Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 52)

 

Sébastien JOLY, Les mouvements de désobéissance civile de Gandhi et le massacre d’Amritsar, 1912-1922, d’après The Times

Mémoire de maîtrise soutenu le 25 juin 2003,

Jury : Marcel Launay et Jacques Weber

 

Le cadre chronologique de l’étude :

Le discours aux Communes du secrétaire d’Etat à l’Inde Montagu, le 20 août 1917, et le rapport Montagu – Chelmsford[1] de 1918 sont suivis de la préparation d’une réforme sans ampleur des gouvernements provinciaux[2], qui engendre une déception d’autant plus forte que l’Inde a contribué à l’effort de guerre. Alors que la montagne est sur le point d’accoucher d’une souris, les Rowlatt Acts de janvier et février 1919 provoquent l’indignation des élites indiennes : les nouvelles lois permettent notamment la détention pendant deux ans, et sans procès, de toute personne suspecte d’activités subversives. Gandhi réagit en créant en février, à Bombay, un Satyâgraha Sabha et en décrétant un hartal pour le 6 avril. L’agitation est particulièrement vive au Pendjab : la loi martiale est proclamée le 10 avril à Amritsar. Le 13, « pour faire un exemple », le général Dyer fait ouvrir le feu sur la foule rassemblée au Jallianwala Bagh : on comptera au moins 379 morts, dont des femmes et des enfants. Gandhi, qui se reproche une « erreur himalayenne », suspend le mouvement.

Alors que l’agitation persiste et que de grandes grèves paralysent l’industrie textile à Cawnpore, Calcutta et Bombay, à la fin de 1919 et au début de 1920, Gandhi parvient à rapprocher musulmans et hindous dans le mouvement de défense du Califat. Lors de la session spéciale du Congrès à Calcutta, en septembre 1920, il fait adopter un programme de non-coopération à l’échelle du pays tout entier, qui connaît rapidement un grand succès : refus des marchandises européennes et achat des textiles indiens (khadi), boycottage des écoles et des tribunaux britanniques, ouverture d’écoles « nationales », renvoi des insignes honorifiques britanniques, etc. Après le succès du hartal du 17 novembre 1921 organisé contre la visite à Bombay du prince de Galles, l’incendie du commissariat de Chauri-Chaura dans les United Provinces et la mort de vingt-deux policiers obligent Gandhi à suspendre le mouvement, le 11 février 1922. Les Britanniques profitent de l’apaisement qui s’ensuit pour l’arrêter.

Malgré les violences qui l’accompagnent, comme le massacre de Chauri-Chaura et les agressions contre les hindous perpétrées par les musulmans Moplah du Malabar, ce mouvement de non-coopération est considéré comme un succès par certains historiens qui insistent sur son caractère panindien.

 

Réalisé par un étudiant brillant, le mémoire est très bien présenté, soigné et agréable à lire. L’illustration est d’excellente qualité : portraits de Dyer et Gandhi, photographies représentant le crawling, le massacre de Chauri-Chaura... Les cartes de l’auteur, pages 18 et 178 sont claires. Les autres, tirées du Times (page 47, carte du Pendjab), collent au texte.

L’état des sources est très détaillé. Les sources imprimées et la riche bibliographie ont été lues, notamment :

ü  Judith M. BROWN, Gandhi : Prisoner of Hope, New Haven et Londres, Yale University Press, 1989.

ü  Judith M. BROWN, Gandhi’s Rise to Power : Indian Politics, 1915-1922, Cambridge, Cambridge University Press, 1972.

ü  Judith M. BROWN, The Oxford History of the British Empire, vol. 4, The Twentieth Century, Oxford, Oxford University Press, 1999.

ü  D. DALTON, Mahatma Gandhi : Non-Violent Power in Action, New York, Columbia U.P., 1993.

ü  L. DORAIRAJ, Gandhi : critique de la civilisation moderne au nom de la culture indienne, Paris, thèse, 1994.

 

De plus le candidat a su utiliser ses propres lectures et sa culture pour enrichir sa réflexion : on apprécie ses références à Renouvin, Max Weber et enfin Mircea Eliade sur les « millénarismes primitifs » (p. 111). Monsieur Joly s’est initié à la civilisation indienne, si bien que l’on ne déplore aucune erreur. Au contraire, les notions de dharma, de satyâgraha, de hartal, de darshan, de déchéance liées à une humiliation telle que le crawling, sont fort bien comprises.

Le sujet est parfaitement délimité et présente un intérêt évident : c’est l’affirmation de Gandhi sur la scène indienne. Jusqu’au hartal d’avril 1919, il ne s’était illustré que dans le cadre de conflits régionaux. Son leadership sur le Congrès est patent à partir de la session spéciale de Calcutta, le 4 septembre 1920. Le mémoire met bien en lumière l’évolution du Times, qui, de l’incompréhension et de la caricature, passe à la prise de conscience, voire à l’inquiétude. Gandhi, encore sous-estimé lorsqu’il lance le premier hartal, s’impose, en l’espace de quelques mois, en 1920, comme un leader charismatique capable de menacer l’Empire. C’est dans cette période que se situe, pour Monsieur Joly, « la première contestation, à l’échelle nationale, de la domination des Britanniques en Inde » (p. 2), la révolte des Cipayes n’ayant jamais revêtu un caractère panindien.

Les apports sont importants, non pas tant sur Gandhi que sur son image en Angleterre, et également sur l’impact en Inde et en Angleterre du massacre d’Amritsar. Conformément à l’objectif initial, le mémoire enrichit notre connaissance du Times et de la perception britannique du nationalisme indien.

Le Times est l’un des piliers de l’Empire. Imbu du complexe de supériorité que partagent les puissances coloniales, il ne perçoit pas toujours la réalité, à moins qu’il ne cherche à la cacher à ses lecteurs. Ainsi, il ne présente pas les lois Rowlatt comme l’une des causes de l’agitation de 1919, qu’il préfère attribuer à la pénurie, à la hausse des prix et au choléra (p. 14). Lorsqu’il les évoque, il les présente comme très modérées et va jusqu’à censurer son correspondant à Bombay qui y voit la cause unique de l’agitation (p. 16). De même, les graves troubles à l’occasion de la visite du prince de Galles sont largement minimisés.

Le Times a beaucoup de mal à saisir la personnalité de Gandhi et le sens de sa philosophie. Valentine Chirol, l’une des spécialistes de l’Inde au Times, ne veut voir dans la Satyâgraha Sabha qu’une secte d’agitateurs, une « extremist society » (12/4/1919) (p. 22). Ce n’est cependant pas l’opinion la plus courante au Times, qui juge généralement le Mahatma honnête et sincère, mais aussi nerveux et instable. Ses troubles psychologiques confineraient à la folie, à en croire certains journalistes.

Le Times ne voit au début dans Gandhi qu’un disciple de Tolstoï. Il ne saisit pas les multiples influences qui se fondent en lui pour donner naissance à une philosophie originale. Le journal ne sera jamais capable de comprendre la profondeur de l’indianité et des convictions religieuses de Gandhi (p. 34). C’est pourtant sur la spiritualité de l’Inde que Gandhi, comme Tagore, se fonde pour proclamer la supériorité de l’Orient sur l’Occident, ce qui est profondément subversif de l’ordre colonial. Gandhi n’est pas un idéaliste, comme le croit le journal. Il est un penseur qui sait conformer son action à son idéal. Il n’est pas qu’un « enthusiastic visionary » (The Times, 9/4/1919), il est un politicien qui connaît son peuple, sait lui parler et le pousser à l’action. C’est par réalisme autant que par conviction philosophique qu’il prêche la non-violence : il sait la vanité d’un affrontement direct des militants de la cause nationaliste avec les forces du British Raj ; il devine en revanche l’impact de la résistance passive sur le peuple indien, sur les Britanniques et à l’étranger.

Le Times se trompe encore sur Gandhi lorsqu’il voit en lui une marionnette manipulée par les bolchevistes, qui, à l’en croire, seraient les véritables artisans des émeutes d’avril 1919 et de l’agitation qui s’ensuit. C’est sous-estimer Gandhi que de refuser de voir qu’après les lois Rowlatt et le massacre d’Amritsar sa parole et son action sont seules responsables des événements. C’est le méconnaître que d’affirmer qu’il serait le jouet des communistes. Le marxisme est son adversaire déclaré au même titre que le joug colonial : « Si quelque chose peut empêcher cette calamité (le bolchevisme) de s’abattre sur le pays, c’est le Satyâgraha. Le bolchevisme est la conséquence nécessaire de la civilisation matérialiste moderne […]. La licence personnelle est la foi du bolchevisme, la contrainte de soi est la foi du Satyâgraha »[3].

Le Times, qui se trompe souvent, est capable d’honnêteté : il défend l’Empire, mais s’insurge contre les crimes de Dyer, pour des raisons politiques autant que morales, il est vrai. Il dénonce les tergiversations de Montagu et du gouvernement qui ne lui ont permis de connaître le détail des événements du 13 avril à Amritsar que le 15 décembre 1919. Il reconnaît alors que, par suite de la rétention d’information du gouvernement, il a fait de la désinformation et que tout ce qu’il a pu écrire est sans valeur. Une question toutefois : se peut-il que la responsabilité d’un tel drame soit cachée pendant huit mois et que les nombreux correspondants du Times en Inde et les agents de Reuter n’aient eu vent de rien ou presque ?

The Times, qui a occulté les lois Rowlatt et ignoré leur impact sur les Indiens, voit clair sur les conséquences du verdict de l’affaire Dyer. Un de ses lecteurs écrit que le vote de la motion Finlay en faveur du général, à la Chambre des Lords, « will rather convince them [les Indiens] that the highest classes in this country are still the supporters of the principle of force, of racial prejudice, and of European domination » (26/7/1920, cité par Sébastien Joly, p. 91). The Times sait que pour se maintenir, les Britanniques ont besoin, sinon du soutien, du moins de l’indifférence des Indiens : un scandale comme le jugement de Dyer ne peut que les mobiliser contre la puissance coloniale. Dès 1920, des lecteurs soutiennent la thèse d’un « massacre that ended the Raj ». Ce sera, soixante plus tard, le titre de l’ouvrage d’Alfred DRAPER, Amritsar, the Massacre that ended the Raj, Delhi, Macmillan India Limited, 1981.



[1] Chelmsford est alors le vice-roi des Indes.

[2] Le Government of India Act entrera en vigueur en décembre 1919.

[3] Young India, n° 1192, in M. I. MARKOVITCH, Tolstoï et Gandhi, Genève, Stalkine Reprints, 1928, réédition 1977, cité par Sébastien Joly, pp. 40-41.