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 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 117)

 

                        II. - Au départ : un véritable choix ?

1. Avant le bac : un choix non motivé

a. Le choix de la facilité

Comme nous l’avons évoqué précédemment), l’éventail d’options proposé dans les écoles est limité au tamoul, au hindi et au français. Et si une large majorité d’élèves fait le choix du français, c’est d’abord par un manque d’alternative. Ainsi, Rahul, étudiant en 2ème année de M.A French, explique* que le français est la seule langue véritablement étrangère proposée aux élèves : « Ici, en Inde, le français est plus populaire que d’autres langues, comme langue étrangère (à part l’anglais bien sûr !), et surtout c’est la seule langue (dans la plupart des cas) offert aux écoles comme langue étrangère. » Malathy également étudiante en 2ème année de M.A French est plus radicale en ce qu’elle déclare n’avoir pas le choix (d’ailleurs, elle préfère répondre en anglais) : « I can’t choose because there is no any other option except french. »

Peu d’élèves optent pour le tamoul et encore moins pour le hindi. En Inde du Sud, le hindi représente toujours une menace pour le tamoul. Rappelons les graves émeutes lorsque le Gouvernement Central a tenté d’imposer le hindi aux populations du Sud. D’autre part, les élèves jugent le français plus facile que le hindi ou même que le tamoul par sa proximité avec l’anglais avec lequel ils sont familiarisés, tant à l’oral qu’à l’écrit, dès le début de leur scolarité. Si le tamoul reste leur langue maternelle, l’anglais est la première langue qu’ils savent lire et écrire. De plus, le tamoul littéraire, celui de la littérature et des journaux, diffère beaucoup du tamoul populaire réservé à l’oral que les élèves maîtrisent.

S’ils choisissent le français c’est aussi parce que les méthodes utilisées sont des méthodes traditionnelles de type grammaire-traduction qui ne nécessitent pas d’implication personnelle comme dans les méthodes communicatives. Les professeurs sont formés pour enseigner de cette façon et n’accordent pas de place à l’oral ni à l’enseignement de la culture. L’image d’une langue facile se perpétue. 51 % des étudiants interrogés jugent l’apprentissage du français facile, et 22 % qualifient la langue française de facile. On comprend d’autant plus ce choix lorsque l’on sait que la poursuite des études supérieures dépendra des points obtenus au « plus 2 » (l’équivalent du bac) Ainsi 11 % déclarent avoir choisi le français pour « marquer des points ». Keertika, étudiante en 1ère année de M.A French, explique clairement ce choix : « J’ai choisi le français plutôt qu’une autre langue à l’école parce que c’est facile à obtenir une bonne note à l’examen. » D’ailleurs, certains multiplient leurs chances en s’inscrivant parallèlement à l’Alliance Française où ils découvrent alors de nouveaux aspects de la langue et de la culture françaises à travers des méthodes communicatives.

Enfin, le choix du français se fait de manière assez logique, presque naturelle, compte tenu du lien historique de Pondichéry et de la France. Si l’empreinte française se fait sentir subrepticement un peu partout dans la ville, elle est aussi présente dans les consciences. Et le français participe de cette présence. Subhasree, étudiante en 1ère année de M.A French, nous dit que « c’est une langue vivement parlée à Pondichéry », Soundarya Rajan, étudiant en 3ème année de B.A French, explique son choix du français par l’histoire de Pondichéry : « C’est simple, Pondichéry est une ancienne colonie de France, alors pour moi c’est facile d’apprendre le français. »

 

b. Attirance financière

Si le système scolaire indien (privé et gouvernemental) propose le français comme seconde langue étrangère (après l’anglais), les EIPF et le Lycée Français, eux, proposent le français comme langue d’enseignement. Les familles, majoritairement de nationalité indienne, envoient leurs enfants dans les EIPF sans parler eux-mêmes le français. M. Ambroise, professeur de mathématiques au Pensionnat de jeunes filles, explique le faible niveau en français par un environnement familial exclusivement tamoul même pour les professeurs : « Le niveau de maîtrise de la langue française est faible parce que l’environnement familial ne parle pas ou peu français. Les enfants ne parlent pas un mot de français quand ils arrivent en maternelle. En classe, le français est obligatoire mais les enseignants ont parfois recours au tamoul pour expliciter une idée, rendre un contexte compréhensible. Les enseignants eux-mêmes n’utilisent pas ou peu le français en dehors de la classe. » Rajkoumar, actuellement étudiant en 3ème année de BA French et ancien élève du collège Calvé, nous fait part à la fois de son goût pour le français mais de son contact quasiment nul avec le français en dehors de la classe : « Dans mon école, on enseignait en anglais et aussi en français les sujets. Évidemment on avait le français. On parlait avec les profs aussi en français. C’est une jolie langue. À part de ça, j’n’ai pas d’autre rapport à la langue ou culture françaises. » Alors comment comprendre que les familles qui n’ont pas de rapport direct avec le français et la France, envoient leurs enfants dans ces écoles à programme français ? M.Ambroise nous explique que c’est avant tout pour des raisons économiques : « Mais ce qui attire surtout les familles ce sont les bourses. L’enseignement est gratuit pour les élèves parce qu’ils reçoivent une bourse du gouvernement indien. » De même, au Lycée Français où 85 % des élèves ont la nationalité française, les familles sont attirées par les bourses du gouvernement français. M. Guy Vandendriessche, Proviseur du lycée, observe que l’attrait financier que représente la scolarité au lycée constitue l’une des raisons majeures qui poussent les familles à faire le choix de l’enseignement français.

 

c. Le cas particulier du Lycée

Cependant, les familles françaises envoient leurs enfants de façon assez logique au lycée français soit par tradition familiale soit parce que leur environnement est en contact direct avec le français ou la France soit avec le projet de les envoyer poursuivre leurs études en France. Pour les familles indiennes qui envoient leurs enfants au Lycée et qui ne bénéficient pas de bourses, il s’agit surtout d’un pari sur l’avenir et l’espoir d’aller un jour en France. Qu’ils soient de nationalité indienne ou française, la grande majorité des élèves est de culture exclusivement tamoule avec, pour certains, une ouverture sur la culture française. Tous bénéficient au Lycée d’un contact direct avec la France, d’une part par l’enseignement, et d’autre part par l’intermédiaire des enseignants français. Mais chaque élève vit de façon différente la rencontre de ces deux cultures, tamoule et française. Tous ressentent la différence, mais certains l’appréhendent de manière positive, d’autres de manière plus conflictuelle avec parfois le rejet de l’une ou de l’autre culture. Ainsi, une élève de 2nde de nationalité française et pourtant née en France, déclare : « Je ne me sens pas du tout Française ou proche de cette culture ». Certains, comme Nadine, élève de 1ère, de nationalité française née à Pondichéry, ne font que constater la différence : « Etant en Inde, il est vrai que je me sens assez éloignée de la culture française et je suis souvent étonnée de voir la façon de vivre des Français (à travers le cinéma). Je crois que j’aurais du mal à m’y habituer. » Une autre élève de 1ère, de nationalité française et qui vit dans un environnement familial en contact direct avec le français, déclare : « Nous vivons bien les deux cultures à la fois. Nous pratiquons la culture indienne dans la vie de tous les jours. La culture française, c’est plutôt rare, lorsque nous avons des fêtes entre familles françaises (repas français, on se fait la bise ! )» Jacentha, élève de 2nde, Française née à Djibouti, de par son histoire personnelle, se sent plus proche de la culture française : « Je suis venue en Inde avec ma mère pour en fait apprendre la culture indienne ! Eh oui, la cuisine indienne, le yoga, le tamoul, le cinéma, les kolams, tout ça ! Je suis pour l’instant plus Française qu’Indienne. » À l’adolescence où le besoin de liberté et d’indépendance se fait sentir, les conflits entre les deux cultures grandissent. La culture française représente alors leur aspiration à la liberté : « Je préfère beaucoup mieux la culture française que la culture indienne qui a trop de règles.», « je me sens éloignée des vêtements et de la vie des jeunes qui est très différente de la nôtre, surtout pour les filles qui sont beaucoup plus libres ». « J’aime la culture française, il y a plus de liberté. Je vis une relation difficile entre ma culture et la culture française. Par exemple, si je demande la permission d’aller à une soirée (qui durerait peut-être jusqu’à une heure du matin), la réponse que j’aurai de ma mère est non ». Mais ils sont conscients qu’en dépassant les oppositions, l’accès à deux langues et deux cultures représente pour eux un atout et une richesse personnelle extraordinaires. Karthik, élève de terminale, de nationalité française, explique son rapport ambigu mais néanmoins positif à la culture française : « Le rapport qu’on entretient avec la langue et la culture françaises est assez original, voire même paradoxal. D’une part, nous avons cette énorme opportunité d’apprendre une nouvelle langue, une nouvelle culture. Malheureusement, cette culture n’est pas la nôtre. On est ainsi confronté à des idées assez divergentes. Ainsi, notre apprentissage et poursuite de la langue et de la culture françaises a pour finalité de mieux assurer notre intégration dans la société française. Mais au plus profond, je pense que je suis Indien. », « On vit une relation ambiguë avec la culture française. Notre activité intellectuelle et économique se déroule dans un cadre occidental (études, métier…) mais notre culture d’origine continue à jouer un rôle prédominant dans notre vie (traditions, croyances, histoire). Ainsi, nous avons la chance de connaître durant notre vie deux cultures si différentes et formidables ». Une autre élève de terminale, de nationalité française, analyse comme une liberté le fait de pouvoir mélanger les deux cultures : « Etant Indienne et ayant la nationalité française, j’ai le choix entre la culture française et la culture indienne. Il faut donc choisir la culture qui nous convient le mieux. Ou bien comme c’est le cas la plupart du temps, on mélange les deux cultures et on vit de manière originale ».

Brigitte Tison a enquêté sur ce double héritage culturel des élèves du Lycée, et sur ses conséquences : « Ces jeunes scolarisés font connaissance avec des comportements, des modes de vie différents de ceux qu’ils vivent au quotidien dans leurs familles et qui prédominent autour d’eux. Ils apprennent de nouvelles formes de liberté, d’égalité devant les apprentissages, la mixité. Les filles découvrent des possibilités de choix, d’indépendance, de responsabilité qui n’existent pas dans la vie de leurs mères. Ces prises de consciences entraînent inévitablement des changements, des ruptures, des fractures. »[1] (cf. Article en annexe) Ainsi, le choix du français dépasse largement le simple apprentissage linguistique, et entraîne, par la rencontre de deux cultures, un changement profond des modes de comportement et de pensée.

 

2. Après le bac : naissance d’un projet

a. Arrivée en BA French : par défaut ou par réelle motivation

Selon les points obtenus au bac, les étudiants peuvent s’inscrire dans les différentes matières proposées dans les universités. Les sciences sont beaucoup demandées mais peu d’étudiants ont suffisamment de points pour y accéder. Aussi, beaucoup se retrouvent par défaut dans les filières littéraires, notamment en B.A French. C’est ce système qui a amené Keertika, par exemple, à s’inscrire en B.A French : « J’ai eu une bonne note en français à ‘’plus2’’, alors j’ai continué le français ». M.Kichnamurthy, Chef du département de français de l’Université Centrale, constate au départ un manque de motivation : « on ne peut pas dire qu’ils choisissent d’emblée le français. Au départ ils n’ont pas de motivations particulières si ce n’est un choix d’options plus facile ». Mais il y a aussi en B.A French, ceux qui ont délibérément fait le choix du français soit par intérêt pour la langue, soit pour des perspectives professionnelles en Inde ou en France.

Quand ils arrivent en BA French, les étudiants ont entre 18 et 20 ans, l’âge des grandes décisions qui, dans la société indienne, se prennent toujours en famille. On constate alors une différence de motivation entre les filles et les garçons. D’ailleurs, les étudiantes interrogées au college de filles Barathidasan fournissent des explications assez vagues quant à leur choix non seulement du français mais également quant à leur avenir. Nous avons recueilli beaucoup de réponses du type « je ne sais pas », « juste comme ça », « je ne peux pas dire », beaucoup n’ont d’ailleurs pas répondu. Au contraire, les étudiants interrogés au college Tagore ont justifié leur choix du français dans une perspective professionnelle que ce soit en Inde ou en France. Les filles adoptent une attitude assez passive quant à leur avenir, alors que les garçons semblent prendre les choses un peu plus en main. Le but des études pour les filles et les garçons est différent. Pour les garçons c’est l’espoir d’un bon travail, pour les filles c’est l’espoir (familial) d’un « bon » mariage. M.Ambroise nous a expliqué cette différence : « De plus s’agissant d’un établissement de filles, le but n’est pas le même que pour les garçons : pour les garçons l’objectif est l’obtention d’un bon travail, pour les filles c’est la possibilité de faire un bon mariage. » Les filles ne sont pas certaines de l’utilité de leur diplôme, car il n’est pas sûr qu’elles travaillent, alors que les garçons en sont plus convaincus. Cependant, pour les uns comme les autres, les diplômes obtenus sont un des critères pour l’arrangement des mariages. Comme Brigitte Tison l’explique « un certain niveau d’études est un atout important quand on veut arranger un bon mariage. Mais au-delà d’un certain degré, le risque existe [pour les filles uniquement] de ne plus trouver de parti. » [2]Notons tout de même, que certaines étudiantes ont des aspirations professionnelles et personnelles qui dépassent le cadre du mariage.

 

b. Un intérêt croissant pour le français

À mesure qu’ils avancent dans leur apprentissage du français, les étudiants y trouvent un plaisir et un intérêt croissant. Ainsi, ils utilisent le français assez souvent en dehors de la classe (souvent pour 31 % des étudiants interrogés, parfois pour 55 % des étudiants interrogés, le plus généralement entre eux. Là encore, on constate une différence entre les filles et les garçons. Les filles l’utilisent plus volontiers à des fins ludiques et cryptiques. Nombreuses sont celles qui nous ont fait part de cette utilisation : ainsi, Vassanthi, étudiante en M.Phil, « J’utilise le français assez souvent en dehors de la classe avec mes amies car les autres ne savent pas cette langue et ils ne comprennent pas notre discussion » ; Maria, étudiante en 1ère année de M.A French, « Je parle souvent français avec mes amies si je veux transmettre quelque chose de personnel. » ; Subhasree, étudiante en 1ère année de M.A French, « J’utilise souvent le français avec mes amies pour que les autres ne comprennent pas, pour critiquer les autres en bien ou en mal. » ; Gayathri, étudiante en 1ère année de M.A French, « pour que les autres ne sachent pas le sujet de nos discussions. » ; Magalakshmi, étudiante en 1ère année de M.A French, « avec mes amies lorsqu’on parle d’un secret dans le bus. » ; Mercédès, élève de 2nde au Lycée Français, « je parle le français mais très rarement, seulement pour faire des blagues. » C’est aussi un moyen pour elles de se différencier des autres, de se faire reconnaître dans la société. Pour les garçons, l’utilisation du français en dehors de la classe a surtout pour but d’améliorer leur niveau et leur capacité de communication. Quelques filles avancent également cette utilisation : « pour améliorer ma langue », « pour développer l’oral ». Les élèves du lycée qui ont le français comme langue maternelle s’en servent également comme « code secret » comme nous le dit Sabrina, élève de 2nde : « Avec les familles que j’ai en Inde, je parle tamoul, et parfois le français m’aide pour communiquer avec mes parents ou mes sœurs devant ceux qui ne connaissent pas le français : le français me sert alors de code secret ! ». Il est intéressant de noter qu’au Lycée où officiellement l’utilisation du français est obligatoire, c’est le tamoul qui est utilisé à des fins cryptiques : « On utilise le tamoul dans la cour du lycée comme code secret entre les amies ». D’autre part, cet intérêt pour l’utilisation du français est entretenu par le contexte spécifique de Pondichéry où le contact avec la culture française et les Français est régulier. Un certain dynamisme du français se maintient à Pondichéry par l’interaction entre les étudiants et le contexte particulier de la ville.

 

c. Poursuite en M.A French : de plus en plus de motivation

Les étudiants qui arrivent en MA French ont de plus en plus de motivations. La différence entre les filles et les garçons a tendance à s’atténuer. D’ailleurs, elles sont beaucoup plus nombreuses que les garçons et construisent, comme eux, des projets professionnels. Les programmes d’échanges avec la France, et notamment le système d’assistanat en anglais proposé par l’Ambassade de France, permettent aux étudiants de finaliser leur cursus par un contact direct avec la culture française. Pour cette année 2004, trois étudiantes de M.Phil de l’Université ont été sélectionnées et vont avoir un poste d’assistante d’anglais en région parisienne dès le début du mois d’octobre. Le fait que les familles aient accepté que leurs filles partent seules en France marque une évolution importante de la société indienne. Les étudiants prennent conscience de leur bagage, de la place que le français y occupe, et envisagent peu à peu leur rôle dans la société, même si c’est un peu moins vrai pour les filles qui semblent comme en attente. En effet, comme le remarque Brigitte Tison, « la vraie question pour la jeune fille, se pose à la fin de sa scolarité ou de son apprentissage : va-t-elle accepter le mariage arrangé par ses parents ? Va-t-elle chercher un emploi à Pondichéry ? Ou est-elle décidée à partir en métropole ? ».[3]

Les enseignants, à mi-chemin entre tradition et modernité, transmettent souvent plus que des connaissances linguistiques en français. Sans remettre en cause les traditions indiennes, ils encouragent les étudiants, et surtout les jeunes filles, à trouver leur place dans la société grâce aux perspectives professionnelles que le français peut leur ouvrir.

 

 

 



* Les propos des étudiants sont extraits soit des questionnaires soit d’entretiens libres, ceux des responsables d’établissements d’enseignement du français sont extraits d’entretiens dirigés et semi-dirigés.)

[1] TISON Brigitte, « A propos de Pondichéry aujourd’hui. Notes préliminaires d’une enquête sur l’émigration des jeunes Pondichériennes vers la France. », Revue Historiens et géographes, n°356, février-mars 1997, p.295

[2] TISON Brigitte, « A propos de Pondichéry aujourd’hui. Notes préliminaires d’une enquête sur l’émigration des jeunes Pondichériennes vers la France », Revue Historiens et géographes, n°356, février 1997, p.294

[3] TISON Brigitte, « A propos de Pondichéry aujourd’hui : notes préliminaires d’une enquête sur l’émigration des jeunes Pondichériennes vers la France » dans la revue Historiens et Géographes, n°356, Mars 1997, p.296