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 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 43)

 

Fabien CHARTIER, Réception britannique et française du poète indo-anglais Rabindrenath Tagore (1912-1930)

Utilisation d’un symbole et genèse d’un mythe.

Thèse soutenue le samedi 20 novembre 2004, à l’Université de Rennes 2. Le jury était composé d’Émilienne Baneth-Nouailhetas (directrice de la thèse), Evelyne Hanquart-Turner (présidente du jury), Michel Renouard et Jacques Weber.

Ces quelques lignes n’ont pas la prétention de refaire la soutenance ni même de livrer une vision complète de ce volumineux ouvrage. Les anglicistes et les littéraires feraient bien évidemment une autre lecture de cette thèse présentée en vue du doctorat d’anglais à l’université de Rennes 2, le 20 novembre 2004. En tant qu’historien, je me suis particulièrement intéressé à la pensée politique de Tagore, et notamment à sa critique du nationalisme et à sa perception des relations entre l’Orient et l’Occident.

Le prix Nobel

Tagore est, en 1913, le premier écrivain originaire d’un pays colonisé à recevoir le prix Nobel pour sa version anglaise de Gitânjali. Les raisons qui aboutissent à la décision du jury Nobel sont fort bien analysées et sont révélatrices des préjugés de l’Occident, qui voit dans l’œuvre de Tagore une réussite de la mission civilisatrice :

·      Tagore peut passer pour un poète anglais grâce à la qualité de la traduction de Gitânjali, laquelle est l’œuvre, non pas du poète bengali lui-même, mais de Yeats et de Carpenter[1] ;

·      La sensibilité du poète, son œcuménisme sont perçus en Occident comme le résultat de l’action missionnaire en Inde ;

·      Ses poèmes sont « dédiés à un dieu d’amour unique proche de celui des chrétiens » (p. 161) ;

·      Son œuvre est simple, neutre, pacifiste et anti-nationaliste. Elle n’est en rien subversive ;

·      Tagore présente une intéressante tentative de synthèse Est-Ouest et répond au besoin d’ouverture de certains intellectuels occidentaux ;

·      Son choix permet enfin d’éviter de départager d’autres candidats prestigieux, comme Anatole France, Pierre Loti, Henri Bergson ou encore Thomas Hardy (p. 156-162).

Fabien Chartier estime qu’avec ce Nobel l’Occident a fabriqué une idole, Tagore, et l’a érigée sur un piédestal, contribuant de ce fait à l’unité d’une Inde diverse et hétérogène. Le jury Nobel a donné à tout un peuple-mosaïque un demi-dieu charismatique et rassembleur. Comme le disait Romain Rolland, « le seul objet qui puisse, dans l’Inde, rassembler ces multitudes diverses, c’est la fascination des personnalités » (p. 205).

Tagore, homme de synthèse et de contradictions

La thèse de Fabien Chartier présente un homme complexe, pas toujours sympathique, dont la pensée, en prise avec son temps, est un tissu de paradoxes.

Tagore est symbolique de cette Renaissance bengalie, qui essaie de concilier tradition hindoue et rationalisme occidental (p. 33). C’est un homme en qui convergent de multiples influences, celle de Ram Mohan Roy et du Brahmo Samaj, comme celles de Shakespeare, Goethe et Yeats. Mais ce grand poète, « talentueux, mais hautain » et capricieux (p. 47 et 49), reste avant tout un bengali, en dépit de ses nombreux voyages et de ses rencontres intellectuelles. Il a les qualités et les défauts de son peuple, un génie qui manque de suite dans les idées, comme le note Pearson (p. 48). Sa vie est toute en contradictions : rural, il vit à la ville ; soucieux des pauvres, il vit comme un zamindar ; poète bengali et chantre de cette langue, il ne renie pas, tant s’en faut, l’anglais, attachant un grand prix à la qualité de ses traducteurs ; rationaliste, il est victime de ses petites passions qui permettent sa manipulation.

Le portrait qui ressort de cette thèse n’est effectivement pas flatteur : Tagore est vaniteux, sensible à la flatterie et manipulable. Ambigu, il ménage la chèvre et le chou, louvoie entre le Congrès et l’Angleterre pour atteindre les buts qu’il s’est fixés. Apôtre de la spiritualité orientale, il n’est pas insensible au confort et se révèle quelque peu matérialiste. Sensible à la flagornerie et aux honneurs, il oublie ses convictions pour répondre à l’invitation de Mussolini et tombe dans le piège grossier qui lui est tendu. Incapable d’amitiés durables, il s’éloigne de Yeats, rompt avec Sylvain Lévi et irrite Romain Rolland.

Un humaniste internationaliste

Finalement, Tagore est très humain avec ses faiblesses et sa grandeur. Il est un humaniste sensible. Patriote bengali, il récuse le nationalisme et ses excès : profondément attaché à sa terre, il dénonce la partition du Bengale décidée par Lord Curzon en 1905, mais, deux ans plus tard, il critique le nationalisme, « vecteur d’intolérance, de division et de chauvinisme » et renonce alors à la politique « pour se consacrer à l’éducation, l’internationalisme et l’agriculture » (p. 51). Il sera toujours en marge du Congrès. Pour lui, le nationalisme indien, souvent aveugle et qu’il faut éclairer par l’instruction, est aussi dangereux que l’impérialisme européen. C’est des excès du nationalisme que l’Inde doit se libérer autant que de la domination britannique : « Fear not the waves of the sea, but mind the leaks of your own vessel » (p. 53).

Son internationalisme, le primat qu’il accorde à l’éducation sur l’action, à la formation du peuple sur le combat pour l’indépendance, à la liberté individuelle sur la liberté nationale l’opposent à Gandhi, même si, après le massacre de Jallianwala Bagh à Amritsar il rejoint provisoirement le combat du Mahatma. Tagore reproche à Gandhi de vouloir fermer la maison, alors que lui veut y faire rentrer la lumière extérieure par toutes les ouvertures possibles. Cette réaffirmation de la synthèse Est-Ouest lui vaut une certaine popularité en Europe, alors qu’il est critiqué en Inde, où Gandhi a lancé le mouvement de non-coopération. Son pèlerinage européen, à la recherche de financements pour son université de Shantiniketan, apparaît comme une trahison aux yeux des Indiens qui se battent pour le swaraj.

À Reims, où il fond en larmes devant les ruines de la cathédrale, puis à Verdun, il manifeste sa foi en l’homme, envers et contre tout : il est convaincu que de l’horreur peuvent naître l’espoir et l’amour de l’humanité : le lotus éclôt sur les eaux stagnantes et impures. Il demande aux Français de pardonner, de ne pas humilier l’Allemagne. Shiva « a le pouvoir divin de supprimer la force de la destruction, d’absorber le poison. Si la France avait Shiva dans son cœur, elle pourrait transformer le mal en bien, elle pourrait pardonner, et ce pardon prouverait sa propre immortalité et la sauverait vraiment de la blessure qui lui a été infligée » (p. 272). Dans la France euphorique de 1919, qui impose à l’Allemagne les conditions draconiennes du traité de Versailles, un tel discours ne rencontrera que peu d’écho.

La régénération de l’Inde par l’Angleterre…

Tagore, qui dénonce par ailleurs la brutalité coloniale, illustrée par le général Dyer à Amritsar, croit néanmoins que la régénération sociale de l’Inde, la fin de la misère et des inégalités, passent par l’adhésion au rationalisme occidental et par l’adoption du modèle politique britannique. En quelque sorte, la colonisation britannique est un mal nécessaire pour une Inde déchue : « The English have entered into our room by breaking open the dilapidated doors like messengers of God in order to energise us »; « Si l’Inde avait été privée du contact avec l’Occident, elle aurait manqué d’un élément essentiel pour l’accomplissement de sa perfection » (p. 114).

… et de l’Occident par l’Orient

Mais un tel discours ne signifie pas adhésion à la philosophie matérialiste de l’Occident. En 1917, Tagore reproche aux nations européennes de vénérer une idole, un nouveau veau d’or, « un véritable Frankenstein, symbolisé dans la destruction de millions d’Européens » : la machine. C’est l’Inde qui fournira au monde la spiritualité qui lui manque. À Osaka, il évoque « la nécessité pour les peuples d’Extrême-Orient de civiliser l’Europe ». Son appel aux Japonais est repris par Romain Rolland, dans l’Inde, page 254 : « Ô Japonais, vous ne pouvez accepter telle quelle cette civilisation moderne. […] La civilisation qui nous vient d’Europe est vorace et dominatrice ; elle consume les peuples qu’elle envahit, elle extermine ou anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C’est une civilisation toute politique, aux tendances cannibales ; elle opprime les faibles et s’enrichit à leurs dépens. C’est une machine à broyer » (p. 320).

Ces prises de positions sont vivement critiquées en Occident par les partisans de la colonisation alors triomphante. Sous le titre « Rabindranath Tagore et le réveil de l’Asie », L’Information de septembre 1924 accuse Tagore d’avoir, « à Pékin et Osaka, […] célébré longuement les civilisations d’Extrême-Orient et [de n’avoir] eu que des mots amers à l’égard de la prétendue culture européenne ». Il aurait parlé de « la nécessité pour les peuples d’Extrême-Orient de civiliser l’Europe » (p. 371). C’est évidemment un total renversement du discours colonial de l’époque : c’est à l’Orient que Tagore assigne une « mission civilisatrice ».

La spécificité française

Il y a bien une spécificité française, qui est mise en valeur dans la partie centrale de la thèse : rejetée par les milieux impérialistes anglo-saxons, la politique de rapprochement de l’Est et de l’Ouest, qui apparaît vide de sens après le massacre d’Amritsar, est relativement bien accueillie en France, en 1920. Toutefois, l’engouement des élites parisiennes pour Tagore est paradoxal et superficiel. Journalistes et critiques ignorent tout de l’Inde et déforment la pensée du grand poète, qui devient pour les uns le prophète de la fin de l’Occident et pour les autres le porte-parole oriental de la grande civilisation eurasienne. Tout est ambiguïté et calcul dans la réception de Tagore de part et d’autre de la Manche, comme le montre d’ailleurs l’analyse des raisons qui ont abouti à son prix Nobel.

Utilisation, récupération de Tagore par les anticolonialistes

« […] Tagore ne fut pas uniquement un grand poète mondial, écrit Fabien Chartier, mais un jouet de l’histoire mondiale, car sa réussite rendit service à un nombre considérable d’individus, qu’ils fussent britanniques, européens, indiens ou bengalis, écrivains, politiciens, diplomates ou simples citoyens ». Même si la thèse est discrète sur la récupération dont Tagore a fait l’objet de la part des anticolonialistes, le cas de Périer est éloquent. Ce journaliste belge, qui fait dire à Tagore que « l’Occident est parvenu à un constat d’échec total » est de ceux qui exploitent le discours du prix Nobel pour promouvoir des thèses anti-coloniales. Fabien Chartier commente en ces termes : « Cette accentuation du journaliste, plaidant doublement pour une critique du monde occidental, paraît intéressante sur un plan à la fois historique et sociologique, du fait que ce type de mea culpa, révélateur d’un anti-colonialisme émergent (ou plutôt d’un néo-colonialisme qui se chercherait de nouvelles bases éthiques) va se perpétuer entre 1920 et 1922 et va aboutir, chez certains Occidentaux […] à un rejet brutal et catégorique des valeurs occidentales » (p. 289). Paraissent dans les années vingt des œuvres aux titres révélateurs, dont les auteurs ont été marqués par la barbarie de 1914-1918, la découverte des civilisations asiatiques et la pensée d’un Tagore. On citera Le Déclin de l’Occident de Spengler et Le crépuscule des nations blanches de Maurice Muret. Paul Eluard, dans un élan significatif de cette tendance à l’autocritique, appelle de ses vœux « la chute de l’Occident capitaliste et guerrier ».

Les communistes français ont également voulu récupérer le poète pacifiste, internationaliste et anticolonialiste. L’intérêt que L’Humanité et Pierre Hamp, l’écrivain des milieux ouvriers, le plus traduit en URSS jusqu’en 1927, portent à Tagore est révélateur d’une tentative de récupération du poète par les communistes français. Malheureusement, la question n’a pas été creusée par l’auteur.

Manipulation de Tagore par les fascistes

La seconde partie de la thèse, qui couvre la période 1916 à 1930, retrace les aléas et vicissitudes de l’image du poète, incompris en Angleterre, encensé en France avant d’y connaître désaveux et ruptures : l’utilisation qui est faite de lui en Allemagne trouble son image, de même que son projet de voyage au Pérou et sa visite à Mussolini en 1926. Ses propres ambiguïtés, sa position de plus en plus critique à l’égard de l’Occident et l’exégèse qui est faite de certains de ses propos, par exemple par un Henri Massis, qui le présente comme un subtil propagandiste du panasiatisme, alors qu’il a toujours combattu toute forme d’expansionnisme, accentuent le malaise. L’indianiste Sylvain Lévi, qui avait soutenu son projet d’université internationale, rompt avec lui, tandis qu’un mur d’incompréhension le sépare progressivement de Romain Rolland, qui, le recevant enfin en Suisse, en 1926, sort « groggy » de leur premier entretien : Tagore a justifié le régime fasciste. Les ficelles de la manipulation mussolinienne sont si grosses qu’on se perd en conjectures sur ses coupables relations avec les ennemis de ces libertés qui lui sont pourtant si chères.

Revendiqué par les anticolonialistes et les communistes, objet de tentatives de récupérations en Allemagne et dans l’Italie fasciste, contradictoire dans ses discours, ambigu dans ses attitudes, Tagore, en tant qu’intellectuel engagé dans la politique de son temps, demeure un mystère. Fabien Chartier n’apporte pas toujours les réponses aux problématiques qu’il soulève. Mais le mérite d’une thèse est de poser des questions. Il appartient aux historiens de poursuivre la réflexion lancée par un linguiste.



[1] On sait que c’est André Gide qui a traduit Gitânjali en français sous le titre L’Offrande lyrique.