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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 48) 

 

Christian SCHNAKENBOURG, L’immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Histoire d’un flux migratoire,

Thèse préparée sous la direction de Monsieur le Professeur Philippe Mioche          
et soutenue à Aix-en-Provence le 2 avril 2005

 

Jury :

ü  Monsieur Philippe Mioche, Université de Provence, directeur de la recherche ;

ü  Monsieur Philippe Jean Hesse, Université de Nantes, rapporteur ;

ü  Monsieur Pieter Emmer, Université de Leyde, rapporteur ;

ü  Monsieur Marc Michel, Université de Provence, Aix-Marseille 1 ;

ü  Monsieur Jean-Pierre Sainton, Université des Antilles et de la Guyane

ü  Monsieur Jacques Weber, Université de Nantes, président du jury

 

Déjà docteur en sciences économiques et connu pour ses travaux sur la Guadeloupe, Monsieur Christian Schnakenbourg est professeur à l’Université d’Amiens. Par passion pour l’histoire et pour les Antilles, il a eu le courage rare, il y a quelques années, de se lancer dans la préparation d’une nouvelle thèse, qui exigeait de lourds investissements dans des domaines tels que la civilisation et l’histoire de l’Inde, l’histoire maritime et l’histoire des relations internationales. Le pari est très largement gagné. La thèse renouvelle et enrichit les travaux de Singaravélou et les miens, fourmillant d’informations et d’idées. Enorme avec ses six volumes et 1 490 pages, elle est toujours d’un accès facile, grâce à ses remarquables cartes, ses tableaux et graphiques, grâce aussi à la qualité de l’écriture et des citations toujours bien choisies. Engagée, elle ne laisse jamais le lecteur indifférent et a de ce fait suscité de très intéressants débats lors de la soutenance. L’ouvrage soutenu constitue un bel hommage aux 42 873 immigrants indiens introduits en Guadeloupe, entre 1854 et 1888, soit 7,5 % des Indiens arrivés dans la Caraïbe, et à leurs descendants qui ont réussi leur adaptation au milieu créole.

L’auteur confirme les difficultés du recrutement en Inde. L’Indien, considéré au lendemain de l’Abolition de 1848 comme « l’immigrant par excellence », répugne en réalité à quitter le pays natal et à s’aventurer sur les kala pani (les « eaux noires »), ce qui constitue une faute contre le dharma et signifie la fin des solidarités traditionnelles. Par ailleurs, les grands travaux de mise en valeur en Inde et les hauts salaires sur les chantiers de la Présidence de Bombay freinent considérablement les départs. L’Inde du XIXe siècle n’est pas surpeuplée : elle manque de bras et les autorités de Calcutta s’efforcent de les retenir, entravant le recrutement français. Les disettes et famines sont finalement les meilleurs agents de l’émigration, comme le montre par exemple l’excellent tableau de la page 465, qui fait apparaître l’étroite corrélation entre la hausse du prix du riz à Calcutta et les progrès du recrutement entre 1775 et 1785. Il est en revanche plus difficile de suivre Christian Schnakenbourg quand il lie l’émigration à la fiscalité excessive de l’East India Company, d’une part parce que celle-ci devrait avoir des effets permanents, ce qui n’est pas le cas, d’autre part parce que l’impôt a tendance à baisser au moment où se dessine le flux migratoire. Le Bengale, l’une des régions les plus fortement taxées, est par ailleurs celle où le recrutement est le plus faible. Ceux que l’on appelle « Calcutta » à la Guadeloupe sont originaires du Bihar, de l’Oudh et de la North Western Province, comme le démontre remarquablement la thèse.

L’étude des zones de recrutement, des agences et des sous-agences françaises, appuyée par un solide travail cartographique, est très convaincante : alors que les émigrants des deux premières décennies sont des « Malabars », des Tamouls recrutés dans le vaste arrière-pays de Pondichéry et Karikal, la Guadeloupe se distingue des autres colonies françaises en recourant à partir de 1872 à la faculté que lui laisse la convention franco-britannique de 1861 d’embarquer des émigrants dans les ports anglo-indiens : 73 % des Indiens introduits entre 1873 et 1885 sont des « Calcutta ». Sur l’ensemble de la période, la Guadeloupe présente la particularité d’accueillir un tiers d’Indiens du Nord (15 530, soit 34,85 %, introduits par 33 convois).

Grâce à un solide travail de recherche dans les fonds de l’India Office et du Public Record Office, Monsieur Schnakenbourg livre une minutieuse analyse de la convention du 25 juillet 1861. Il y voit un succès de la Grande-Bretagne, qui obtient l’arrêt de tout recrutement de travailleurs africains « libres » pour les colonies françaises. La France n’est cependant pas perdante, à mon avis. Après le scandale  du Charles-et-Georges, véritable négrier qui recrutait pour la Réunion sur la côte orientale d’Afrique, elle ne pouvait laisser se poursuivre de telles opérations sans encourir la réprobation internationale. En contrepartie de ce renoncement, elle obtient l’ouverture des ports anglo-indiens à ses opérations et évite la présence d’un protecteur des immigrants dans les colonies françaises, à laquelle Londres tenait pourtant beaucoup. Le mécontentement des autorités de Calcutta, écartées de la négociation, dit assez d’ailleurs que l’affaire ne se solde pas par un succès britannique. Dans cette négociation de près d’une décennie, où la cause de l’humanité et la morale ne sont invoquées que pour dissimuler des intérêts économiques et politiques, la France ne manque pas de répondre à Albion en rappelant les scandales de sa propre émigration indienne aux West Indies : je renvoie à ce sujet au chapitre VII de ma propre thèse.

Une chose est certaine, les taux de mortalité sont inférieurs sur les bateaux français, n’excédant pas 2,69 %. On est très loin des 15 % de la traite négrière nantaise du siècle précédent, des 6 à 10 % des transports d’émigrants irlandais et des 17 % déplorés à bord des coolies ships faisant voile vers les Antilles britanniques en 1856-1857. 87 cas de choléra au total, dont 84 sur le même bateau : la visite médicale est sérieuse et le médecin du bord fait son travail avec compétence. Aucun cas de variole : la vaccination est efficace. Aucune révolte à bord sur un total de 93 voyages. La traversée est, selon Christian Schnakenbourg « un moment plutôt agréable » (539). La nourriture n’est pas d’excellente qualité, mais, avec un apport de plus de 3 000 calories par jour les Indiens arrivent souvent « avec de l’embonpoint ». Monsieur Schnakenbourg conclut contre Hugh Tinker[1], que l’émigration indienne est « tout le contraire » d’un nouveau système d’esclavage (538). Dans l’un de mes précédents articles, j’étais parvenu à la même conclusion. Les chiffres de Christian Schnakenbourg comme les miens démentent les affirmations d’un autre historien, Panchanan Saha[2], pour qui les Indiens étaient traités comme des esclaves à bord des bateaux français : de telles assertions relèvent de l’idéologie 

Évidemment, dans l’île dite « d’accueil », la situation est moins brillante. L’Indien est un étranger domicilié chez son maître et qui n’a pas de résidence propre, qui ne peut se marier sans l’autorisation de l’administration. Il ne peut ester en justice et n’acquerra les droits du citoyen qu’en 1923 au terme du long combat d’Henri Sidambarom. Il est parfois battu et répond à la violence par la violence : l’étude quantitative des sévices dont les Indiens sont victimes et de leur criminalité est exemplaire. La pire des violences est celle qui est faite à ceux qui souhaitent être rapatriés et que les planteurs font attendre des mois, des années parfois en recourant à divers expédients.

Reste à savoir si la condition du cultivateur indien est pire que celle des ouvriers dans la France d’Émile Zola ? En vertu de la convention de 1861, l’immigrant doit 9 heures et demie de travail par jour. C’est moins qu’en France, où la loi du 20 août 1848 fixe la journée de travail d’un adulte à 12 heures. Elle sera réduite à 11 heures par la loi du 2 novembre 1891, mais seulement, pour les femmes et enfants de moins de 18 ans. La loi du 30 mars 1900 fixe la journée à 10 heures, mais c’est toujours plus que ce qui a été accordé aux Indiens de la Guadeloupe 40 ans auparavant. Les immigrants, qui sont nourris, vêtus, soignés et logés, peuvent constituer un petit pécule avec leur salaire. Monsieur Schnakenbourg avance d’ailleurs l’hypothèse qu’ils sont les ouvriers les mieux rémunérés de la Caraïbe et qu’ils sont peut-être mieux payés que les travailleurs créoles eux-mêmes. 

En conclusion, Monsieur Schnakenbourg livre une œuvre vivante, riche, passionnée, dont le principal mérite est de nourrir le débat sur ce que certains historiens considèrent comme un « nouveau système d’esclavage », alors que d’autres y voient au contraire les manifestations d’une évolution de la conscience occidentale. Cette thèse monumentale devrait faire l’objet d’une édition prochaine. Bien évidemment, les lecteurs seront informés de la parution.



[1] Hugh TINKER, A New System of Slavery. The Export of Indian Labour Overseas, 1830 - 1920, Oxford University Press, Londres, Bombay, New York, 1974.

[2] Panchanan SAHA, Emigration of Indian Labour (1834-1900), Delhi, Ahmedabad, Bombay, 1970.