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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 168

 

Introduction

 

À Pondichéry, comme partout en Inde, le paradoxe devient la règle d’observation. Aussi quand on arrive à Pondichéry, on est frappé à la fois par sa similitude avec les autres villes indiennes, mais aussi par sa différence avec le reste de l’Inde. Ici comme ailleurs, se mélangent tradition et modernité, passé et présent, langues indiennes et langues européennes, lenteur et grouillement. Mais ici comme nulle part ailleurs, la présence française se mêle à la culture tamoule et confère à la ville une ambiance particulière. Dans la ville « blanche » se dressent les maisons coloniales au charme désuet qui abritent tantôt de vieilles familles pondichériennes, tantôt des expatriés français mais aussi des institutions françaises encore dynamiques comme le Lycée Français, l’Alliance Française, l’Institut Français, l’Ecole Française d’Extrême-Orient, le Consulat Général de France qui participent à la diffusion constante de la culture française. La langue française fait aussi partie du décor et du ton singulier de la ville à travers le nom des rues (Suffren, Dumas, Saint-Louis…), des magasins (L’Art Naturel), des restaurants (La Terrasse, Le Rendez-vous, Le Café), des hôtels (L’Hôtel de l’Orient), mais également à travers le maintien d’une certaine francophonie. Si le tamoul est la langue maternelle de la majorité de la population et l’anglais sa langue seconde, le français, langue maternelle d’un petit millier de personnes encore, est surtout présent comme première langue véritablement étrangère enseignée dans toutes les écoles de la ville jusqu’au secondaire et dans plusieurs universités, mais aussi à l’Alliance Française, au Lycée français, dans des associations et centres privés, ainsi que dans les écoles d’Auroville et de l’Ashram.

C’est à partir de ce contexte particulier de Pondichéry à la fois ancrée dans les traditions et la culture indiennes, liée à son passé avec la France, et tournée vers la modernité et l’ouverture internationale, que nous avons posé le cadre général de notre recherche.

Un premier séjour effectué dans le cadre des stages de la Maîtrise FLE (Université de Rouen), m’a amenée en 2002 à travailler à l’Alliance Française et à connaître ainsi son fonctionnement, son rôle dans la ville, et surtout ses étudiants et leurs motivations. Frappée par une contradiction apparente, le manque de motivation affichée des étudiants et en même temps leur objectif premier d’aller en France, une piste de réflexion s’était déjà dessinée. Quelle place, quelle utilité, quel rôle le français pouvait-il occuper à Pondichéry ? Que pouvait-il représenter ?

Un deuxième séjour en 2003, plus personnel celui-là, m’a conduit à vivre au sein d’une famille pondichérienne de nationalité française non francophone et ne connaissant rien de la réalité de la France. Une des filles pourtant apprenait le français à l’Université de Pondichéry dans le but avoué de partir continuer ses études en France, et dans l’espoir secret de se marier à un Français. Je me suis alors demandé si l’apprentissage du français représentait un « passeport » pour la France ? Et, en restant ancrée dans la société indienne traditionnelle, était-il un moyen de faire un « bon » mariage ? Ainsi, le DEA de Sciences du langage (Contacts de langues et de cultures) de l’Université de Rouen allait m’offrir la possibilité et les moyens méthodologiques de comprendre de manière plus approfondie et plus scientifique le rapport entre le choix du français et le contexte socio-économique, historique, et culturel de la ville.

Lors d’un troisième séjour effectué dans le cadre de cette recherche, il s’est agi d’analyser les raisons plus ou moins conscientes qui conduisent les étudiantes et leurs familles à faire le choix du français dans une société essentiellement tamoule.  Aussi, compte tenu du temps qui m’était imparti, je me suis rendue dans cinq établissements de la ville (L’Alliance Française, le Lycée français, l’Association des Amis de la langue et de la culture françaises, ainsi que dans trois Départements de français d’universités) afin de rencontrer les responsables, les enseignants et surtout les étudiants auxquels j’ai distribué un questionnaire visant à cerner les raisons de leur choix d’apprendre le français, et avec lesquels j’ai pu procéder à des entretiens directifs et semi-directifs.

La première partie du présent rapport met en avant la spécificité de Pondichéry dans le contexte global de l’Inde, et permet de comprendre la place du français dans sa relation avec les autres langues, en Inde en général et à Pondichéry en particulier. La deuxième partie s’intéresse à l’enseignement du français à Pondichéry, des écoles à l’enseignement supérieur en passant par les institutions françaises, les associations indiennes, et les centres spirituels, de première langue étrangère à la langue d’enseignement. Enfin, la troisième partie tente une analyse des raisons à l’apprentissage du français aujourd’hui à Pondichéry.

 

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Chapitre I  : De l’Inde à Pondichéry

I. Situation linguistique de l’Inde

1.Les langues de l’Inde

Plus de 1600 langues et dialectes sont parlés en Inde, et la Constitution reconnaît aujourd’hui une vingtaine de langues officielles. Au lendemain de l’indépendance en 1947, l’organisation se fit selon des conceptions universalistes et des critères d’efficacité administrative. La Constitution de 1950 mentionnait trois catégories d’Etats fédérés : ceux qui avaient constitué les Provinces de l’Inde britannique, ceux qui étaient nés de la fusion d’Etats princiers, et ceux qui étaient directement administrés par New Delhi. L’organisation n’avait donc pas été effectuée en corrélation avec les zones linguistiques existantes. Quelques années plus tard, ces Etats furent cependant réorganisés en tenant compte cette fois des frontières linguistiques auxquelles ils correspondent généralement. Pour l’essentiel, la nouvelle carte prit forme entre 1956 et 1960. Dans son article « L’Inde ou comment gouverner Babel »[1], Jean-Luc Racine met en évidence la difficulté pour Nehru de se résoudre à cette nouvelle répartition qui pose des problèmes dans sa définition même : « Nehru n’avait accepté qu’à contrecœur le remodelage de la carte de l’Inde sur une base linguistique, car il savait bien que sur le plan des principes d’abord, puis, à plus ou moins longue échéance, des faits, se poserait la question du seuil minimal à partir duquel l’Etat linguistique était acceptable. Vu le nombre de langues en usage en Inde, où s’arrêter dans la reconnaissance d’identités ethniques fortement inscrites dans divers territoires pourvus – autres facteurs souvent à l’appui – d’une indéniable spécificité ? »

Ces divisions linguistiques ne sont cependant pas absolues : le hindi, avec ses variantes, est parlé dans au moins six Etats. Parmi les langues principales reconnues par le gouvernement indien, le sindhi n’a pas de zone propre d’expression. La population qui parle cette langue a été déracinée du Sind, sa terre natale, à présent située sur le territoire de l’actuel Pakistan, et vit donc dispersée dans tout le territoire indien. De la même façon, l’ourdou n’occupe de position dominante dans aucune zone et il est parlé dans différentes parties du pays. Le bengali qui est la langue de l’Etat du Bengale est aussi la langue officielle du Bangladesh voisin. Parmi les langues du sud, le tamoul est parlé au Tamil Nadu mais aussi au Sri Lanka et dans certains pays de l’Asie du Sud-Est.

Le tableau suivant que j’ai établi à partir des informations données par Vilas Sarang et Alain Nadaud dans leurs articles « Les langues de l’Inde » extrait de la revue Europe d’avril 2001[2] permet de résumer et de clarifier les choses.

 

2.La politique linguistique

a Le hindi, l’anglais et les autres langues dans la Constitution

« Le hindi contre l’Inde ? »[3]

L’Inde se donne après la partition un système de gouvernement unique régi par une Constitution mise en place en 1950. Celle-ci définit la nature du régime, les règles d’exercice des pouvoirs, et les modalités d’interaction entre le Gouvernement central et les Etats. Ainsi, ce combat pour l’unité se heurte nécessairement à la question linguistique. D’une part, la Constitution affirme, au titre des droits fondamentaux « le droit de toute section de citoyens à conserver leur culture, leur langue, ou leur alphabet ». D’autre part, elle promeut le hindi au rang de langue nationale. L’anglais ne se voit assigner qu’un futur mesuré : son usage est accepté dans les échanges officiels pour encore une quinzaine d’années, le hindi devant plus tard supplanter la langue héritée du colonisateur. Seulement douze autres langues en usage dans le pays sont reconnues comme langues majeures avec le sanskrit. Pour faire en sorte que l’anglais disparaisse en tant que langue d’usage dans les communications officielles et que le hindi puisse devenir pour toute l’Inde le véhicule des relations entre Etats, le Gouvernement central met en place toute une série d’institutions visant à l’enseignement du hindi hors de son domaine linguistique, à la formation des maîtres, au développement scientifique, à l’assistance financière, à la diffusion d’ouvrages… Mais si le hindi est sans conteste la langue la plus parlée des langues indiennes, c’était irréaliste de penser pouvoir l’imposer aux 70 % des citoyens pour qui elle n’était pas langue maternelle. Nulle part plus qu’au Tamil Nadu l’on mena avec résolution le combat contre l’imposition du hindi comme langue nationale de relation. Dans les années soixante, de graves émeutes ont eu lieu et plusieurs personnes se sont suicidées par le feu pour manifester leur opposition au hindi. Le décret de 1963, sans modifier la Constitution, témoigne d’une évolution du centre, Nehru défendant l’idée réaliste que l’anglais puisse devenir une « langue officielle associée » aussi longtemps que le souhaiteront les Etats de langue non hindi. Tel est encore aujourd’hui le statut de l’anglais. Depuis, la Constitution reconnaît plus de 20 langues officielles.

Le tableau qui suit est tiré du dossier de Dominique Vitalyos[4] . Il est destiné aux  destiné aux enfants .

 

·  Dans un pays vaste comme 6 fois la France et peuplé de plus d’un milliard d’habitants, la diversité des langues ne s’est pas éteinte au profit d’une seule, et leur dimension sociale est présente à l’esprit de façon permanente. Les chiffres donnent le tournis.

·  Celui de 1700 « langues maternelles » inclut tous les dialectes recensés, dont un bon nombre, non écrits et parlés par un nombre infime de locuteurs, sont en voie de disparition.

·  Elles se répartissent en 6 grandes familles linguistiques, si l’on tient compte des rares langues andamanaises et thaï-kadai encore vivantes dans le pays.

·  Une centaine de langues disposent d’une écriture.

·  42 d’entre elles sont parlées par plus d’un million de locuteurs.

·  58 sont enseignées ici ou là dans les écoles.

·  87 ont une presse journalistique.

·  71 sont diffusées sur des chaînes de radio en Inde.

· 18 sont reconnues comme langues officielles des Etats ou des pays par la Constitution.

· Aucune langue n’est parlée par la totalité des Indiens, mais le multilinguisme est une donnée quotidienne de l’existence, même pour bon nombre de ceux qui n’ont jamais fréquenté l’école.

             (Tableau I. Pluralité linguistique de l’Inde)

 

Aujourd’hui, la place paradoxale de l’anglais

Bien qu’il soit la langue d’une présence coloniale révolue, son importance ne fait que croître, liée à son hégémonie dans le contexte mondial actuel. Environ 300 millions de personnes parlent et comprennent l’anglais en Inde. C’est la langue maternelle de plus de 2 % de la population et la plupart des Indiens les plus éduqués échangent aujourd’hui en anglais. C’est bien entendu la langue des transactions administratives et officielles avec l’étranger, mais aussi dans certains Etats du Nord-Est, et très souvent entre le Nord et le Sud où le hindi rencontre toujours une résistance farouche. Cependant, l’anglais utilisé en Inde est très différent de l’anglais standard.  Ainsi, la prononciation est spécifiquement indienne, la syntaxe et certaines expressions ont été influencées par la proximité des autres langues. L’anglais est aujourd’hui perçu comme une langue indienne à part entière. Émilie Esnaud note que celui-ci « bénéficie [aujourd’hui] d’une image très positive : il est perçu comme la langue nécessaire pour évoluer dans la société indienne ainsi qu’à l’étranger. »[5] D’ailleurs la promotion de l’anglais à l’école est devenu un enjeu officiel (tableau II).

 

Selon une étude officielle indienne conduite en 1992 1,3% des enfants des écoles primaires de premier niveau (primary schools : de 6 à 8 ans), 3,4% des écoles primaire de second niveau (upper primary schools : de 8 à 11 ans), 3,9% des élèves de la 6e à la 4e (middle schools : de 11 ans à 14 ans) ont leur enseignement dispensé en anglais.

En milieu rural, l’anglais comme première langue est enseigné dans 0,6 % des écoles primaires de premier niveau et de deuxième niveau et dans 2,8% des high schools. En milieu urbain, les chiffres sont plus élevés : 9,9% des high schools y enseignent l’anglais comme première langue. Comme seconde langue, l’enseignement de l’anglais est dispensé dans 51 % des écoles primaires rurales, dans 55 % des écoles primaires urbaines, dans 57 % des high schools rurales et dans 51% des high schools urbaines.

Ces statistiques soulignent l’intérêt que représente l’apprentissage de l’anglais, même aux yeux des familles rurales, qui s’expriment en langues vernaculaires. Et plus on monte dans le système éducatif, plus les familles convoitent la connaissance de l’anglais. Celle-ci est notamment nécessaire pour toute éducation universitaire et dans les écoles ou instituts de haut niveau.

India. A Country Study, p.193-194

      (Tableau II - L’anglais à l’école)

b. L’éducation et les langues

La « Three-language-Formula »

Principale disposition concernant le plurilinguisme, la « Three-language-Formula » (Formule des trois langues) fut suggérée en 1956 par le Central Advisory Board of Education et définitivement adoptée en 1977. Elle vise l’égalité des chances et l’établissement, à long terme, d’une forme d’équilibre linguistique de l’Union. Ainsi, elle propose l’enseignement de trois langues au niveau secondaire : en premier lieu, la langue régionale et la langue maternelle si celle-ci est différente de la première ; en deuxième lieu, le hindi ou une autre langue indienne dans les régions hindiphones ; et en troisième lieu, l’anglais ou une autre langue européenne moderne. Pour une très large part, l’éducation primaire et secondaire relève du gouvernement des Etats. Tous, dans les écoles publiques (Government school), favorisent la langue locale majeure, tandis que les écoles privées privilégient l’anglais afin de séduire les familles aisées. Ainsi après dix ans de scolarité, un étudiant apprend normalement trois langues, dont le hindi et l’anglais. La troisième langue est soit la langue officielle de l’Etat, soit la langue maternelle de l’étudiant, soit une langue classique comme le sanskrit. L’éducation primaire et secondaire se fait généralement dans la langue (ou les langues) officielle de l’Etat. Mais la corporation municipale de Bombay, par exemple, offre neuf possibilités de langue d’enseignement à l’école primaire ; le Karnataka huit ; et le Bengale en propose quatorze au niveau secondaire. Dans la plupart des universités et des collèges, l’enseignement est donné dans la langue officielle de l’Etat, mais l’anglais est aussi largement utilisé.

La place du français

Le français bénéficie d’un statut différent de celui de l’anglais dans la mesure où d’une part, l’anglais tend à devenir une langue indienne à part entière et langue d’enseignement dans de nombreuses écoles privées, et d’autre part parce que le français n’ayant aucune utilité immédiate dans le contexte indien, il est seul véritablement perçu comme langue étrangère.  Il arrive donc en quatrième position, mais il est la première langue étrangère. Jusqu’en 1989, il avait le statut de première langue étrangère obligatoire dans les écoles indiennes. Il est aujourd’hui langue optionnelle partout, sauf dans les instituts d’hôtellerie et de tourisme où il est resté obligatoire. Il est enseigné à tous les niveaux : dans les écoles primaires, secondaires et les établissements d’enseignement supérieurs. On estime le nombre d’élèves qui apprennent le français dans les cycles d’enseignement primaire et secondaire à environ 300.000. Les enseignants pour les deux cycles sont plus de 3500. Et ces chiffres sont en augmentation constante. Il y a environ 60.000 étudiants qui apprennent le français en Inde au niveau de l’enseignement supérieur, sous la conduite de plus de 500 enseignants. Il convient d’ajouter à ces derniers chiffres les 24.000 étudiants des quinze Alliances françaises. *

Pondichéry n’échappe pas au multilinguisme indien. Mais si on y entend parler tamoul, anglais, hindi, telugu, malayalam, kannada, le français occupe une place privilégiée, et il est resté présent dans tous les esprits.



[1] RACINE Jean-Luc, « L’Inde ou comment gouverner Babel ? », Géopolitique des langues, Hérodote revue géographique et géopolitique, n°46, 1986

[2] Europe, revue littéraire mensuelle, n°864 avril 2001, « Littératures de l’Inde »

[3] Titre donné à l’ouvrage de Mohan Ram, Hindi against India. The Meaning of DMK, Rachna Prakashan, 1968

[4] VITALYOS Dominique, « Histoire et diversité des langues indiennes », dans Le témoin de Kamals Das, Syros jeunesse, 2002, p.59

[5] ESNAUD Emilie, « La place du français en Inde », Juillet 2001 pour l’Ambassade de France en Inde à New-Delhi

* Chiffres extraits de « L’Inde en mouvement : une chance à saisir pour la France », Rapport du Sénat n°476, 1998-1999