Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 3)

Chers adhérents et amis,

 

 

De notre séjour pondichérien, nous souhaitons revenir sur deux événements qui, a priori, ont peu de choses en commun, mais qui peuvent nourrir notre réflexion sur l’Inde, la représentation que l’on en a en Occident, sur les lumières et les ombres, les chances et les risques d’une certaine politique française avec ce pays. Ces deux événements ont été le tsunami et le cinquantenaire de l’installation de l’Institut français de Pondichéry.  Il faut y ajouter la question du devenir du lycée français

Tout d’abord, le tsunami. Cet événement a tellement frappé les esprits que le nom de ce phénomène sismique est maintenant connu dans le monde entier. Même si elle a été moins touchée que le Sri-Lanka ou l’Indonésie, la côte de Coromandel de l’Inde a été cruellement éprouvée. La ville même de Pondichéry a été épargnée, mais les alentours immédiats ont subi des dommages considérables. Il est inutile de refaire une description amplement diffusée par la télévision et par la presse. Retenons plutôt ce que fut l’attitude de la population et des autorités dans ces circonstances.

Pendant les trois premiers jours, la population sinistrée, sur une profondeur de trois cents à cinq cents mètres à l’intérieur des terres, essentiellement des pêcheurs, la solidarité s’est spontanément manifestée de la part de tous sans distinction de castes ou de religions. Nombre d’associations religieuses, d’ONG et de particuliers ont apporté leur aide en procurant un toit, des vêtements, de la nourriture et du réconfort à des gens hébétés par la soudaineté et l’ampleur de l’événement. Après trois jours, l’autorité publique a pris les choses en main : des villages provisoires de toile ou de huttes ont été montés, plus en retrait que les villages sinistrés, et mis à disposition des personnes concernées ; des citernes d’eau potable ont été installées et leur appro­visionnement assuré de façon quotidienne ; de la nourriture a été fournie tous les jours ; et, enfin, des « kits » (matériel de cuisine et vêtements neufs) ont été distribués à ceux qui avaient tout perdu. Ainsi, en trois jours, la puissance publique s’est im­posée pour assurer l’urgence en prenant le relais de l’initiative privée ou en créant un cadre pour l’intervention des différentes et nombreuses ONG présentes sur le terrain ; cette action allait se poursuivre pendant plusieurs mois. Trois jours, c’est un exploit ; certain pays, pourtant beaucoup mieux nanti, a plutôt moins bien réussi après le pas­sage d’un cyclone pourtant annoncé, ce qui n’était pas le cas du tsunami. En Europe, certains se sont étonnés que l’Inde n’ait pas fait appel à l’aide internationale. Les clichés ont la vie dure : l’Inde serait l’illustration de la misère du monde. Certes, de la misère, il y en a, mais le pays change et s’est engagé dans un développement économique qui lui donne chaque année une place meilleure dans le concert des nations.

La surprise a été surtout l’efficacité de l’administration qui a su encadrer les opérations de façon assez remarquable. Tout n’a pas été parfait : les interventions pour le moyen terme (le financement de la reconstruction des moyens de production pour les pêcheurs) ont fait l’objet de discussions entre le gouvernement central et les Etats ; la mise en place de ces moyens sur le terrain a soulevé quelques difficultés non exemptes d’arrière-pensées politiques. Les procédures annoncées ont eu tendance à se modifier d’une semaine sur l’autre ; les rumeurs d’injustices relevées ici ou là ont eu lieu, et peut-être pas toujours à tort ; mais finalement, avec un peu de fermeté et beaucoup d’un pragmatisme qui a notamment su faire une place à l’action des associations, après trois mois, les pêcheurs reprenaient peu à peu leur travail et le poisson redevenait une nourriture presque quotidienne dans toute la région, au moment où nous rentrions en France.

On peut retenir plusieurs enseignements de ces événements. D’abord, la solidarité locale qui s’est exprimée spontanément, puis nationale qui s’est manifestée généreusement. Il y a bien une communauté indienne malgré les clivages de castes, de classes et de religions. Avec les tremblements de terre, les inondations et les drames industriels, l’Inde a acquis une grande expérience des calamités de masse et elle sait y faire face. Une “aide internationale“, même bien intentionnée, n’aurait rien apporté de plus, sinon une entropie supplémentaire. Cette aide, en revanche, a été apportée par l’Inde au Sri Lanka. On peut noter ensuite la difficulté de transférer tous les dons récoltés sur place et à l’étranger dans des opérations réelles. Quelles opérations financer ? Comment éviter les évaporations d’argent trop fréquentes dans ce genre de situation ? Ce fut là un travail de beaucoup de bonnes volontés qui ont reçu des fonds récoltés en France, où le nom de Pondichéry a déclenché un élan de sympathie. Pour les opérations que nous avons approchées, nous pouvons assurer que les fonds ont été très correctement utilisés.

Notre surprise a été de constater la manière dont ces événements ont fait apparaître de façon concrète l’incidence de l’existence des catégories sociales indiennes sur la vie quotidienne. La solidarité a, certes, transcendé les cloisonnements traditionnels : les populations touchées ont été les pauvres parmi les pauvres, les pêcheurs, pensions-nous. L’ensemble de la nation a apporté massivement son aide d’une façon ou d’une autre. Cependant, désignés par l’administration comme les seuls sinistrés du tsunami, les pêcheurs ont très vite fait bloc pour que l’aide ne se dirige pas vers d’autres catégories tout autant touchées. C’est ainsi que de petits groupes de “tribaux“ (Tribes) se sont révélés aux yeux de beaucoup comme des sources de tension avec les villages de pêcheurs. Ces “tribaux“ sont les aborigènes de l’Inde (« Nous étions là avant les dieux ! »). Leur domaine est d’abord celui des forêts et des montagnes, mais le développement de la vie moderne a détruit peu à peu leur habitat traditionnel et ils essaient de se faire, avec beaucoup de difficultés, une place dans des zones déjà très peuplées et dans des activités où ils apportent l’expérience d’un vieux savoir (pharmacopée, arboriculture, thérapies diverses, etc.). Leur situation est rien moins qu’enviable : en butte à toutes sortes de tracasseries de la part de leur environnement, leur sentiment de précarité existentielle est permanent. Nous avons pu constater le malheur perpétuel dans lequel vivent ces pauvres gens :« pour nous c’est tsunami tous les jours »). Et, pour couronner le tout, ils ne représentent pas une masse suffisante pour intéresser les politiques à la recherche d’électeurs. Des ONG locales essaient de les aider à améliorer leur situation et nous avons pu voir des réalisations encourageantes.

A travers ces événements, ce sont les problèmes sociaux de l’Inde, souvent décrits, mais difficilement appréciés, qui se sont révélés à nos yeux trop souvent indifférents ou simplement curieux. La solidarité des différents groupes et la dureté des conditions d’existence pour certains sont évoquées dans les différentes notes et comptes rendus de lecture de la présente Lettre.

Le second événement fut le cinquantième anniversaire de l’Institut français de Pondichéry ‘IFP’). Seul établissement créé par le Traité de cession de facto, fondé en 1955 par Jean Filliozat, issu de la volonté conjointe du Premier ministre J. Nehru  qui souhaitait une“ fenêtre ouverte sur la France“ et du gouvernement français, l’IFP est devenu aujourd’hui, grâce à l’animation d’une direction particulièrement dynamique, l’un des centres de recherche d’excellence en Inde pour les sciences sociales[1]. Après cinquante années d’existence, l’IFP apparaît donc comme une des grandes réussites de politique culturelle initiée par le Traité de cession[2].

Cette réussite devrait nous amener à nous interroger sur l’avenir de l’autre institution culturelle inscrite dans le Traité, à savoir le Lycée français de Pondichéry. Cet établissement dont les résultats au baccalauréat ont été d’un niveau plus qu’excellent cette année a le statut d’un établissement français du second degré à l’étranger et présente cette particularité, bien qu’à l’étranger, de n’accueillir pratiquement que des élèves de nationalité française. Cette situation exceptionnelle, due à des circonstances historiques bien connues, ne peut pas durer indéfiniment : les élèves partent en France après leurs études et ne reviennent pas. Par ailleurs, la population pondichérienne de nationalité française décroissant en nombre au fil des ans, il arrivera mathématiquement un jour où le lycée cessera faute d’inscriptions. Les autorités  françaises avaient sans doute, à l’origine, l’ambition de voir perdurer à Pondichéry un foyer de francophonie : le lycée devait y jouer un rôle essentiel. Sur ce plan là, il faut bien reconnaître que ce ne fut qu’un vœu pieux. Il n’y a de foyer francophone que dans la mesure où la langue française continue à être véhiculée dans une région, après son enseignement. Le lycée ne remplit manifestement pas ce rôle. Le mémoire de Mélanie Albertelli, publié dans la présente Lettre, est d’une lecture éclairante sur ce sujet[3]. L’intégration dans l’Union indienne allait naturellement entraîner le nouveau Territoire de Pondichéry dans le modèle majoritaire issu du système britannique. Cela fut vite évident en ce qui concerne le domaine judiciaire original qui disparut rapidement avec l’arrivée d’un nouveau corps de magistrats et d’avocats pour lesquels textes légaux et organisation procédurale, faute d’être compris, furent massivement remplacés par l’extension des textes de l’Union[4]. En ce qui concerne l’enseignement du français, le problème est différent. Tant qu’il s’agit d’apporter une instruction à des enfants d’une population de nationalité française dans un pays étranger, le lycée remplit ses obligations, mais, lorsque cette population décroît en nombre, des questions vont se poser avec de plus en plus d’acuité. La première de ces questions risque d’être celle du coût : cet établissement d’enseignement secondaire à l’étranger est certainement une charge budgétaire d’autant plus lourde que le pourcentage de bourses accordées est sans doute le plus élevé de ce type d’établissement.

Les nécessités du service public ne peuvent prévaloir sur les problèmes de coût. On ne peut que craindre la disparition à terme d’un lycée dont les qualités de formation sont par ailleurs reconnues. Ne serait-ce pas, à côté de la réussite de l’IFP, gâcher une chance inscrite dans le Traité de cession ? Pourquoi ne pas étudier une transformation possible de l’établissement en lycée international franco-indien avec double cursus de façon à intégrer des nationaux indiens qui auraient des débouchés dans leur pays avec des possibilités de passages dans l’enseignement supérieur français ou indien ? Il nous semble que cette question, difficile, mériterait une étude approfondie de façon que l’œuvre de Debassyns de Richemont devienne un véritable lien entre la France et l’Inde dans un partenariat qui devrait être profitable aux deux grandes nations, France et Inde, dont les relations sont excellentes depuis de nombreuses années. On voudrait qu’une volonté politique apporte l’espoir d’une ouverture…

On retrouvera dans cette Lettre la chronique indienne qui couvre cette fois trois trimestres (janvier 2004-juin 2005) et dont l’auteur, David Annoussamy, nous a par ailleurs transmis la communication sur le Journal d’Ananda Rangapoullai, faite à l’occasion de sa réception à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer. Ce Journal dont une copie en tamoul se trouve à la Bibliothèque Nationale attend toujours une traduction intégrale en français.

Les travaux universitaires sur l’Inde ou sur l’histoire des comptoirs sont toujours nombreux et d’excellente qualité. Jacques Weber nous en apporte une large moisson, de Rabindranath Tagore aux mouvements sociaux à Pondichéry à la veille de la seconde guerre mondiale, en passant par les migrations indiennes aux Antilles, l’esclavage à l’Ile Bourbon, la désobéissance civile et le massacre d’Amritsar ou le pèlerinage à Sabarimala en Inde du sud.

Baptiste Leseigneur apporte son témoignage sur la vie d’un « magistrat colonial » et rappelle ce que fut la renonciation au statut personnel dans les comptoirs. L’histoire de ce monument pondichérien qu’est l’ancien phare nous est retracée par Raphaël Malangin.

Des notes de lecture sur quelques uns des nombreux romans indiens devraient nous inciter à visiter cette littérature à laquelle s’ouvrent de plus en plus les éditeurs français. Les livres sur l’Inde, son histoire et ses problèmes sont eux aussi nombreux ; quelques uns, dont les auteurs sont bien connus des lecteurs de La Lettre du CIDIF, font l’objet de comptes rendus.

Enfin, cette Lettre présente trois documents, l’un sur la presse swadeshiste à Pondichéry au début du XXe siècle, domaine peu exploré, l’autre sur la biographie du gouverneur de Bellecombe et le dernier sur un mémoire universitaire des année 1980 ayant pour thème la fin de la présence française en Inde.

Voici donc un numéro dont tous les thèmes évoqués méritent attention. Les  critiques et les encouragements sont les bien venus. Nous souhaitons à tous une excellente fin d’année avec l’espoir de pouvoir encore poursuivre cette tâche pour laquelle nous attendons toujours une relève.

 

 

Jacqueline Lernie-Bouchet

 

 

 

 

Problèmes d’identité, problèmes obsessionnels ? L’humour est souvent une souveraine solution. La preuve par Pierre Debauche :

Petitou           : Quel monde !

Merveille         : Il n’y en a pas de rechange !

Marie             : Avec ta millième partie de vérité, qu’est-ce que tu fais des gens qui nagent dans les certitudes, qui sont sûrs d’avoir raison, qui mangent trois dogmes à leurs petits déjeuners, avec leurs appartenances, leurs tribus, leurs religions, leurs identités ?

Merveille       : Ils se rassurent, mais pour que la planète survive, il faudrait beaucoup de gens qui s’occupent d’intelligence, pas d’identités !

De Pierre Debauche, Le vol nuptial des mouches mâles sous les lustres, Actes Sud.



[1] Voir la présentation de l’IFP par Jean-Pierre Muller, page 139.infra.

[2]“Art. 24. -L'Institut français de Pondichéry, créé par entente intervenue entre les deux Gouvernements depuis l'accord du 21 octobre 1954, et inauguré le 21 mars 1955 sera maintenu comme institution d'enseignement supérieur et de recherches. Le gouvernement de l'Inde donnera toutes facilités en vue de permettre le développement des activités de cet organisme selon ce qui aura été convenu périodiquement entre les deux gouvernements.“

[3] Voir Extinction progressive de la francophonie à Pondichéry, par Mélanie Albertelli, page 65 infra.

[4] Voir à ce sujet L’intermède français de David Annoussamy. (compte rendu page 207 de la présente Lettre).