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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 151)

 

LE JOURNAL D’ANANDA RANGAPOULLAI[1]

(Témoignages sur la présence française en Inde de 1736 à 1761)

par David Annoussamy

 

 

        Qui est Ananda Rangapoullai ?

Ananda Rangapoullai appartient à une famille de négociants, originaire de Madras (Pérambour) venue s’installer à Pondichéry. Son oncle, Naniappa, était courtier de la Compagnie, il avait le titre de dubash, signifiant littéralement, connaissant deux langues, en l’occurrence le français et le tamoul. Son rôle et son importance étaient beaucoup plus étendus, c’était pratiquement le chef de la communauté indienne du comptoir. Les missionnaires jésuites, pour le succès de leur effort d’évangélisation, voulaient que ce poste prestigieux fût confié à un catholique et avaient obtenu les ordres du roi à cet effet. Ils avaient un argument juridique à l’appui : les Hindous de Pondichéry n’étaient pas des sujets à part entière de Sa Majesté Très Chrétienne ; ils étaient un peu considérés comme les protestants en France à cette époque et ne pouvaient donc pas être investis d’une fonction cet ordre. D’autre part les rapports entre Naniappa et le gouverneur Hébert n’étaient pas des meilleurs. Celui-ci profita des ordres du roi pour faire arrêter faire arrêter Naniappa avec des charges futiles le 18-2-1716 et le fit condamner. Naniappa mourut dans les bas-fonds du fort en Août de l’année suivante. Son frère, Tirouvengada, père de Rangapoullai, fut également inquiété et condamné à des peines corporelles.

 

Indignée par cette injustice patente, la famille adresse des plaintes au Régent et à la Compagnie. Le 19 août 1718 Hébert est rappelé et le 16 Octobre de la même année, Tirouvengada, est de nouveau en faveur. On décide de réviser le procès de Naniappa et de renvoyer l’affaire au conseil du roi. Son fils, Gourouvappa, décide d’aller plaider personnellement la cause de son père à Paris et y arrive en 1719 via Madras et l’Angleterre. Il plaît à la haute société parisienne ; il est introduit à la Cour par le Régent. Il accepte de se convertir à la religion catholique ; il est baptisé sous le nom de Charles Philippe ; il a l’honneur d’avoir pour parrain et marraine respectivement le Régent et la reine douairière. Il est nommé chevalier de l’ordre de Saint Michel. L’arrêt de Hébert contre son père est annulé le 10-9-1720. Mais Gourouvappa est séduit par la vie parisienne et s’y attarde ; il n’en part que fin juin de l’année suivante, arrive à Pondichéry après quatre mois de voyage. Par un curieux hasard Dupleix voyage par le même bateau. À son retour, il est fait courtier de la compagnie. Malheureusement le séjour à Paris ne lui a pas procuré que des avantages. Cet hindou orthodoxe y a pris goût aux boissons alcooliques dont les excès causèrent sa mort au bout de deux ans.

À sa mort, comme aucun autre membre de sa famille n’était catholique, la charge de courtier est confiée à un catholique, Pedro Canagaraya moudaliar. Mais Rangapoullai devient vite un homme important et influent de la ville. À la mort de Canagaraya moudaliar, Dupleix, alors gouverneur, voudrait investir Rangapoulai de la charge de courtier, mais il hésite à cause de l’opposition farouche des jésuites et de sa femme. Toutefois il lui confie pratiquement la responsabilité de courtier ; la nomination officielle interviendra seulement en 1747 et continuera jusqu’à sa disgrâce sous de Leyrit en 1756. 

 

Rangapoullai s’est avéré un courtier hors pair : il a joué en plus un rôle politique non négligeable. Il procurait au gouverneur des renseignements sur les événements dans le sud de l’Inde. Il était conseiller de la Compagnie en ce qui concerne les relations avec les princes du pays et servait occasionnellement comme ambassadeur. Il prenait part aux intrigues tramées par le gouverneur.

 

Période couverte par le journal

Le journal de Rangapoullai couvre la période allant du 6-9-1736 au 9-1-1761. Cela correspond à peu près à la période allant de la guerre de la succession d’Autriche à la guerre de sept ans. À Pondichéry il y a eu successivement comme gouverneurs, Dumas, Dupleix, Godeheu, et Duval de Leyrit avec Lally-Tollendal On assiste à l’apogée de la gloire de la France dans l’Inde ainsi qu’aux jours les plus sombres de la ville. Quel faste et quelle allégresse le 2 décembre de l’an de grâce 1750 où Mouzaffer Jung, devenu soubab du Deccan, vient en personne remercier Dupleix pour l’aide décisive apportée à sa victoire contre son oncle Nazer Jang. Dupleix est nommé navab du Carnatic, fonction qu’il décline en faveur de Chanda Saïb, le prétendant au titre, soutenu par lui. Néanmoins, dans l’Inde, il était depuis connu sous le nom de Navab Gouverneur Général Sabat Jang Sahib. Rangapoullai se voit confier le titre de Commandant du fort de Chingalpet et on l’appelle Maharadja Radjashri Rangapoullai Avargal.

On ne pouvait alors deviner que la ville subirait le pire des sièges en 1761 au cours duquel la population serait soumise aux exactions de toutes sortes par les autorités. Le siège se termina par la reddition de Lally à Coote selon les termes usuels. Mais le gouverneur de Madras, Pigot, un Français protestant émigré, ordonna la destruction complète du fort et du quartier européen. Ceci en représailles, semble–t-il, de la destruction du fort Saint David, de Cuddalore, par l’Irlandais Lally passé au service du roi de France.

Les vicissitudes de la France en Inde au cours de cette période correspondent fort curieusement à l’ascension, la puissance et la disgrâce de Rangapoullai et le ton du journal reflète fidèlement ces changements. D’abord observateur pénétrant, gravitant autour du foyer du pouvoir ; puis responsable des affaires publiques auxquelles il est directement mêlé ; puis homme expérimenté, consulté mais non écouté, tel nous apparaît successivement Rangapoullai à mesure qu’on avance dans la lecture du journal.

Il est vrai que le Journal ne couvre qu’une période de 25 ans, mais période cruciale et féconde en événements dans le sud de l’Inde et plus particulièrement à Pondichéry et autour de Pondichéry. L’enjeu était d’importance;  il s’agissait de savoir si l’Inde méridionale tomberait sous la domination de Paris ou de Londres. Le journal est donc indispensable pour qui se penche sur l’histoire coloniale de la France dans l’Inde.

 

        Contenu du journal

Le journal possède une valeur documentaire exceptionnelle. Doté d’un esprit curieux par nature, et intéressé par le cours des événements, Rangapoullai ne peut souffrir d’ignorer quoi que ce soit. Il capte par lui-même tout ce qu’il peut ; pour le reste, il a des antennes partout. Seuls lui échappent les rapports du Conseil Souverain et du gouverneur au roi et à la Compagnie. Il essaye de les deviner à l’aide d’indices qu’il recueille et analyse soigneusement. Ainsi, un jour il note :

« Le Conseil s’est réuni aujourd’hui et la séance a duré jusqu’à midi. Quand les conseillers sortaient, ils parlaient de quelque matière secrète et descendaient les escaliers tous avec le sourire. Même M. Barthélémy, le second, en général d’expression sévère, et M.Boyelleau souriaient comme ils sortaient, chuchotant l’un à l’autre. Je saurai plus tard de quoi il a été question aujourd’hui au conseil. » [2]

Tout ce qu’il lui arrive de savoir, les événements lointains comme les menus faits de la ville, il les consigne au jour le jour. L’invasion de Delhi par Nadir Shah de Perse, les mariages des navabs, les victoires et les revers de la France en Europe et dans l’Inde, les courants commerciaux, les tribulations de la population, tout défile sous nos yeux.

Il ne s’attarde pas à faire des portraits, mais nous pouvons reconstituer les silhouettes des personnalités de l’époque en réunissant bout à bout les détails qu’on trouve disséminés dans le journal. Au premier plan se dresse Dupleix qui apparaît tous les jours pendant une douzaine d’années. Ses faits et gestes, ses opinions, ses réactions aux événements et aux nouvelles sont rapportées en détail. Il apparaît comme un esprit supérieur, un administrateur hors pair, avide d’argent, mais généreux à l’occasion. Rangapoullai est en admiration devant lui et le lui dit toutes les fois que l’occasion se présente. Même après son départ il reste la référence. Mais Rangapoullai ne manque pas de lui faire part de ses réserves ou de consigner les faiblesses de son héros. Ainsi quand Dupleix marchait sur Cuddalore pour en capturer le fort, en Janvier 1748, il entendit des signaux de canons de Pondichéry annonçant qu’une escadre anglaise était en vue. Il se vit contraint de faire machine arrière alors qu’il était non loin du but. Il ne put s’empêcher de manifester sa grande déception. Il descendit du cheval, montra son poing, et frappa du pied la terre.

À côté de Dupleix d’autres personnages émergent avec assez de netteté. Jeanne Dupleix, intelligente, polyglotte, mais cupide et intrigante ; de Leyrit, homme solennel confit en dignité ; Mahé de Labourdonnais, susceptible et hautain ; Lally, colérique et constamment en effervescence ; le père Coeurdoux, acharné contre le temple voisin de Siva et procédant à sa destruction et à la profanation des divinités indiennes, outil en main, à la tête de ses ouvriers ; Canagaraya moudaliar, courtier au profil bas, homme plein de dignité, qui a bâti une belle église dédiée à Saint André après la mort prématurée de son fils ; Natchattirammalle, sa veuve, défendant avec ténacité ses droits à la succession et en face d’elle son beau-frère, Tanappa moudaliar, personnage falot, disposé à céder une bonne part de l’héritage à l’autorité qui le lui attribuerait[3].

On a aussi des récits de batailles et de sièges. Par exemple il est fait un récit circonstancié de la bataille de Mylaporeoù Paradis, se plaçant à la tête de son armée, emporta une victoire éclair contre Mahfuz Khan. La description du siège de Pondichéry et la défense héroïque de la ville sous la direction personnelle de Dupleix sont rapportées avec détails et enthousiasme. Rangapoullai accompagne Dupleix dans la visite des murailles et monte sur les tours d’où il assiste à des tirs d’obus qu’il voit pour la première fois et qu’il décrit avec l’émerveillement d’un enfant.

Parallèlement à cette succession trépidante d’événements, la vie de la ville palpite sous nos yeux. On a des détails copieux sur le commerce, on peut suivre le cours respectif de la roupie (monnaie d’argent) et de la pagode (monnaie d’or). Le taux d’intérêt a été fixé à 8 % pour les Européens et à 12 % pour les Indiens, mais on apprend que ces taux n’étaient pas respectés. Les messages circulaient à dos de chameau ou en cattamaran. Les fêtes qui jalonnent l’année ne sont pas oubliées. Il semble que la fête qui ait le plus impressionné Rangapoullai est la Saint Jean-Baptiste qui, au temps de Dupleix, était devenu la Sainte Jeanne ; c’était l’occasion de bien se faire voir par l’épouse du gouverneur. La population indienne de la ville avec ses dix-huit castes, les obligations, privilèges et coutumes de chacune d’elles, leurs rivalités, le rôle des chefs, tout défile devant nous au gré des évènements Bref de quoi composer aisément un livre sur la vie quotidienne à cette époque.

 

       RENCONTRE DE CIVILISATIONS

De ce contenu varié, les détails les plus précieux du Journal sont peut-être ceux relatifs à la rencontre de civilisations, car on ne les trouve nulle part ailleurs avec autant de précision. Les missionnaires, les voyageurs et les militaires nous ont bien laissé une littérature abondante décrivant les mœurs et les coutumes des Indiens. Mais les renseignements sont ténus sur la façon dont la colonie française vivait et était perçue par les Indiens. Cette lacune se trouve remplie par le journal, au moins pour une période, car Rangapoullai a observé de près les Français qu’il côtoyait tous les jours et a consigné minutieusement ses observations.

D’une manière générale, la population de Pondichéry a une haute opinion des Français depuis la victoire éclatante de Blanquet de la Haye à Mylapore le 27-7-1672, opinion confirmée par les exploits postérieurs de Bussy, de Paradis, de Lally. Rangapoullai partage entièrement cette opinion. C’est un ami inconditionnel de la France. Même au milieu des pires revers, sa foi en la France reste inébranlable.

Il exprime quand même sa surprise à certains faits et attitudes des Européens. Ainsi, aux funérailles de Barthélémy (un des conseillers), quand on apprit la capture de Pigot (gouverneur de Madras), Lally ne dissimula pas son enchantement et s’empressa de rentrer chez lui dès que le corps eût quitté l’église. Quant à de Leyrit, il suivit le cercueil, parlant avec beaucoup de gaieté sur tout le chemin du cimetière.

Rangapoullai croyait comme les autres Indiens que les Européens en bloc étaient des êtres supérieurs ; il revient sur cette opinion et ouvre son cœur un jour à Dupleix :

Je pensais que les tamouls étaient très stupides et qu’ils croyaient tout ce qu’on leur disait mais que les Européens étaient différents. Maintenant je découvre qu’il y a beaucoup d’Européens comme Plaisance aussi stupides, aussi bourriques et plus sots que les Tamouls. Le gouverneur dit tout en riant que les Européens ne savaient rien des coutumes du pays. Je répondis que même ceux qui vivaient ici depuis quinze, vingt ou même trente ans, avaient encore l’air bien bornés. [4]

Les Européens avaient l’habitude de se moquer des coutumes indiennes, mais y avaient recours quand ils se trouvaient en état de danger. Ainsi quand une épidémie de variole sévissait terriblement dans la région et ne faisait aucune discrimination raciale, les Européens se mirent à attacher des feuilles de margousier à leurs portes et même à leur coiffure et à faire des offrandes de farine et du riz cuit à Mariatta, déesse de la variole, tout comme les Indiens.

Ils restaient néanmoins très critiques sur le genre de vie des Indiens comme le montre cette explosion de Dupleix :

Le gouverneur me demanda ce que je prenais le matin. Du riz de la veille, du babeurre et des achards, lui répondis-je. « Les Tamouls s’alimentent bien mal, s’écria-t-il. Ce qu’ils mangent est bon pour les animaux. Qu’ont–ils d’autres que leurs légumes et leur carry ? Ce n’est pas là une nourriture pour des êtres humains. Au moins un pilao musulman, c’est quelque chose ; mais rien au monde ne vaut notre cuisine tant pour la préparation que pour les ingrédients ; vous êtes servis sur une table bien mise, autour de laquelle prennent place les dames et leurs maris, les parents et les amis, qui mangent à loisir en joyeuse compagnie. Les musulmans et les Tamouls ont toujours envie de notre cuisine, mais les leurs, nous n’en voulons pas. Nous avons en dégoût la cuisine végétarienne ».

C’est ainsi qu’il critiqua notre nourriture, soulignant ses défauts et ajoutant : « Quant à vous, vous mangez, n’est-ce –pas, à une table comme un Européen, et vous êtes assez intelligent pour penser que vous ne faites pas une entorse à vos coutumes. J’en suis heureux pour vous. Depuis le temps que les Tamouls vivent parmi nous, ils se plaignent que cela est contraire à leurs usages et ils parlent mal de nous et dans leur ignorance épaisse nous assimilent aux parias ». Il s’étendit longuement sur ce sujet.[5]

Bien que la France se soit engagée solennellement à respecter les lois, les us et coutumes du pays, le conseil souverain de Pondichéry intervient pour imposer le principe d’égalité, cela bien avant la Révolution, toutes les fois que cela lui paraît nécessaire. Ainsi, quand les gens des castes de la main droite s’opposent à ce que ceux de la main gauche entrent en ville par la rue de Madras à cheval ou en palanquin et invoquent à cet égard une ancienne coutume, le conseil souverain affirme que la volonté irrévocable de Sa Majesté est que cette ville soit libre pour tous ses habitants, sans distinction de caste ou de croyance. Ainsi on voit apparaître dans le Journal beaucoup de faits révélant le choc de civilisations.

 

       Personnalité de Rangapoullai

La lecture du journal nous fait prendre conscience de la personnalité exceptionnelle de l’auteur, ce qui nous permet de mieux apprécier l’œuvre. Esprit curieux et cultivé, il recevait volontiers les poètes tamouls de passage et prenait plaisir à converser avec eux et à les récompenser. Il connaissait en plus le Français, le Télougou, le Maléalam, et le Persan, qui était la langue des princes musulmans, et le Portugais, qui était à cette époque la lingua franca commerciale de la Mozambique à la Malaisie.

Il avait une connaissance parfaite des coutumes, des insignes et des privilèges des diverses castes, connaissance indispensable pour l’exercice de sa fonction de chef des Indiens, car toute entorse à la pratique établie était de nature à causer des troubles ou la désertion d’un segment de la population. Il se trouvait être la seule personne à connaître l’histoire des relations diplomatiques de Pondichéry depuis l’établissement des Français. Il connaissait parfaitement les honneurs dus aux dignitaires français selon leur rang.

Il avait acquis un flair extraordinaire pour le commerce. Après avoir travaillé quelque temps avec son père, il s’est enhardi, dès l’âge de seize ans, à lancer une entreprise pour son propre compte avec deux autres personnes en briguant le fermage des taxes sur le tabac et les feuilles de bétel. Par la suite il avait des entreprises de diverses sortes. Son avis était sollicité par la Compagnie ainsi que par le gouverneur et les autres membres du conseil pour leurs affaires personnelles. Malgré son statut élevé, il flattait à l’excès les puissants du jour, mais il saisissait le moment propice pour leur faire connaître habilement son opinion.

Il était immensément riche. Il possédait un éléphant, plusieurs chevaux. Il a bâti un temple et un caravansérail, il avait un jardin en dehors de la ville où il allait se délasser. Sa demeure, qu’on peut encore admirer dans la rue qui porte son nom, comporte un rez-de-chaussée de style tamoul avec de belles boiseries et un étage de style colonial avec des rambardes en fer forgé ornées d’écussons français. Il a reçu de l’empereur de Delhi le titre prestigieux de Mansubdar qui lui permettait de garder en temps de paix 2.000 cavaliers auprès de lui. Il était le seul Indien autorisé à entrer dans le fort en palanquin, précédé par un grand parasol blanc.

Il se plaisait à deviner les sentiments de êtres. Témoin cette entrevue avec Dumas. Quand il a encouru une grosse perte dans une transaction de corail, il alla trouver le gouverneur et le pria de l’exempter des intérêts, accompagnant sa prière d’un présent. Après l’avoir écouté, Dumas lui dit de ne pas s’inquiéter mais il ne prit pas le présent offert. Rangapoullai insista, l’importuna même d’accepter le présent. Le gouverneur répondit sèchement :

« Si vous ne le reprenez pas, je ne vous aiderai pas dans cette affaire. »

Rangapoullai se vit obligé de remporter son cadeau. Chemin faisant il lui apparut que si le gouverneur avait refusé le présent, c’est que l’importance du montant en jeu lui donnait peut-être à penser qu’il pouvait obtenir plus tard une somme beaucoup plus considérable.[6]

Il croyait aux présages, à l’astrologie, il faisait attention aux heures néfastes et recherchait un jour auspicieux pour toute entreprise importante. Mais il n’était pas crédule. Un jour, son percepteur des revenus de Villianour est venu lui rapporter que la déesse Mariatta lui était apparue en personne et avait menacé de conséquences redoutables si on ne lui donnait pas des habits de soie, des bijoux en or pour poignets et chevilles, un panier rempli de fruits et un village. Après ce rapport, le percepteur attendait les instructions et apparemment de l’argent pour procurer à la déesse tout ce qu’elle exigeait. Rangapoullai ne fut pas dupe ; il répondit avec humour :

« J’ai seulement appris que la déesse est apparue à Arcot et les environs en songe et non en réalité ; comme la déesse est apparue réellement à vous et aux vôtres, vous avez eu une grande chance de la voir et de lui rendre hommage. Dorénavant je dois vous considérer comme une divinité. »[7]

 

       Véracité du contenu

On peut légitimement se poser la question de savoir quelle foi ajouter au contenu du Journal. En effet, beaucoup de faits relatés ne se trouvent que là sans possibilité de confrontation avec un autre texte. Cependant nous avons de bonnes raisons de nous fier au contenu. Il y a d’abord la déclaration solennelle de l’auteur au début du journal :

«  Je vais consigner ce que j’entends de mes oreilles ; ce que je vois de mes yeux, les arrivées et départs de bateaux et tout ce qu’il y de merveilleux et de nouveau qui prend place ».

À la lecture du journal, on constate que Rangapoullai tient parole. En notant consciencieusement ce qui parvient à sa connaissance, il se montre très soucieux de la véracité des nouvelles. Il prend la peine de vérifier avant de noter. Quand une nouvelle est fausse, il la note quand même en soulignant qu’elle est fausse. Quand une nouvelle lui paraît douteuse, il ajoute qu’elle demande à être confirmée. En cas de démenti, il en fait mention tout de suite.

Le Journal contient aussi les rumeurs du bazar qui donnent une image réfractée de la réalité, mais nous sommes prévenus qu’il s’agit de rumeurs. Elles ajoutent du piquant au journal ; par ailleurs ces rumeurs ne sont pas dénuées d’intérêt ; nous savons ainsi comment les événements étaient enregistrés dans la conscience populaire.

Rangapoullai écrivait pour sa propre référence et celle de sa famille et non pour être publié ; il ne pouvait même pas imaginer un seul instant qu’il serait publié un jour. Il n’avait donc aucune raison de déformer les faits. H. Dodwell fonctionnaire de Sa Majesté Britannique, qu’on ne peut pas accuser de complaisance vis-à-vis du grand auxiliaire de la France, qui a traduit une grande partie du journal et qui avait pris la peine de vérifier ceux des faits relatés qui se trouvent également consignés dans les archives en France et en Angleterre donne l’attestation suivante :

 

« En ce qui concerne ce qu’il a vu et entendu, il paraît être un témoin parfaitement sûr. Je n’ai pas trouvé un seul exemple où il soit coupable de quelque chose comme la mauvaise foi »[8]

Même dans les moments difficiles où il est ulcéré par les tracasseries et les humiliations de la part des représentants du jour de la France, il ne perd pas son objectivité. Gallois Montbrun, ancien gouverneur de Pondichéry, s’en porte garant :

« Disgracié par de Leyrit en 1756, l’auteur rentre dans l’opposition et sa chronique est empreinte depuis lors d’une amertume que les malheurs de l’époque suffisent à expliquer, elle ne cesse point de présenter les caractères de la plus rigoureuse exactitude »[9]

 

       Qualités du journal

Le but du journal, c’est de transmettre aux héritiers la mémoire de tous les événements importants de l’époque, les opérations auxquelles il a été associé et les leçons de l’expérience. Il se fait un devoir de justifier ses opinions et ses actes toutes les fois que cela lui paraît nécessaire. C’est un journal commencé avec un but utilitaire, mais la personnalité de l’auteur, l’étourdissante succession des faits extraordinaires lui ont donné une toute autre dimension

Ce qu’il y a de remarquable chez Rangapoullai, c’est qu’il nous rapporte les faits avec une minutie étonnante. Cela alourdit le journal et le rend même fastidieux pour qui le lit d’affilée. Mais pour Rangapoullai chaque chose a son importance. Il ne manque pas de mentionner les noms des rues par lesquelles il a passé, les personnes rencontrées, leurs problèmes, et le cas échéant leurs maladies. Si, pour des faits mineurs, les détails peuvent nous paraître insignifiants et sans intérêt, cette tendance du journaliste nous vaut des renseignements précieux sur les sujets d’importance dont les historiens lui sauront gré. On sait par exemple que le coût de la frappe de la roupie est de 16 roupies pour mille et l’on sait exactement comment ces 16 roupies se répartissent entre les ouvriers et les dignitaires. La charité en a aussi sa part.

Rangapoullai s’applique à reproduire fidèlement les lettres reçues et envoyées ainsi que les conversations importantes. Quand il ne peut pas reproduire une conversation ou une lettre in extenso il s’en excuse. On voit qu’il s’y résout à son cœur défendant. Doté d’une puissante mémoire, il se souvient en détail des conversations qu’il a eues dans la journée. Ainsi, par exemple, l’opinion de Dupleix sur Mahé de Labourdonnais :

« Mahé de La Bourdonnais est un homme étrange avec un tempérament tumultueux. C’est un bavard. Son injustice aux Mascareignes incita les habitants à se plaindre au ministre en France. Il était sur le point d’être exécuté, mais grâce à sa bonne chance qui semble lui sourire encore il s’en est tiré en se propitiant le contrôleur général, M. de Fulvy, friand de pots-de-vin, par l’intermédiaire de son frère. Avec une escadre de sept bateaux, il entreprit une expédition en Arabie prétendant qu’il subjuguerait ce pays. Mais il échoua dans ce projet et par là causa une perte considérable à la Compagnie. C’est un grand imposteur »[10]

Rangapoullai écrit sans recherche aucune, comme il parle. On a ainsi pratiquement un enregistrement de la langue parlée de l’époque, ce qui intéresse vivement les linguistes. La présentation est toujours directe et naturelle de façon à restituer les faits tels qu’ils se sont déroulés. Quand le sujet est du domaine du quotidien, le style est pâle, sans relief ; mais dès que le sujet s’y prête, le style s’enrichit, prend couleur. À côté des pages ternes, on a des passages émouvants, épiques ou drôles. Ce journal se trouve ainsi être la première œuvre littéraire en prose de la langue tamoule dont le riche fonds consiste surtout en ouvrages en vers. Un des tomes du Journal a été d’ailleurs prescrit au programme de la maîtrise ès lettres tamoules de l’Université de Madras. Quand un esprit attentif aux détails et aux nuances et plein de discernement traite avec spontanéité une information de première main on peut imaginer le résultat. Des pages choisies du journal fourniraient deux ou trois volumes très agréables à lire.

 

       Découverte du journal

La famille de Rangapoullai avait connaissance du journal, car certains l’avaient écrit sous sa dictée. Par la suite il semble qu’il ait été perdu de vue. Dans tous les cas le monde extérieur n’en avait aucune connaissance. Il fut découvert par Singaravélou Poullai, conservateur des Archives de Pondichéry et Gallois –Montbrun en 1846, soit 85 ans après la mort de Rangapoullai. Gallois-Montbrun ne tarda pas à en voir l’intérêt et le fit connaître par un fascicule publié en 1849. Le Journal occupait 13gros livres de compte grand format. Il était à peu près intact à l’exception de quelques pages. Mais il est devenu après introuvable. En 1904 Sir Frederick Price rapporte que de larges portions de l’original étaient encore présentes. En 1930 Edmond Gaudart affirme d’une manière catégorique qu’aucun fragment de l’original n’a pu être tracé.

Fort heureusement deux copies ont été levées après la découverte du Journal. Une, faite sur l’initiative d’Ariel, a été placée dans le fonds tamoul de la Bibliothèque Nationale et s’y trouve encore. L’autre copie levée par les soins de Gallois-Montbrun et conservée chez lui a été complètement endommagée lors du cyclone de 1916. Mais le service des Archives de Madras avait obtenu une copie de la copie de Gallois-Montbrun en 1892. Le gouvernement de l’Inde Française a dépêché un scribe dans les années 1945, soit un siècle après la découverte, pour prendre une copie de la copie de Madras. C’est cette copie au troisième degré que le gouvernement de l’Inde Française avait entrepris de publier, publication interrompue après le transfert du territoire et reprise quelque temps après. C’est une publication peu soignée et sur du mauvais papier. Une publication avec notes et index à partir de la copie de la Bibliothèque Nationale s’impose.

Le journal de Rangapoullai est l’un des rares ouvrages qui ait été publié en traduction avant d’être publié en original. En effet, le gouvernement britannique de Madras, dès qu’il eut en main une copie du journal, en mesura l’importance et décida d’en publier une traduction en Anglais. La publication commença en 1904 sous le titre de « Private diary of Ananda Rangapillai » et fut complétée en 1928. Elle consiste en douze volumes et contient un index. C’est le seul document à la disposition des chercheurs européens qui veulent consulter le Journal. La traduction a été faite à partir de la copie au deuxième degré possédée par les Archives de Madras, mais il semble que les traducteurs ont eu la possibilité de consulter les portions de l’original encore présentes. M. Gopalakichenan qui a eu l’occasion récemment de comparer cette traduction avec la copie de la Bibliothèque nationale a trouvé que la traduction ne restituait pas l’intégralité du contenu de cette copie.

Une lacune qu’on ne peut s’empêcher de déplorer, c’est l’absence d’une traduction en langue française. C’est quand même le journal de l’illustre courtier de la Compagnie française. Des essais partiels sont néanmoins à signaler. Sur l’initiative de Laude, les passages du journal relatifs au siège de Pondichéryen 1748 par l’amiral Boscawen et la résistance victorieuse de la ville sous la houlette de Dupleix ont été traduits et publiés, mais cette traduction est introuvable. Jacques Vinson a publié une traduction des passages choisis des premiers volumes sous le titre de « Les Français dans l’Inde : Dupleix et Labourdonnais » (Paris) Mais ce livre est également hors de portée. Tout récemment Pierre Bourdat, un spécialiste du XVIIIe siècle pondichérien, a publié une traduction des passages choisis de l’ensemble du journal à partir de la traduction anglaise avec d’abondantes notes de présentation [11]

 

NOUVEAUTÉ DU GENRE

Le fait de tenir un journal était une pratique inconnue dans le pays tamoul. Le premier dont on connaît l’existence c’est celui de Gourouvappa, le cousin de Rangapoullai, qui a été en France. Rangapoullai y fait référence dans son journal le 28-8-53. C’est bien dommage qu’on ne l’ait jamais retrouvé. Il eût été intéressant de connaître ses impressions de Paris sous la Régence. Rangapoullai, lui, est devenu un fervent du journal. Il ne pouvait pas aller se coucher sans avoir écrit ou dicté les nouvelles du jour, cela depuis l’âge de 27 ans jusqu’à trois jours avant sa mort, sans interruption. Certains jours il devait bien y consacrer deux heures.

Quand son frère cadet partit en mission à Madras au cours du siège (13-9 au 14-10- 1746) Rangapoullai l’adjura de tenir journal de tout ce qui se passerait d’important sans rien omettre. Mais ce journal est introuvable. Par contre le journal de son neveu Tirouvengada Poullai vient d’être publié. Il couvre la période de 1760 à 1781. Le journal d’un autre membre de la famille, Mouttou Vidjaya Tirouvengadapoullai allant de 1794 à 1796 a également été publié. Une autre personne en dehors de la famille Rangapoullai, Vira Naîker, a écrit son journal couvrant la période de 1778 à 1792. Ce journal a été également publié. Il est fort intéressant car il nous relate en détail comment la Révolution a été vécue à Pondichéry tant par la population française que par la population indienne. On s’aperçoit que les Indiens instruits ont vite absorbé les idées révolutionnaires et ont vu le parti qu’ils pouvaient en tirer pour avoir leur mot à dire dans la conduite des affaires publiques de la colonie.

L’ensemble de ces journaux que nous possédons couvre la période allant de 1736 à 1796. Il donne le point de vue indien sur les événements. Quiconque écrit sur cette période ne peut se dispenser de le consulter. Aucun des autres journaux ne peut pas se comparer avec celui de Rangapoullai en ampleur. Ils tiennent chacun en un seul volume. Chez Rangapoullai, il y a en plus un souffle ; avec lui le journal personnel atteint le rang de genre littéraire.

Comme la pratique du journal était inexistante dans le pays tamoul, l’idée qui vient irrésistiblement à l’esprit, c’est de savoir comment cette pratique est née, et comment elle a connu une telle floraison dans la famille de Rangapoullai. C’est probablement au contact des Européens que la famille l’aura adoptée. En effet, le journal était fort en usage chez les navigateurs européens, les fonctionnaires de la Compagnie et les missionnaires. Un journal chez un indien à cette époque est donc le résultat d’une rencontre de civilisations.

Le contenu du journal de Rangapoullai s’avère être au surplus un documentaire détaillé et passionnant de cette rencontre. Français et Indiens, lancés à l’improviste dans une aventure sans précédent, pris dans un tourbillon de forces déchaînées ailleurs, réagissent les uns aux autres comme ils peuvent, révélant le meilleur et le pire d’eux-mêmes. Le journal, c’est cette épopée-là.

Paris, le 3 juin 2005

 

 


[1] Texte de la communication de M. David Annoussamy lors de sa réception à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer

[2] The private diary of Ananda Ranga Pillai.Madras 1904-1928, Vol.XI, 435

[3] Dupleix, arbitre d’une importante succession indienne. Revue juridique et politique- Indépendance et coopération, Mai-Août 1987

[4] The private diary, Vol.V, 462

[5]  Idem Vol. VIII, 297

[6]  Idem Vol. I, 72

[7]  Idem Vol.X, 288

[8] Idem Vol IV,XII

[9] Gallois Montbrun, Notice sur la chronique en langue tamoule et sur la vie d’Ananda Rangapoullai, Pondichéry, 1849

[10] The private diary Vol. II, 128

[11] Pierre BOURDAT, Les grandes pages du Journal d’Ananda Rangapoullai,   L’Harmattan, 2003