Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 132) 

 

CONCLUSION

 

 

Pondichéry trouve son essence et son dynamisme à la fois dans son inscription dans l’évolution de la société et les traditions indiennes et dans le lien privilégié qu’elle entretient avec la France. Aussi, les raisons qui poussent les étudiants à faire le choix du français aujourd’hui sont liées à cette double caractéristique de la ville.

D’une part, les écoles suivent les programmes nationaux et offrent à leurs élèves la possibilité de choisir dans un premier temps entre l’apprentissage du tamoul et de l’anglais, et dans un second temps entre celui du hindi ou du français. Considérant, comme beaucoup d’autres élèves indiens (à Chennai par exemple), le français comme plus facile, mais également poussés, consciemment ou non, par le souvenir d’un lointain parent soldat dans l’armée française, ou par les discours sur la France de ceux qui rentrent au pays, et baignés dans une atmosphère subrepticement française qui suscite l’intérêt pour le français, la plupart des élèves de Pondichéry optent pour son apprentissage. D’autre part, suivant l’essor économique général du pays, Pondichéry s’ouvre au commerce international et au tourisme tout en misant sur sa spécificité française. Les étudiants se tournent alors vers l’apprentissage du français pour les perspectives professionnelles qu’il offre dans la ville. Mais, tout comme le reste du pays, Pondichéry doit faire face aux écarts qui se creusent dans la population et aux graves difficultés socio-économiques toujours persistantes. Le départ vers la France apparaît alors comme la solution « miracle » pour ceux qui ont la nationalité française. Le mythe de la France comme terre de réussite sociale et économique est entretenu par ceux qui reviennent régulièrement à Pondichéry, et fait naître tous les espoirs chez ceux qui sont encore là. L’apprentissage du français constitue alors le moyen de poursuivre des études en France ou l’espoir d’y trouver directement du travail. Cependant, pour les filles qui ne sont pas sûres de travailler, le français constitue surtout un atout pour faire un « bon » mariage. Dans la société indienne traditionnelle où le mariage est toujours arrangé par les familles, la nationalité française et/ou la maîtrise du français constituent pour les uns comme pour les autres, un critère négociable.

Le choix du français et le contexte particulier de la ville interagissent l’un sur l’autre. En effet, si les étudiants choisissent le français en raison des caractéristiques de Pondichéry, ce choix massif renforce et entretient à son tour la spécificité de la ville. Cette interaction mutuelle assure ainsi à la fois le dynamisme et l’avenir de Pondichéry et du français. Le français en tant que langue étrangère a donc toutes les chances de se maintenir, mais les raisons à son apprentissage, elles, suivront l’évolution de la société indienne en général et celle de Pondichéry en particulier. Avec le développement économique croissant de l’Inde et la dégradation de la situation économique en France, peut-être le « french dream » s’écroulera-t-il un jour à Pondichéry ? D’autre part, l’émancipation des femmes et l’évolution des mœurs et des mentalités permettront-elles un jour aux filles de choisir le français plus pour ses perspectives professionnelles que matrimoniales ? Reste à l’enseignement du français à s’adapter à ces changements et à prendre en compte les attentes et les aspirations de son public.

Ainsi, notre recherche aura duré trois mois au cours desquels nous avons pu dégager les raisons principales au choix du français en rapport avec le contexte particulier de Pondichéry. Néanmoins, nous regrettons de ne pas avoir disposé de plus de temps pour pouvoir étendre nos questionnaires à un échantillon plus large qui nous aurait permis de conclure à une plus grande représentativité des réponses. Nous aurions souhaité par exemple recueillir les réponses des élèves en début d’apprentissage, mais aussi pouvoir interroger les étudiants des écoles d’Auroville et de l’Ashram. De même, nous regrettons de n’avoir pu, compte tenu de la période des examens, distribuer les questionnaires à tous les élèves du Lycée français. Enfin, nous aurions aimé pouvoir poursuivre les entretiens semi-directifs avec les étudiants afin de cerner de manière plus qualitative leurs motivations et leurs représentations du français. Cependant, nous avons ainsi posé les prémisses à une étude plus approfondie des raisons à l’apprentissage du français qui tienne à la fois compte du contexte mais aussi des stratégies individuelles et collectives, des représentations et des fantasmes dont elles relèvent. Aussi, dans le cadre d’une thèse de doctorat nous nous proposons de poursuivre les enquêtes déjà commencées et d’orienter notre recherche dans trois directions : les choix n’étant pas souvent individuels en Inde, nous voudrions nous intéresser de plus près aux familles des étudiants, à leurs représentations du français, de la France, à leurs attentes et leurs aspirations ; suivre les étudiants dans leur recherche d’emploi et mesurer ainsi plus exactement l’atout que peut représenter le français dans une société en plein essor ; enfin, voir comment et dans quelles conditions s’effectuent le départ et l’arrivée en France, et quel rôle peut y jouer le français. Il s’agirait alors de comprendre dans leur évolution et leur trajectoire les stratégies individuelles et collectives à l’apprentissage du français à Pondichéry : des raisons contextuelles aux raisons plus ou moins conscientes, du choix premier du français à la réalisation de son but. D’autre part, une étude comparative avec d’autres villes indiennes, Chennai par exemple, permettrait de cerner la spécificité de Pondichéry, et de manière plus générale d’appréhender l’avenir du français en Inde.