohan Singh, l’actuel Premier ministre congressiste, opère la révolution libérale qui, l’ouvrant sur le monde, fait, en quelques années, de l’Inde misérable d’hier la Shining India d’aujourd’hui.

 

1-UNE AMBITION RÉGIONALE

 

« Celui qui contrôle l’océan Indien dominera l’Asie ». – Débarrassée de la menace du Pakistan, lequel est amputé en décembre 1971 du Bangladesh, l’Inde peut se lancer dans une politique internationale ambitieuse, enfreignant, pour parvenir à ses fins, les principes de la coexistence pacifique chers à Nehru. Certains voient dans le traité signé avec Moscou le 9 août 1971 une rupture avec la politique de non-alignement et dans l’explosion nucléaire de Pokhran en mai 1974 une infraction au pacifisme. L’annexion du Sikkim en 1975 est dénoncée comme une violation du principe de non-ingérence et comme une manifestation de l’impérialisme indien par la Chine populaire et une partie de la presse occidentale. En rompant avec les idéaux de son père, Indira Gandhi affiche clairement l’intention de son pays de parler fort et de se faire entendre dans sa région, en premier lieu par le Pakistan et la Chine, alliés depuis 1963.

 

En 1890, Mahan écrivait : « Celui qui contrôle l’océan Indien dominera l’Asie»[1]. Quelques décennies plus tard, l’ambassadeur K.M. Panikkar ajoute : « Quiconque contrôle l’océan Indien contrôle l’Inde ». En proposant de sanctuariser cet océan, par où transite 90 % du commerce indien, Indira Gandhi entend conforter les intérêts vitaux de son pays et promouvoir une politique de puissance. Sa stratégie consiste à faire reconnaître par la communauté internationale que l’océan Indien doit être une « zone de paix » dans laquelle les États riverains s’engagent à n’appartenir à aucune alliance militaire et à n’accepter aucune base étrangère sur leur territoire. Les buts sont clairs : il s’agit pour l’Inde, tout en affirmant son attachement au non-alignement et au pacifisme, de renforcer d’une part sa sécurité en affaiblissant le Pakistan, qui bénéficie de l’aide militaire des États-Unis, et d’éliminer d’autre part les grandes puissances de la région, où elle aura les mains libres pour établir sa propre hégémonie. Elle obtient une satisfaction toute théorique le 16 décembre 1971, date du vote de la résolution 2832 XXVI, laquelle n’est évidemment pas suivie d’effet, mais est significative de la volonté de l’Inde de régner sur son océan.

 

« Une doctrine de Monroe » indienne ? – Alors que la « doctrine Indira » se limitait à consolider le périmètre de sécurité, la « doctrine Rajiv » a pour ambition de faire de l’Inde une puissance hégémonique en Asie du Sud et dans l’océan qui porte son nom. La South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC)[2], fondée le 8 décembre 1985 à Dacca, lui permet d’établir son influence chez les plus petits de ses voisins, qui, tout en acceptant ses aides, l’accusent d’hégémonisme et de « big brotherism »[3]. C’est à la réalisation de cette ambition régionale que doit concourir la marine dont Rajiv Gandhi dote l’Union indienne. Á partir de la fin des années 1980, le nombre des bâtiments de l’Indian Navy croisant entre le détroit de Malacca et l’Afrique orientale ne cesse d’augmenter. Ils sont les instruments de la politique de puissance de leur nation qui s’ingère de plus en plus dans les affaires de ses petits voisins.

L’opportun coup d’État du 3 novembre 1988 aux Maldives, par où passe « la plus puissante route océanique de marchandises générales du monde »[4], est suivi d’une intervention immédiate de la marine indienne. Depuis le 29 juillet 1987, date d’un accord entre Rajiv Gandhi et son homologue sri lankais, Jayawardene, des troupes indiennes sont présentes dans l’ancienne Ceylan, où elles aident le gouvernement de Colombo, débordé par l’insurrection des Tigres tamouls. Pour Delhi, il s’agit d’écarter l’immixtion dans les affaires de l’île des États-Unis, du Pakistan et d’Israël, qui ont respectivement proposé l’aide de leur diplomatie, de leur armée et de leurs services de renseignement. L’accord prévoit en effet que Colombo veillera que la présence de personnels militaires et de renseignement étrangers « ne nuise pas aux relations indo-sri lankaises » et surtout que « ni Trincomalee ni un quelconque autre port du Sri Lanka ne seront utilisés par quelque pays que ce soit à des fins militaires d’une façon préjudiciable aux intérêts indiens ». Pour le général Lamballe, il s’agit pour New Delhi de « finlandiser » Sri Lanka, d’« appliquer à son échelle une doctrine de Monroe, voire exercer une mainmise à la soviétique »[5]. Cependant, les opérations s’enlisant, le successeur de Rajiv Gandhi, V. P. Singh, ordonne le retrait qui commence le 29 juillet 1989. Cet échec invite l’Inde à renoncer à l’ingérence directe et à adopter des méthodes plus douces de domination.

La méthode douce : la « doctrine Gujral ». – Dans les années 1990, l’Inde renonce à montrer ses muscles pour adopter à l’égard de ses voisins des méthodes plus conformes à son image et plus à même de réaliser ses ambitions régionales. Synthétisant les nouvelles orientations de la politique de son pays, le ministre des Affaires extérieures I. K. Gujral[6], définit en 1997 une doctrine de « bon voisinage », dont l’objectif est de promouvoir la paix, la sécurité et le développement économique et social dans toute la région. Elle repose sur les principes traditionnels de non-ingérence, de respect de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale, et de règlement, dans le cadre bilatéral, de tous les conflits. Á quoi s’ajoute une proposition indienne d’aide sans réciprocité à ses voisins.

La doctrine Gujral ne se limite pas à la région. Elle prône une montée graduelle en puissance, l’Inde devant s’imposer successivement dans chacun des cercles dont elle est le centre : le cercle des voisins immédiats, où sa prééminence doit être acceptée et non subie ; le cercle du voisinage élargi, Asie du Sud-Est, océan Indien, Asie centrale, Moyen-Orient, où l’Inde doit affirmer sa présence incontournable ; le cercle fermé des très grandes puissances qu’elle sera dès lors en mesure de rejoindre.

Le voisinage élargi : Look East Policy. – L’effondrement de l’URSS, son principal partenaire depuis 1955, oblige l’Inde à repenser sa politique internationale et à rechercher de nouvelles solidarités. Simultanément, l’orientation libérale que Manmohan Singh donne à ses structures économiques l’invite à s’ouvrir davantage à l’Occident ainsi qu’aux Dragons et aux Tigres de l’Asie orientale et du Sud-Est. Les échanges commerciaux et les coopérations économiques avec ces nouveaux pays industriels (NPI) et exportateurs (NPE) doivent certes contribuer à la prospérité de tous et à la paix, mais leur finalité est avant tout d’asseoir les ambitions géopolitiques de l’Inde et de conforter ses positions stratégiques.

L’Asie du Sud-Est, où vivent d’importantes communautés indiennes, est une priorité pour Delhi depuis le début des années 1990. Il s’agit d’affirmer la présence de l’Inde dans une région où le poids de la Chine est considérable. Premier résultat de cette Look East Policy, l’Inde devient partenaire de l’ASEAN[7] en 1995 et membre de l’ARF, ASEAN Regional Forum en 1996. En 2002, sont inaugurés les sommets annuels Inde-ASEAN. Le 30 novembre 2004, lors du troisième sommet à Vientiane, est signé un « partenariat pour la paix, le progrès et la prospérité commune ». Il s’agit notamment d’encourager les investissements privés, mais aussi de lutter contre le terrorisme et d’éradiquer la piraterie, la marine indienne étant chargée de sécuriser le détroit de Malacca et de jouer le rôle de gendarme dans la région.

Le projet de zone de libre-échange entre l’Inde et les pays de l’ASEAN, évoqué à Vientiane, est concrétisé le 24 août 2009, date de la signature d’un Free Trade Agreement (FTA) prévoyant la suppression des droits de douane sur 80 % des marchandises entre 2013 et 2016. Cet important accord n’a rien d’exceptionnel, puisque l’ASEAN en a signé de semblables avec la Chine et le Japon. L’Inde occupe néanmoins une place désormais incontournable dans cette région, avec laquelle les échanges sont passés de 2,5 milliards de dollars en 1993 à 13 milliards en 2004 et 53,4 milliards en 2010. C’est encore peu par rapport au commerce entre la Chine et l’ASEAN, lequel atteint 300 milliards, mais de plus en plus, la « plus grande démocratie du monde » représente, aux yeux des nations de l’Asie du Sud-Est, un contrepoids à la puissance chinoise tant au point de vue économique que politique.

Outre son partenariat globalisé, l’Inde développe des partenariats bilatéraux avec des pays de l’ASEAN tels que le Vietnam et l’Indonésie. En visite à Singapour, le 29 juin 2005, Manmohan Singh y signe un Comprehensive Economic Cooperation Agreement (CECA), qualifiant à cette occasion Singapour de « Porte de l’Inde vers l’Asie du Sud-Est et l’Asie orientale ». Depuis 2008, les deux pays entretiennent un dialogue stratégique. La Malaisie est un partenaire important avec lequel sont développées des coopérations dans le domaine aéronautique et dans la lutte contre la piraterie. En février 2011, New Delhi a signé avec Kuala Lumpur un CECA, semblable à celui qui l’unit à Singapour et visant à développer les échanges de biens et de services et les investissements.

L’Inde est également membre du groupe BIMST-EC, créé en juin 1997 : BIMST pour Bay of Bengal Multi-Sectorial and Technical Economic Cooperation, mais aussi Bangladesh, India, Myanmar, Sri Lanka, Thailand–Economic Cooperation. La Birmanie y a été admise en décembre 1997, le Népal et le Bhoutan en février 2004. L’association est un point de rencontre entre l’Inde qui regarde à l’est et la Thaïlande qui regarde vers l’ouest, entre la SAARC et l’ASEAN, entre l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Son objectif est de promouvoir le progrès économique et social par la mise en œuvre de projets communs. Six secteurs prioritaires de coopération ont été définis : pêche, énergie, technologie, tourisme, commerce et investissements, transports et communications[8].

 

Mare Indicum. – Le rêve caressé par Indira et Rajiv Gandhi d’une hégémonie maritime est en passe de se réaliser. La zone océan Indien, où se trouvent d’importants foyers de terrorisme et où sévit 80 % de la piraterie mondiale, est une des plus troublées de la planète. Les forces américaines, Ve flotte et Central Command se concentrent dans l’océan Indien occidental[9]. Dans le cadre du rapprochement opéré avec Delhi, Washington est disposé à reconnaître à l’Inde un rôle particulier dans l’océan Indien, notamment dans sa partie orientale, d’autant qu’aucune organisation régionale, ni la SAARC ni l’ASEAN, n’est capable de mettre en place un système de sécurité collective. Quant à l’Indian Ocean Rim Association for Regional Cooperation (IOR-ARC), seule organisation couvrant toute la zone, elle n’a pas envisagé la moindre mesure pour sécuriser les voies maritimes. L’Inde ne demande qu’à combler ce vide, et seule, comme le montre son hostilité aux exercices navals multilatéraux. « Aussi lointain soit-il, l’objectif de Delhi semble être de faire de l’océan Indien une mare indicum. Certaine de sa puissance à venir, l’Inde semble prête à avancer sur cette voie à l’ombre du nouvel ami américain »[10].

Pour assumer ses responsabilités et assouvir ses ambitions, l’Inde doit moderniser sa marine, dont le budget est en constante progression, et notamment renouveler sa flotte de haute mer. La première décennie du XXIe siècle est marquée par d’importantes décisions et réalisations : renforcement des relations diplomatiques et maritimes avec les Maldives et Sri Lanka, participation à la construction du port iranien de Chabahar, création en 2001 d’un nouveau commandement maritime des îles Andaman et Nicobar, inauguration en 2005 de la base navale en eaux profondes de Karwar (Karnataka), acquisition en 2005 d’un porte-avions et de frégates russes, achats de six sous-marins Scorpène à la France, etc.

Le tsunami du 26 décembre 2004 permet à l’Inde de prouver qu’elle est en mesure d’assumer son rôle de puissance régionale. Alors qu’elle refuse la moindre aide pour elle-même, fidèle en cela à sa politique d’indépendance et de grandeur, elle s’empresse de voler au secours de ses voisins : 25 millions de dollars et un millier de soldats sont mis à la disposition de Sri Lanka, 1,25 million de dollars est accordé aux Maldives et 500 000 dollars à la Thaïlande. Un navire hôpital et un bâtiment chargé de médicaments et de matériel sont envoyés à Aceh. Cette « diplomatie du tsunami »[11] a sans doute conforté son image dans la région.

La seule puissance susceptible de contrarier les ambitions de l’Inde est la Chine dont les taux de croissance record dépendent des importations de pétrole transitant par l’océan Indien. Depuis 1963, Pékin bénéficie dans cette zone maritime de l’alliance du Pakistan. L’animosité de ces deux pays est le principal obstacle à l’accession de l’Inde au statut de puissance régionale incontestée et contrarie a fortiori ses ambitions mondiales.

 

2. DES PESANTEURS RÉGIONALES

 

Afin de jouer le rôle auquel elle aspire dans le troisième cercle, l’Inde doit normaliser ses relations avec ses deux plus redoutables voisins, le Pakistan, auquel elle a livré trois guerres, en 1947-1948, en 1965 et en 1971, et la Chine qui lui a infligé la plus cruelle des humiliations en 1962. Les efforts de Delhi sont loin d’être couronnés de succès.

Essais nucléaires et quatrième guerre. – Depuis la fin de la guerre froide, l’Union indienne s’emploie à mettre fin à des relations conflictuelles, qui contrarient son développement économique et son ambition politique. La doctrine Gujral vise à la normalisation des relations avec le Pakistan, qui, pour l’Inde ne peut se concevoir que dans le cadre bilatéral, toute internationalisation de la question du Cachemire pouvant faire le jeu d’Islamabad.

La tension des années 1990 s’explique par la guerre larvée qui ensanglante la partie indienne du Cachemire, Delhi accusant Islamabad d’apporter un soutien logistique et financier aux terroristes. Elle culmine avec les explosions nucléaires de 1998. Les cinq essais atomiques qui ont lieu les 11 et 13 mai à l’initiative du gouvernement nationaliste du BJP[12], conduit par A. B. Vajpayee, montrent à la Chine plus qu’au Pakistan d’ailleurs, que l’Inde maîtrise toute la panoplie des armes nucléaires. Pour le ministre indien de la Défense, George Fernandes, c’est la Chine et non le Pakistan qui constitue « la menace numéro un ». Le 2 juin 1998, les autorités indiennes font savoir, visant Pékin, que « ces armes sont conçues dans un but de légitime défense, pour que l’Inde n’ait pas à subir de pression de la part de puissances nucléaires ou de menaces à l’arme nucléaire »[13]. C’est Islamabad qui répond, en procédant à six essais les 28 et 30 mai. Les deux pays, qui n’ont pas signé les traités de non-prolifération, n’ont certes pas enfreint la loi internationale. Il n’en demeure pas moins que l’émotion est considérable dans le monde entier et la réprobation quasi unanime : les États-Unis entraînent de nombreux pays dans leur politique de sanctions. Quelques mois après, une guerre conventionnelle oppose les deux puissances nucléaires de l’Asie du Sud, et amorce un revirement de la politique américaine dans la région.

 

La quatrième guerre indo-pakistanaise, dite bataille de Kargil, commence le 9 mai 1999, quand des moudjahidines et des militaires pakistanais, ayant réussi à prendre position sur les hauteurs de Kargil, sont en mesure d’interrompre les liaisons entre Srinagar, la capitale du Cachemire indien, et Leh, la principale ville du Ladakh. Au prix de lourdes pertes, l’armée indienne parvient à reprendre Kargil, fin juillet 1999. L’échec est d’autant plus cuisant pour le Pakistan qu’il n’a pas été soutenu par la Chine et que son allié américain a exigé le retrait de ses troupes.

Le rapprochement entre Delhi et Washington, qui s’esquisse alors, se confirme quelques semaines après les attentats du 11 septembre, quand, le 13 décembre 2001, des terroristes frappent le Parlement indien à Delhi. Confrontées au même fléau, les deux capitales ont tout intérêt à coordonner leurs efforts. C’est ce que fait valoir Vajpayee et ce à quoi tend le gouvernement de George Bush, en préconisant un rapprochement de l’Inde et du Pakistan contre le terrorisme.

Le « dialogue composite » avec le Pakistan. – Progressivement, les relations bilatérales se détendent, sous le double effet des pressions américaines sur le gouvernement d’Islamabad et de la politique de la main tendue de Vajpayee : le cessez-le-feu obtenu au Cachemire en novembre 2003 est la première étape du processus de normalisation. Le « dialogue composite » entre les deux pays est lancé au début de 2004. Vainqueur des élections générales de mai 2004, le gouvernement congressiste de Manmohan Singh reprend le processus initié par son prédécesseur.

Le « dialogue composite » consiste en une série de « mesures de confiance » destinées à renforcer les échanges économiques, politiques et culturels entre les deux pays. Une ligne d’autobus est ouverte entre les deux parties du Cachemire le 7 avril 2005. Cette mesure symbolique précède de quelques jours, la visite en Inde du chef de l’État pakistanais, le général Pervez Musharraf, du 16 au 18 avril. Pour la première fois, un dirigeant pakistanais laisse entendre qu’il se satisferait du statu quo au Cachemire et se dit favorable à la transformation de la ligne de contrôle en soft border, frontière souple permettant les échanges transfrontaliers.

Les obstacles à surmonter demeurent cependant considérables. Les deux armées nationales, et notamment l’armée et les services de renseignement pakistanais sont sceptiques, ainsi que ceux qui, au Pakistan, pensent, sans jamais oser le dire, que le Cachemire est le ciment de la nation et que sans ce facteur d’unité qu’est la haine de l’Inde le « pays des purs » ne résisterait pas aux forces centrifuges. Les adeptes du djihad dénoncent d’ailleurs les compromissions de Musharraf.

Bien que Musharraf et Manmohan Singh aient qualifié le processus de paix d’ « irréversible », les relations bilatérales n’ont cessé d’évoluer en dents de scie depuis 2005. Quelques mois après la démission de Musharraf, en août 2008, le triple attentat de Bombay, le 26 novembre 2008, provoque un net regain de tension, le gouvernement de Delhi mettant en cause Islamabad. Ces attentats expliquent l’échec de la rencontre des deux ministres des Affaires étrangères à Islamabad, en juillet 2010. Toutefois, le dialogue reprend l’année suivante, en mars 2011, quand le chef du gouvernement pakistanais, Yousouf Raza Gilani, invite Manmohan Singh à la demi-finale de la coupe du monde de cricket devant opposer les deux pays. La visite à Delhi, en juillet 2011, de la ministre pakistanaise des Affaires étrangères, Hina Rabbani Khar, qui charme l’opinion indienne, est un succès : l’Inde accepte alors « de découpler la conduite du dialogue avec le Pakistan de l’exigence de progrès dans le procès des responsables présumés des attentats de Mumbai »[14]. En novembre, à la veille d’une nouvelle rencontre aux Maldives entre les Premiers ministres, le ministre indien des Affaires extérieures, S. M. Krishna, se réjouit que « nos relations avec le Pakistan soient un peu plus stables qu’elles ne l’étaient auparavant ». Islamabad concrétise ce réchauffement par l’octroi de la clause de la nation la plus favorisée à l’Inde, qui la lui a reconnue unilatéralement dès 1996. En 2011, le commerce bilatéral ne dépasse pas la somme dérisoire de 3 milliards de dollars, ce qui suffit à souligner le terrain qui reste à parcourir.

En fait, rien n’est réglé entre les deux pays. Aucune avancée n’a été réalisée, ni sur le dossier cachemiri ni dans la lutte contre le terrorisme. Ce blocage fait en fin de compte le jeu de la Chine, qui demeure le principal obstacle aux ambitions indiennes en Asie. Malgré des efforts de part et d’autre, les relations entre Pékin et Delhi sont loin d’être au beau fixe.

Un « dialogue composite » sino-indien ? – La normalisation entre Delhi et Pékin commence avec la visite de Rajiv Gandhi à Pékin en 1988 et se poursuit sous le gouvernement congressiste de Narasimha Rao. L’Inde voit avec satisfaction la Chine prendre quelques distances avec le Pakistan à partir de 1996. Le gouvernement du BJP poursuit cette politique d’apaisement, favorable au développement économique. A. B. Vajpayee effectue une visite officielle à Pékin, et deux ans après, en avril 2005, après que le Congrès a repris le pouvoir, Manmohan Singh accueille le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, à Delhi.

Cette dernière visite revêt une importance particulière : le Premier ministre chinois déclare que les deux pays doivent désormais, en vue de la prospérité commune, être « des partenaires et non des rivaux ». Joignant le geste à la parole, il remet à Manmohan Singh une carte qui reconnaît le Sikkim à l’Inde. En contrepartie, l’Inde affirme que la Région autonome du Tibet est partie intégrante de la RPC. Quant aux différends frontaliers, à l’origine de la guerre de 1962 et qui ne sont toujours pas résolus, Wen Jiabao les qualifie de « reliques du passé ».

Les deux chefs de gouvernement se prononcent par ailleurs en faveur de « mesures de confiance » identiques à celles du « dialogue composite » indo-pakistanais. La première pouvant être un redéploiement des troupes de part et d’autre de la Line of Actual Control (L(a)C). Conscients de leur poids et forts de l’autorité que leur confère leur réussite économique, les deux pays s’engagent enfin dans un « partenariat stratégique pour la paix et la prospérité », dont l’objectif est de « refaçonner l’ordre mondial ». Dépassant le stade des intentions, les deux puissances mettent en œuvre leur coopération dans des secteurs tels que l’énergie, exploitant en commun des gisements pétroliers au Soudan et en Iran. D’autres coopérations sont envisagées dans les domaines des nanotechnologies, des biotechnologies et de l’espace. Les échanges économiques ne cessent de se développer : en 2004-2005, pour la première fois, la Chine est devenue le premier importateur de produits indiens en Asie et le 3e au monde. Elle absorbe 10 % des exportations indiennes et est aussi le premier fournisseur de l’Inde. En 2009, le volume des échanges entre les deux géants a atteint 60 milliards de dollars.

En juillet 2005, l’Inde a été admise à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), en tant qu’observateur, au même titre que l’Iran et le Pakistan. Elle voit dans l’OCS, qui réunit la Chine, la Russie, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, un moyen de se rapprocher des jeunes nations musulmanes de l’Asie centrale qui subissent l’attraction du Pakistan.

Persistance de la tension. – Malgré les bonnes intentions affichées, des obstacles demeurent entre l’Inde et la Chine, qui sont des puissances économiques rivales. L’ambassadeur de Chine à Delhi, Zhang Yan, a beau appeler les deux pays à « travailler ensemble comme usine mondiale [la Chine] et bureau mondial [l’Inde] »[15], les rivalités sont plus apparentes que les complémentarités et les coopérations. Que ce soit pour les approvisionnements en pétrole et en matières premières ou pour la conquête des marchés, la lutte est âpre.

Les différends politiques sont autrement préoccupants. La présence sur le sol indien du dalaï-lama et du gouvernement tibétain en exil est une cause permanente d’irritation pour Pékin. La manifestation à New Delhi, à l’occasion de la visite de Wen Jiabao en décembre 2010, de centaines de Tibétains réclamant l’indépendance de leur pays n’a évidemment pas contribué à la détente sino-indienne. Par ailleurs, le règlement des litiges frontaliers piétine depuis 2005 et la tension ne cesse de monter dans les secteurs contestés. La Chine émet une vive protestation contre la visite de Manmohan Singh dans l’Arunachal Pradesh, le 3 octobre 2009, à la veille des élections dans cet État de 90 000 km2 qu’elle considère comme faisant partie, non pas de l’Union indienne, mais du Tibet[16]. L’Inde accuse pour sa part sa rivale d’occuper l’Aksaï Chin, qui dépend du Cachemire, et d’y grignoter insensiblement année après année des territoires indiens. Les deux capitales, qui s’accusent régulièrement de violations de la ligne de contrôle, ne cessent d’améliorer leurs réseaux routiers et leurs aéroports dans le but d’acheminer plus facilement des troupes. Redoutant un renforcement du potentiel militaire chinois au Tibet, l’Inde vient de fixer dans l’Arunachal Pradesh deux divisions supplémentaires d’infanterie de montagne, soit 36 000 hommes, et de déployer deux escadres de Sukhoï sur sa base de Tezpur[17]. C’est dans ce contexte tendu que Delhi a décidé de renforcer son armée de l’air en achetant à la France 126 avions Rafale. Sitôt connue, la décision a déchaîné la colère et les protestations de Pékin. Mais, en considération de la tension à la frontière, et parce que sa volonté de puissance l’exige, l’Inde ne semble pas décidée à fléchir : selon la revue Jane’s Defence Weekly, elle pourrait, entre 2011 et 2015, consacrer à l’achat d’armements « la somme astronomique de 100 milliards de dollars »[18].

Le principal sujet d’inquiétude des dirigeants indiens est l’omniprésence de la Chine dans leur région, aussi bien l’Asie méridionale que l’océan Indien, où elle noue des alliances ou des partenariats et développe sa présence navale. Les accords qu’elle signe avec le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, la Birmanie et Sri Lanka ont pour objectif de lui ouvrir des marchés, mais aussi d’isoler l’Inde dans son périmètre proche. Cette dernière s’inquiète effectivement des aménagements portuaires qu’elle réalise à Kyaukpyu en Birmanie, à Hambantota à Sri Lanka et à Gwadar au Pakistan.

Briser le « collier de perles ». – Menacée d’être étranglée par un « collier de perles »[19] chinois, l’Inde réagit en multipliant les initiatives diplomatiques et en sacrifiant les grands principes. Après avoir accueilli les victimes du coup d’État birman de 1988, elle normalise ses relations avec Rangoon dès 1993, rompant alors avec Aung San Suu Kyi. Cette politique, fort peu conforme aux idéaux démocratiques, doit empêcher la junte birmane de tomber sous la coupe des Chinois : « L’influence chinoise en Birmanie représente une menace pour les plans indiens d’hégémonie navale dans le golfe du Bengale et un obstacle à ses aspirations croissantes à l’influence économique et stratégique en Asie du Sud-Est »[20]. Accessoirement, sa politique birmane assure à l’Inde, conjointement avec la Corée du Sud, l’exploitation des gisements de gaz birmans dans le golfe du Bengale. Outre ses avantages économiques, cette politique de profil bas, porte quelques fruits, l’Inde étant la principale bénéficiaire de la purge d’octobre 2004 au sein de la junte : la visite à Delhi en 2005 du général Tan Shwe, marquée par la signature d’accords contre les trafics de drogue et d’armes, contre le blanchiment d’argent et le terrorisme, est révélatrice du souci des militaires birmans de maintenir un certain équilibre entre Pékin et Delhi.

Au Népal, l’Inde est confrontée au même dilemme et choisit la même realpolitik qu’en Birmanie. Elle condamne certes l’autoritarisme et la corruption du roi Gyanendra, mais lui livre néanmoins des armes contre la guérilla maoïste. La victoire de ces derniers en 2008 et leur accession au gouvernement, après l’abolition de la monarchie, est un succès pour la Chine, mais un succès plus apparent que réel : certes, elle y conforte certaines positions, mais, outre que les maoïstes locaux s’engluent rapidement dans la complexité constitutionnelle de la nouvelle république, les Népalais sont trop attachés à leur indépendance pour ne pas poursuivre leur traditionnelle politique de balancier entre les deux géants qui les enclavent.

Á l’ouest, deux pays musulmans, l’Iran et l’Afghanistan, servent les intérêts stratégiques de l’Inde contre le Pakistan, lui-même allié à la Chine. En janvier 2003, un accord de défense a été conclu avec Téhéran en vertu duquel l’Inde assure la maintenance et la mise à niveau des armements, ainsi que la formation de l’armée iranienne. Certains commentateurs sont allés jusqu’à soutenir que l’Iran aurait accepté la présence de troupes indiennes sur son territoire en cas de nouveau conflit avec le Pakistan. Il est cependant douteux que Téhéran ait pris le risque de compromettre par un tel alignement sur Delhi ses relations avec Islamabad[21]. Son partenariat avec l’Iran, qui est son deuxième fournisseur de pétrole après l’Arabie et qui lui livre, depuis 2009, 5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié, est vital pour l’Inde. On comprend qu’elle rechigne à s’associer aux sanctions économiques décidées par les Américains et les Européens. Ses bonnes relations avec Téhéran expliquent que l’Inde ait été chargée de l’aménagement du port de Chabahar, qui doit faire contrepoids à celui de Gwadar construit par les Chinois à moins de 80 km à l’est, au Pakistan.

Chabahar est sur le point d’être relié à Hajigak, au sud-ouest de Kaboul, par une ligne ferroviaire de 900 km construite par l’Inde, qui ouvre ainsi un accès maritime à l’Afghanistan et le dispense de recourir à l’intermédiaire pakistanais. Pour les Indiens, cette ligne est également le premier tronçon d’un axe vers l’Asie centrale. Ces investissements portuaires et ferroviaires liés à des aides considérables[22] confirment l’intérêt que Delhi porte à l’Afghanistan qui, débarrassé des Talibans, pourrait redevenir l’allié qu’il fut longtemps contre le Pakistan. Soutenant le gouvernement d’Hamid Karzaï, l’Inde s’inquiète du départ en 2014 des derniers soldats occidentaux et, par l’intermédiaire de S. M. Krishna, rappelle aux Américains « qu’il est nécessaire pour eux de continuer »[23] : l’Afghanistan ne doit pas tomber aux mains des Talibans et sous l’influence du Pakistan.

Contre l’encerclement chinois, l’Inde applique l’antique maxime de Kautilya[24] : « Votre voisin est votre ennemi naturel et le voisin de votre voisin est votre ami ». Ce voisin de la Chine est le Japon, dont l’Inde s’est rapprochée d’autant plus aisément qu’il partage ses valeurs démocratiques en même temps que ses préoccupations sécuritaires. En octobre 2008, Tokyo a signé avec Delhi un accord de coopération sur la sécurité, identique à ceux qui l’unissent aux États-Unis et à l’Australie : c’est dire la place que le Japon reconnaît désormais à l’Inde en Asie. En décembre 2009, les deux États ont franchi une nouvelle étape dans leur partenariat stratégique en décidant de coordonner leurs politiques sur le désarmement, la non-prolifération et la lutte contre le terrorisme. Les manœuvres navales combinées du 29 janvier 2012 dans le golfe du Bengale confirment le rapprochement stratégique des deux pays, qui par ailleurs entendent développer leurs échanges commerciaux et leur coopération économique, ce qu’ont confirmé les Premiers ministres, Manmohan Singh et Yoshihido Noda, à l’occasion de la visite de ce dernier à New Delhi en décembre 2011[25].

Le rapprochement avec leur allié nippon, ainsi d’ailleurs que les liens croissants avec l’Asie du Sud-Est, comblent les États-Unis, qui voient dans l’Inde un contrepoids à l’influence chinoise en Asie.

 

3. UNE DIMENSION PLANÉTAIRE

 

L’un des événements majeurs des deux dernières décennies est le rapprochement des deux plus grandes démocraties du monde, que la guerre froide avait, non pas opposées, mais brouillées. Cette mutation considérable dans la géopolitique asiatique est la conséquence d’une succession d’événements.

D’est en ouest. – La disparition de l’URSS marque la fin de la relation privilégiée avec Moscou. La Russie reste certes le principal fournisseur d’armements de l’Inde, mais elle est désormais concurrencée par les États-Unis, Israël et la France. Quant aux échanges commerciaux, ils ne dépassent pas 1 % du commerce indien. Des rencontres politiques au plus haut niveau ont toujours lieu tous les ans et l’Inde soutient la politique russe de stabilisation de l’Asie centrale face à la menace islamiste. C’est ainsi qu’elle a accepté une offre d’Evgueni Primakov, en décembre 1998, et participe au triangle stratégique l’associant à la Russie et à la Chine. Mais, tandis que pour Moscou le triangle est l’amorce d’un monde multipolaire, Delhi y voit avant tout un moyen de développer la coopération trilatérale et de s’affirmer sur la scène asiatique.

Ne pouvant plus s’appuyer sur la Russie contre la Chine comme au temps de la guerre froide, Delhi se tourne vers Washington. Un rapprochement avec l’Occident est souhaité par l’opinion indienne que l’American Way of Life a toujours fascinée. Bien que l’Union européenne soit son premier partenaire commercial, c’est l’Amérique qui fait rêver l’Inde. Forte de 2,7 millions de personnes, la communauté indienne établie aux États-Unis constitue un important groupe de pression en faveur du resserrement des liens entre les deux pays.

Le rapprochement avec les États-Unis est cependant freiné jusqu’en 1999 par plusieurs contentieux. Washington, qui reproche à l’Inde des violations des droits de l’homme au Cachemire, tarde à prendre la mesure de la menace islamique dans la région. Par ailleurs, il n’est pas question pour l’administration Clinton de remettre en cause l’alliance avec Islamabad. Enfin, le refus indien d’adhérer au traité d’interdiction complète des essais nucléaires, en septembre 1996, et les essais nucléaires de mai 1998 élargissent un peu plus le fossé. En Inde même, un courant antiaméricain, certes minoritaire, dénonce la collaboration avec une puissance hégémonique et appelle au multilatéralisme, à la solidarité avec le Sud et à un retour aux principes du non-alignement.

La rencontre de deux géants. – La bataille de Kargil est déterminante dans le changement d’attitude de Washington. Reconnaissant la responsabilité du Pakistan, le gouvernement américain apprécie la retenue de l’Inde. En mars 2000, la visite de Bill Clinton à Delhi marque l’amorce d’un rapprochement qui se confirme après l’élection de George Bush, lequel entretient d’excellentes relations avec Vajpayee. Les événements du 11 septembre 2001 à New York et du 13 décembre suivant à Delhi invitent les deux pays à faire cause commune contre le terrorisme islamiste, dont ils sont également victimes. La modération de Vajpayee à propos de l’intervention américaine en Irak confirme implicitement le rapprochement.

En janvier 2004, est signé le programme des « prochaines étapes pour un partenariat stratégique ». Il prévoit, outre la lutte contre le terrorisme, une collaboration dans des domaines jusque-là jugés sensibles par Washington comme le nucléaire civil, les programmes spatiaux, les programmes d’armes stratégiques. L’accord sur le nucléaire civil du 2 mars 2006, signé à Delhi par George Bush et Manmohan Singh, est une étape importante, les États-Unis s’engageant à fournir les équipements et le combustible, en échange de quoi l’Inde permettra le contrôle par l’AIEA de ses installations civiles. Cet accord se heurte à l’opposition de l’AIEA et du Congrès américain qui objectent que l’Inde n’ayant jamais ratifié le TNP ne peut bénéficier de telles coopérations. Il est finalement entériné en 2008, l’Inde bénéficiant d’une dérogation exceptionnelle qu’il est permis de considérer comme une reconnaissance de son statut de grande puissance. Le sous-secrétaire d’État américain, Nicholas Burns, voit pour sa part dans « cette exception indienne le symbole du nouveau partenariat stratégique entre l’Inde et les Etats-Unis »[26].

C’est avec l’ensemble de l’Occident que l’Inde resserre ses liens. Le rapprochement avec la France est particulièrement net à partir de janvier 1998, date de la conclusion d’un partenariat stratégique global. L’Inde a été sensible au refus de Paris de s’associer aux sanctions après ses essais nucléaires, de même qu’elle a apprécié l’invitation au G8 d’Évian en 2003 et la présence de Manmohan Singh sur les Champs-Élysées à l’occasion du 14 juillet 2009. L’accord sur le nucléaire civil du 30 septembre 2008 et le soutien de la France à la candidature indienne à un siège au Conseil de sécurité n’ont fait que conforter l’amitié des deux pays, symbolisée par les visites de Nicolas Sarkozy en Inde, en 2008 et 2010, lesquelles faisaient suite à celles de Jacques Chirac en 1998 et 2006.

Depuis la normalisation diplomatique de janvier 1992, date de l’ouverture d’une ambassade indienne à Tel-Aviv, les relations avec Israël n’ont cessé de se réchauffer. Il s’agit d’un revirement considérable, l’Inde ayant jusque-là soutenu la cause palestinienne. La collaboration est particulièrement importante dans les domaines militaire et du renseignement, Israël étant devenu le deuxième fournisseur d’armes de l’Inde, après la Russie.

L’Inde « est à présent une puissance mondiale ». – L’élection de Barack Obama, qui « apprécie l’Inde, croit en elle et mise sur cette dernière »[27], est suivie de nouveaux progrès. Il est significatif que le premier chef de gouvernement accueilli à la Maison-Blanche par le nouveau président, dans le cadre d’une visite d’État, ne soit autre que Manmohan Singh, en novembre 2009. Le secrétaire d’État adjoint pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale, Robert Blake, confirme que B. Obama considère New Delhi comme un partenaire « indispensable » pour le XXIe siècle : « L’importance de la stratégie de l’Inde pour les États-Unis reflète notamment le changement du centre de gravité de la politique étrangère, passé de l’Europe à l’Asie. Et en Asie, aucun pays ne dispose d’une démocratie plus florissante, d’une économie plus prometteuse, d’un capital humain plus vaste et de coopération plus importante avec les États-Unis que l’Inde »[28].

C’est la visite de B. Obama à Bombay et Delhi, du 6 au 9 novembre 2010, qui marque l’entrée de l’Inde dans la cour des grands. Les 200 chefs d’entreprises qui accompagnent le président américain témoignent que, loin des vieux clichés sur le sous-développement, l’Inde en expansion est désormais un atout pour la croissance de ses partenaires. Les États-Unis ne peuvent négliger « l’opportunité d’exporter vers un des marchés les plus dynamiques du monde […] ; pour l’Amérique, c’est une stratégie de l’emploi »[29]. Dans le domaine politique, l’accord est loin d’être total entre Washington et Delhi, qu’opposent les bonnes relations de cette dernière avec la junte birmane et le régime de Téhéran et plus encore le refus des États-Unis de condamner leur allié pakistanais, lequel demeure pour Manmohan Singh une « terror machine »[30]. Le président américain a certes évité l’escale d’Islamabad sur la route de Bombay, mais à l’hôtel Taj Mahal, il « a frôlé l’incident diplomatique en rendant hommage aux victimes des attentats du 26 novembre 2008 sans mentionner le Pakistan »[31]. Mais Obama remporte l’adhésion en affirmant que l’Inde n’est plus une puissance émergente, mais dès « à présent une puissance mondiale ». L’Inde, ajoute-t-il, est parvenue à ce statut sans jamais renier ses fondements démocratiques : « Le progrès ne doit pas obligatoirement se faire au détriment de la liberté […] L’Inde a réussi, non pas en dépit de la démocratie, mais grâce à la démocratie »[32]. Cette critique implicite du régime chinois détrompe « ceux qui croyaient que le G2 composé de Washington et de Pékin était le nouvel axe mondial »[33]. Dans l’optique du président Obama, l’Inde sera non seulement le contrepoids démocratique à la Chine autoritaire, mais un partenaire stratégique privilégié dans le nouvel ordre mondial : « Les États-Unis et l’Inde peuvent travailler ensemble pour défendre les principes internationaux, les règles, les relations entre les nations susceptibles de promouvoir la paix, la stabilité, la prospérité, pas uniquement pour ces deux nations, mais pour le monde entier » – « une note douce aux oreilles d’une Delhi conquise », commente Olivier Guillard[34].

 

C’est au Parlement indien que B. Obama offre son « cadeau-surprise »[35] en se prononçant pour l’octroi à l’Inde d’un siège permanent au Conseil de sécurité. Confirmant ces propos en juillet 2011, Hillary Clinton dit « la grande admiration » de son pays devant les progrès de l’Inde, qui « a maintenu ses fondements démocratiques et amélioré la vie des pauvres »[36]. Après les attentats du 13 juillet, et alors que Washington annonce la suspension de 800 millions de dollars d’aide militaire au Pakistan, Hillary Clinton estime « qu’il est plus important que jamais d’être au côté de l’Inde »[37]. Confirmant l’importance que son pays lui accorde désormais dans le règlement des affaires du monde, elle invite l’Inde à ne plus se contenter de « regarder vers l’est, mais aussi à agir à l’Est ». Á la veille d’une réunion de l’ASEAN qui doit « être largement consacrée aux ambitions territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale, [elle] plaide en faveur d’une collaboration pour la sécurité maritime entre Washington et New Delhi »[38]. Le partenariat doit être actif ailleurs dans le monde, les deux pays devant notamment joindre leurs efforts pour faciliter la transition démocratique en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Un siège au Conseil de sécurité. – Soucieuse de conclure des partenariats sur tous les continents, l’Inde s’intéresse particulièrement à l’Afrique où ses productions sont appréciées pour leur qualité et leur bas coût. Le commerce Inde-Afrique, qui a atteint les 31 milliards de dollars en 2009-2010, est très déséquilibré à l’avantage de l’Inde, qui écoule ses produits finis et importe des matières premières. Ses prêts et ses investissements ne cessent de progresser. Depuis le premier conclave Inde-Afrique en 2005[39], le secteur privé indien a investi près de 16 milliards de dollars en Afrique. Lors du sommet Afrique-Inde à Addis-Abeba, en mai 2011, Manmohan Singh a annoncé 5 milliards de prêts sur trois ans et 700 millions de dons[40], ce qui doit contribuer au rayonnement de son pays confronté, en Afrique aussi, à la concurrence chinoise.

L’Inde se fait entendre au sein des organisations internationales telles que le G20 et l’OMC où, forte « d’une démocratie solide, d’un capitalisme d’entreprise florissant et ayant de plus en plus d’intérêts dans le monde entier [elle] va revêtir nécessairement une nouvelle identité de championne de la mondialisation »[41]. On mesure le chemin parcouru depuis 1991, quand Manmohan Singh a décidé de débarrasser l’économie indienne de son carcan protectionniste. Le rôle de l’Inde dans les organisations internationales et son poids dans les grands forums comme ceux sur le réchauffement climatique ne font que souligner l’anomalie de sa position subalterne à l’ONU.

De nombreux facteurs militent en faveur de son admission au Conseil de sécurité en tant que membre permanent : l’ancienneté de sa civilisation et la richesse de son patrimoine, son poids démographique, un sixième de l’humanité, son haut niveau de développement scientifique et technologique, sa forte croissance économique, la détention de l’arme nucléaire, l’ancienneté de son appartenance à l’ONU (1945), son rôle actif au sein de l’Organisation, sa prééminence en Asie du Sud et dans l’océan Indien, et un attachement aux libertés et à la démocratie, dont d’autres membres du Conseil ne peuvent se prévaloir. Les Indiens font par ailleurs remarquer que leur présence au Conseil de sécurité est pour le moins aussi justifiée que celle de puissances moyennes telles que la France et le Royaume-Uni.

Dans sa revendication de la place qui lui revient, l’Inde fait preuve de modération puisqu’elle n’exige pas que ce siège permanent soit assorti du droit de veto. Dans sa quête, elle s’est alliée à trois pays, le Brésil, le Japon et l’Allemagne, ayant les mêmes prétentions et formant avec elle le « G4 ». Elle bénéficie par ailleurs d’importants soutiens, ceux de la France, du Royaume-Uni, de la Russie et des États-Unis. Elle a failli aboutir en 2005, quand a été étudiée la possibilité de créer six nouveaux sièges de membres permanents, sans droit de véto, pour les membres du G4 et deux pays africains. Ce projet a échoué devant l’opposition du groupe « Union pour le consensus » comprenant notamment des puissances moyennes telles que le Mexique, l’Argentine et l’Italie, ainsi évidemment que le Pakistan[42]. La Chine est également hostile aux ambitions de sa rivale asiatique.

 

  Malgré ces oppositions, nul ne contestera que l’Inde a changé de statut en à peine plus d’une décennie. Elle n’est plus une puissance régionale comme au temps d’Indira et Rajiv Gandhi, elle n’est plus une puissance émergente ni un « growing world power », ainsi que la voyaient encore les Américains en 2002[43]. Reconnue comme telle par Barack Obama en 2010, elle est la puissance mondiale dont rêvait Nehru. Il est significatif que l’Union européenne décide, début mars 2012, d’interrompre, à partir de 2014, l’aide au développement bilatérale dont elle bénéficiait encore et qui pour la période 2007-2013 s’est élevée à 365 millions d’euros[44]. Comme la Chine et le Brésil, l’Inde n’est plus un pays que l’on aide, mais un pays qui aide. Ce bouleversement est bien ancré dans les mentalités des dirigeants indiens qui parlent parfois avec une certaine condescendance de la vieille Europe, de ses difficultés et de ses crises. Car, outre cette accession à la puissance mondiale, reconnue par les États-Unis, les deux dernières décennies ont été marquées par une révolution des mentalités, avec la fin de l’économie dirigée et du protectionnisme, et l’adhésion au libéralisme et à la mondialisation ; avec la fin de la dénonciation de l’impérialisme et le rapprochement marqué avec Washington ; avec en un mot la disparition de tout complexe.


 


Jacques Weber

 

 

 Coordonnées de cet article :

Jacques WEBER, « L’Inde et le monde après la guerre froide », Cahier d’histoire immédiate 41, 2012, Comprendre le XXIe siècle, (1991-2011), Tome 1 : Aspects internationaux, Coordinateur : Laurent Jalabert, février 2013, p. 113-136.

 

 


N O T E S


[1] Cité par Danièle AUFFRAY, « Essai de politique maritime comparée : évolution récente de la Chine et de l’Inde », Revue Internationale de Politique Comparée, vol. 12, ,° 1, 2005, p. 95. En ligne.

[2] Outre l’Union indienne, six pays signent le traité : le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, Sri Lanka, le Bhoutan et les Maldives.

[3] Voir Jacques WEBER, « La SAARC. La coopération régionale au rythme du char de Jagganath (mai 1980-juin 1998) », Histoires d’Europe et d’Amérique, Mélanges offerts à Yves-Henri Nouailhat, Nantes, CRHMA et Ouest-Éditions, avril 1999, p. 211-230

[4] André VIGARIE, « La circulation maritime », in L’océan Indien, nouveau pôle stratégique mondial, table ronde du C.R.E.S.P.I., 1990, p. 20.

[5] Alain LAMBALLE, « L’Inde à Sri Lanka », in L’Inde grande puissance de l’océan Indien, Colloque des 7 et 8 janvier 1988, Paris, CHEAM, 1988, p. 58.

[6] Inder Kumar Gujral est ministre des Affaires extérieures du 1er juin 1996 au 19 mars 1998 et Premier ministre du 21 avril 1997 au 19 mars 1998.

[7] L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est compte dix membres : Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam.

[8] Voir : http://bimstec.org

[9] Le Centcom couvre la zone qui s’étend du Soudan au Pakistan et de la Corne d’Afrique au Kazakhstan.

[10] Luis VASSY, « L’Inde et l’océan Indien », L’Inde, grande puissance émergente, Questions internationales, n°15, La documentation française, Paris, septembre-octobre 2005, p. 23.

[11] C. RAJA MOHAN, « Tsunami diplomacy : Indo-US Engagement creates New Waves in the Indian Ocean », The Indian Express, 31 December 2004.

[12] Bharatiya Janata Party : Parti du peuple de l’Inde.

[13] Cité par Isabelle CAPETTE, « Les essais nucléaires indiens et pakistanais. Un défi lancé à la non-prolifération nucléaire », Actualité et droit international. Revue d’analyse juridique de l’actualité internationale. En ligne.

[14] Assemblée nationale, 4187. Rapport d’information […] sur « la place de la France en Inde », présenté par MM. Paul Giaccobi et Éric Woerth. Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 18 janvier 2012. En ligne.

[15] « Les relations avec l’Inde sont “fragiles”, dit l’ambassadeur chinois », AFP, 13 décembre 2010, repris par Aujourd’hui l’Inde. En ligne.

[16] ANANTH KRISHNAN, « Beijing “deeply upset” over Manmohan’s visit », The Hindu, October 14 2009.

[17] Isabelle SAINT-MÉZARD, « Chine-Inde, une frontière au bord de l’explosion », Atlantico, le 6 février 2012. En ligne.

[18] Édouard PFLIMLIN, « Face à la Chine, l’axe Inde-Japon se renforce », Le Monde, 7 février 2012. En ligne.

[19] VIKAS BAJAJ, « Indian Worries as China Builds Ports in South Asia », The New York Times, February 15, 2010.

[20] SARATH KUMARA, “Burma Visit Highlights India’s ‘Look East’ Strategy”, The Shwe Gas Bulletin, July 2005, p. 4. En ligne.

[21] Mohammed-Reza DJALILI et Thierry KELLNER, « L’Iran et les deux géants asiatiques ». En ligne.

[22] L’aide au développement de l’Inde à l’Afghanistan a atteint 2 milliards de dollars entre 2002 et 2011 : Assemblée nationale, 4187, op. cit., p. 38.

[23] AFP, le 19 juillet 2011

[24] On attribue à Kautilya (vers 350-283) l’Arthashâstra, un ouvrage de stratégie politique et militaire.

[25] Édouard PFLIMLIN, « Face à la Chine, l’axe Inde-Japon », op. cit.

[26] Voir à ce sujet mon article : « Un géant économique au sud. “Miracle” ou génie indien ? », Cahier d’histoire immédiate, n°35, 2009, p.218-219.

[27] Olivier GUILLARD, « Inde : de la nouveauté d’être courtisée », IRIS, Actualité stratégique en Asie, n° 75, 10 novembre 2010, p. 43. En ligne.

[28] Aujourd’hui l’Inde, le 1er octobre 2010.

[29] Cité par Olivier GUILLARD, « Inde : de la nouveauté d’être courtisée », op. cit.

[30] Propos du 7 novembre 2010, cités par Olivier GUILLARD, « Inde : de la nouveauté », op. cit.

[31] Marie-France CALLE, « Obama presse New Delhi de dialoguer avec Islamabad », Le Figaro, le 7 novembre 2011.

[32] Marie-France CALLE, « Inde : l’amitié avec Washington a-t-elle un prix ? », Le Figaro, le 11 novembre 2010. En ligne.

[33] Antoine GUINARD, « L’Inde voit dans les visiteurs de marque le reflet de sa puissance », Aujourd’hui l’Inde, le 10 novembre 2010.

[34] Olivier GUILLARD, « Inde : de la nouveauté d’être courtisée », op. cit.

[35] L’expression est de Marie-France Calle, « l’amitié avec Washington a-t-elle un prix ? », op. cit. La journaliste estime que ce cadeau pourrait se révéler encombrant, les États-Unis attendant certainement des contreparties, en Iran, en Birmanie et dans le cadre du dialogue avec le Pakistan.

[36] « We are betting on India’s Future, says Hilary Clinton », India Today, July 20, 2011.

[37] AFP, le 18 juillet 2011.

[38] « Hillary Clinton invite l’Inde à peser sur l’avenir de l’Asie », AFP, le 20 juillet 2011.

[39] Voir mon article : « Un géant économique au sud », op. cit., p. 225.

[40] Assemblée nationale, 4187, op. cit., p. 45.

[41] C. RAJA MOHAN, « L’Inde et les États-Unis condamnés à s’allier », traduit par Micha Cziffra , Slate.fr, le 9 novembre 2010. En ligne.

[42] Assemblée nationale, 4187, op. cit., p. 43.

[43] The National Security Strategy of the United States of America, Washington, 2002, p. 27. En ligne.

[44] Voir le site de Michèle Striffler, 1ère vice-présidente de la commission au Développement.