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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 55) 

 

Rémy Delage : Les formes géographiques du pèlerinage à Sabarimala en Inde du Sud : réseaux, pouvoirs et figures de rhétorique identitaire

Thèse soutenue

à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, le18 décembre 2004

Directeur de thèse : Monsieur le professeur SINGARAVELOU

Le pèlerinage de Sabarimala, sanctuaire dédié à la divinité Aiyyappa et dépendant de la principauté de Pandalam, dans la réserve forestière de Periyar, au Kerala, est pratiqué depuis le XVIIIe siècle. Il a pris une ampleur considérable après l’accession à l’indépendance de l’Union indienne et draine actuellement, entre la mi-novembre et fin janvier, des millions d’hommes vêtus de noir et venus des quatre États du Sud, Kerala, Tamil Nadu, Karnataka, Andhra Pradesh, ainsi que du Maharashtra, voire du Madhya Pradesh.

La thèse s’ouvre par une longue introduction de près de quarante pages sur un total de 452, dans laquelle l’auteur manifeste son souci de situer son travail de géographie religieuse dans la production scientifique des dernières années. Il y affirme une solide connaissance de l’abondante bibliographie et une parfaite maîtrise de l’état de la réflexion sur ses problématiques. Il y présente également sa méthode, son travail sur le terrain et ses sources. À côté des versions officielles de l’histoire d’Aiyyappa, de ses sanctuaires et du pèlerinage, Monsieur Delage s’est intéressé à des sources locales en langues vernaculaires, à des versions marginales, aux thèses contestataires des populations tribales, prenant le risque de se voir « affilié d’office à ce courant historiographique subalterne à tendance post-moderniste » (p. 27). Il a tiré des informations pertinentes d’entretiens et d’un questionnaire fermé qui a lui permis de connaître l’audience sociale du pèlerinage et son rayonnement géographique.

La thèse comprend quatre parties consacrées à la présentation des lieux et des dieux, à la gestion, souvent conflictuelle, de l’espace du pèlerinage, à sa structure sociologique et enfin à la définition d’un espace sud indien par le pèlerinage. Si l’écriture laisse parfois à désirer, le travail de cartographie est remarquable, qui établit, à partir des itinéraires des pèlerins, des « chaînes de lieux » qui tissent la toile de l’identité culturelle de l’Inde du Sud.

Outre les provenances, le Tamil Nadu et l’Andhra Pradesh plus que le Kerala, le questionnaire, soumis à plusieurs centaines de pèlerins, permet à Monsieur Delage d’apporter des réponses sur leurs motivations - près de la moitié, 42,3 %, se rendent à Sabarimala pour y exprimer des vœux ou des remerciements - et surtout sur leur structure sociologique : les pèlerins sont des hommes jeunes, et mariés à plus de 60 %, et des hommes instruits puisque 10 % seulement sont illettrés.

La thèse met l’accent sur le caractère ambivalent d’Aiyyappa, divinité dravidienne, dont l’environnement mythologique a été sanskritisé et rattaché aux grands cultes brahmaniques, sans que pour autant le pèlerinage atteigne la dimension panindienne de Tirupati. Sabarimala reste au contraire le centre identitaire du Sud. Son essor serait même la manifestation, dans les années suivant l’indépendance, d’une idéologie dravidienne confrontée à l’impérialisme culturel du Nord et du hindi.

Bien que le culte d’Aiyyappa ait été sanskritisé et qu’il soit desservi par des brahmanes Nambudiri, le pèlerinage à Sabarimala se veut un témoignage « d’harmonie religieuse », une manifestation universaliste, réunissant des hommes de toutes castes, des hindous comme des musulmans, autour des « valeurs universelles d’égalité entre les hommes ». Cependant, le questionnaire révèle ici quelques limites : pour des raisons techniques et surtout éthiques, Monsieur Delage n’a pu rassembler aucune information sur le statut social des pèlerins. Il ne peut en conséquence quantifier la présence des plus basses castes ni prouver leur cohabitation avec des gens de castes supérieures. En particulier, on ne sait pas si les Adivasi, qui récusent les histoires officielles d’Aiyyappa et le revendiquent comme un des leurs, participent au pèlerinage et comment ils y sont reçus.

La thèse est très convaincante sur les tentatives d’appropriation et d’instrumentalisation d’Aiyyappa et de Sabarimala : les populations tribales n’en ont pas l’exclusivité. Elles sont aussi le fait de groupes tamouls, qui s’appuient d’une part sur les liens historiques entre le petit royaume keralais de Pandalam et les Pandya de Madurai et d’autre part sur l’identité entre Aiyannar et Aiyyappa. Le mariage annuel d’Aiyyappa et de Pushkaladevi à Ariyankavu symbolise à la fois la synthèse culturelle entre le Kerala et le pays tamoul et les velléités d’appropriation d’Aiyyappa par les Tamouls. Monsieur Delage oppose ainsi de façon pertinente « une volonté tamoule de régionalisation du culte d’Aiyyappa » et « une volonté keralaise d’ouverture d’un pèlerinage fortement sanskritisé sur le reste de l’Inde » (p. 90).

En revanche, le temps dont il disposait pour réaliser sa thèse n’a pas permis à Monsieur Delage d’approfondir son étude de la politisation du pèlerinage. Les partis « néo-hindous » médiatiseraient et faciliteraient le pèlerinage sans que l’on sache dans quel but ni comment. On aimerait savoir comment ils expriment leur « idéologie de la haine de l’autre » (p. 218) dans le cadre du pèlerinage de Sabarimala, qui se veut universaliste, et en quoi consistent « les campagnes d’agitation en marge du pèlerinage » que lance la VHP (p. 175). Pour saisir les enjeux politiques de Sabarimala, et son instrumentalisation par la mouvance nationaliste hindoue, il faudrait étudier les publications de la VHP et du RSS, la presse, les tracts, les discours. Monsieur Delage a entrevu une piste qu’il n’a malheureusement pu suivre. Pour les mêmes raisons, il n’a pu approfondir l’analyse de la critique du pèlerinage par la mouvance marxiste et séculariste qui y voit « une forme d’exploitation de la misère sociale ».

Si les effets de la massification du pèlerinage sur l’environnement et les controverses qui en découlent entre les organes gestionnaires et les défenseurs de l’écosystème, le Kerala Forest Department notamment, sont bien analysés, l’étude de l’économie du pèlerinage est en revanche décevante. L’auteur parle par exemple « d’une idéologie de développement commercial tous azimuts au détriment des structures rituelles internes qui forment la base territoriale de Sabarimala » (p. 168), mais on ne sait rien de la densification du tissu urbain, de l’évolution de l’infrastructure hôtelière, de la progression de la population, des commerces temporaires et permanents, des retombées économiques et des profits.

On pourrait également regretter l’absence de comparaison avec d’autres pèlerinages en pleine expansion, comme celui de Vaïlankanni, caractérisé également par des tendances universalistes, voire syncrétistes. Malgré ces quelques limites, résultant des délais fort brefs imposés aux candidats, il faut féliciter Monsieur Delage d’avoir eu le courage de s’immerger dans la réalité indienne, alors que tant de candidats choisissent le confort et les sécurités qu’offrent les sujets hexagonaux, et le remercier de la masse d’informations qu’il apporte sur l’un des phénomènes religieux les plus complexes de l’Inde du Sud contemporaine.