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 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 173)

 

Le Phare de Pondichéry

par Raphaël Malangin[1]

 

Principale infrastructure portuaire de la ville avec le Pier (construit en 1866), le phare de Pondichéry a été élevé en1836. Il faisait partie d’un plan d’urbanisme comprenant notamment l’extension de la place du gouvernement, et englobant le mât de pavillon déplacé quelques années plus tôt (1827) de la rue Suffren sur le site actuel de la « Douane ». Il est convenu de dire que ce phare fut l’un des plus « anciens » ou « l’un des plus moderne » de la cote de Coromandel, mais il est clair que les phares de Madras et de Cap Comorin, installés par les Anglais à la fin du XVIIIe siècle, étaient des bâtiments de même hauteur et valeur, dont l’antériorité ne faisait aucun doute, et dont l’efficacité n’était pas discutable[2].

Cependant la petite colonie française a consenti un effort singulier pour se doter de ce phare alors même que ses caisses étaient particulièrement vides. Le principal enjeu de l’érection du nouveau phare, outre la limitation des pertes en mer, est de permettre à la colonie de prétendre à des droits de phare importants[3] sur les navires attirés par le Port Franc. Ce sont d’ailleurs les négociants de la ville, appuyés par quelques marins de passage, qui formulent les doléances auprès du gouverneur pour l’établissement d’un phare à Pondichéry[4]. Celles-ci sont réitérées plusieurs fois depuis 1834, avant que l’administration n’en admette le bien fondé et le caractère profitable de la dépense.

Ce sont cependant principalement des arguments propres à la navigation qui, en apparence, l’emporteront. Ainsi d’après le Magasin Pittoresque, journal parisien de la Monarchie de Juillet « Il y a quelques années encore, Pondichéry était souvent dépassé de nuit par les navires venant au mouillage ; et il est arrivé aux navigateurs qui se sont trouvés ainsi trop éloignés de rester plusieurs jours sous le vent de la rade avant de pouvoir s’en rapprocher »[5].

Il est vrai que l’approche de Pondichéry par la mer recèle des difficultés pour des marins non avertis : La cote « est extrêmement basse ; parsemée d’écueil et bancs qui s’étendent plusieurs milles au larges, l’approche en est souvent dangereuse la nuit, lorsque rien sur la cote n’indique les passages dangereux ou les points que les navigateurs ont intérêt à connaître pour rectifier leur marche où s’arrêter »[6] Depuis le XVIIème siècle, le seul point de repère est la colline de terre rouge[7] qui domine Pondichéry, visible depuis la mer, et où, la nuit, l’on a pu parfois entretenir un feu, toujours insuffisant. Cela dit, la construction d’un phare ne supprima pas tous les dangers et toutes les pertes en mer. Ainsi en 1845, on prévenait encore : « Les navires venant en rade de Pondichéry doivent se garder de confondre le feu du phare de cette ville avec celui que projette une usine de fonte établie à Porto Novo à 10 lieues au Sud de Pondichéry et dont la lumière assez vive peut être prise pour un phare. Cette erreur, en leur faisant couper le ban de Colram par un brassiage insuffisant, peut leur causer beaucoup de dommage. »[8]

Les étapes de la construction du phare nous sont connues. Tout d’abord, nous en connaissons l’architecte : l’ouvrage est dû au conducteur des Ponts et Chaussée Louis Guerre, qui venait de prendre son service à Pondichéry. Il s’agit donc de sa première œuvre, bien avant l’Eglise Notre Dame des Anges ou la Fontaine de Barathi Park. Selon toute vraisemblance la place du phare fut, avant même le début des travaux, établie et plantée le 25 novembre 1835. On sait que l’emplacement était celui de l’ancienne caserne d’artillerie[9], désaffectée depuis l’occupation anglaise, mais il est encore difficile de dire si les murs étaient encore en place, et s’ils ont été détruits à cette occasion. En tous cas, les débuts des travaux du phare eurent lieu le 1er janvier 1836, et dès le 20 février, les ouvriers commencèrent à travailler sur l’élévation, puisque c’est à cette date que la cérémonie de pose de première pierre a eu lieu. A cette occasion, « Une boite a été posée au soubassement de la colonne du phare de Pondichéry, construite suivant le projet de M. Louis Guerre, conducteur des Ponts et Chaussées en présence de M. Le Général de Saint Simon, gouverneur, de M. Delmas, ordonnateur et d’autres fonctionnaires. Avec le procès verbal, il a été mis dans cette boite :

-      Une plaque de cuivre portant pour inscription « Phare de Pondichéry commencé le 1er Janvier 1836.

-      Une médaille à l’effigie de Louis-Philippe 1er, roi des français ; au revers la figure de la justice tenant un glaive et des balances et sur l’exergue les mots : « colonies françaises, cours d’assises », et sur le cordon, les mots « Phare de Pondichéry, 1er février 1836 »[10]

L’avancée des travaux du être particulièrement rapide puisqu’on signale au 10 mars 1836, l’établissement du phare. Celui-ci ne fut cependant pas en état de fonctionner avant le 1er juillet 1836, équipé de son feu fixe de troisième grandeur, pour sa première illumination. Jour qui correspond sans doute à sa véritable inauguration.[11]

Le bâtiment ainsi construit répond à la triple exigence d’économie, d’adaptation aux modes de constructions indiens, et de prise en compte du terrain. En terme d’économie le coût du phare est considéré comme particulièrement bas : l’ensemble des travaux n’aurait été qu’une dépense au budget de la colonie de 7500 francs[12]. Le phare en lui-même, ce qui permet d’ailleurs d’en expliquer le prix, est construit en brique commune. Quant à la prise en compte du terrain sableux, elle est manifeste: avant la construction des parties en élévation, un soin particulier a été pris pour ancrer et équilibrer le bâtiment en forant 9 puits maçonnés, engloutissant les 654 mètres cubes de briques sur lesquelles on a posé la colonne[13]. Cette technique, en permettant de limiter l’enfoncement de la structure, a maintenu le bâtiment dans son axe, et lui a permis de passer les années.

Le résultat observable en 1836 est un phare « en forme de colonne cannelée au-dessus d’un soubassement rectangulaire, dans lequel sont pratiqués l’entrée de l’escalier circulaire qui conduit jusqu’au sommet, ainsi que le logement du gardien et le magasin nécessaire au service. Sa hauteur au-dessus de sa base est 25 mètres 75 c; sa distance du point le plus rapproché de la mer est de 65 mètres ; la hauteur du feu au-dessus du niveau de la mer est de 28 mètres 45 cent. »[14] Sa hauteur totale est de « 89 pieds ou 28,91 mètres au dessus du niveau de la mer», et grâce à son feu, il peut être vu par temps clair de 15 à 17 miles.

C’est donc un bâtiment à base carrée, comme on peut le voir sur la gravure qu’en donne Le Magasin Pittoresque, et non l’actuelle base circulaire à deux étages. C’est cette base carrée qu’on peut aussi deviner sur la plupart des gravures de la première partie du XIXème siècle. Son dessin si particulier se retrouve dans certaines réalisations de Louis Guerre, notamment dans les appentis du jardin de l’Eglise Notre Dame. L’englobement par des murs circulaires sur un étage, probablement suivant le tracé d’un muret qui clôturait l’édifice carré, est plus tardif et date vraisemblablement d’une réfection de la fin du XIXème siècle. Il s’agit peut-être d’une partie du projet urbain de 1870 dont la construction de la Mairie, et l’aménagement du square Dupleix et de sa si fameuse statue, sont les principaux éléments. Mais il est tout aussi possible que ces travaux aient été exécutés au moment de la réfection de juillet 1886, lors du remplacement du feu par un autre, qui lui était visible à 21 milles[15].Cela demande encore réflexion, et la découverte des documents susceptibles d’étayer l’une ou l’autre des thèses. Le phare a d’ailleurs été modernisé à nouveau le 12 septembre 1931, par l’installation d’un feu éclat de 1000 watts[16]. Enfin, d’après de vieux Pondichériens, le second étage du bâtiment circulaire ne semble pas devoir remonter à plus de 50 ans. Aujourd’hui, le vieux phare de Pondichéry, désaffecté depuis la construction plus au sud, au début des années 80, d’un bâtiment plus haut, reste le symbole par excellence d’un patrimoine appartenant à tous les habitants de la ville.



[1] Chargé de mission pour le compte de INTACH-Pondichéry, Raphaël Malangin élabore actuellement un descriptif exhaustif du patrimoine historique de la ville de Pondichéry.

Raphaël Malangin avait publié dans La Lettre du CIDIF (n° 16-17 de juillet 1997) un texte sur- Dupleix dans la presse parisienne à la fin du XIXe siècle

[2] Le phare de la place de change à Madras datait de 1796, faisait de 90 pieds de haut, était visible à 17 milles

[3] En 1875, par exemple, ils étaient de 0.15 fr par tonneau.

[4] Le Magasin Pittoresque, année 1839, p.144

[5] Ibidem

[6] Ibid.

[7] Labernadie, Marguerite, Le Vieux Pondichéry, Paris, 1936, p. 12

[8] Sicé, Constant, Annuaire statistique des Etablissements Français dans l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, A. Toutin, imp. du Gouv., 1845, p.118.

[9]Ibidem p. 117 Sicé évoque l’emplacement de « l’ancien arsenal », mais il est certain qu’il se trompe, les arsenaux de marine se trouvaient à l’emplacement de l’actuelle mairie. Cf. Jean Deloche, Le Vieux Pondichéry, 1673-1824, revisité d’après les plans anciens, Pondichery, EFEO, coll. Indologie, 2005, p.111 voir aussi fig. 36 p.115.

[10] Ibid., p.302.

[11] Sicé, Constant, Almanach de Pondichéry pour l’année 1839, Pondichéry, Imprimerie du Gouvernement, 1839, p.104.

[12] Le Magasin Pittoresque, vol. 1839, p.144

[13] Ibidem

[14] Ibid. p. 144.

[15] Weber, Jacques, Les Etablissements Français en Inde au XIXeme siècle (1815-1914), Paris, Libraire de l’Inde, 1988, p.893.

 [16] Closet d’Erret, Henri, Précis chronologique de l’Inde française, Pondichéry, imp. du gouv. 1938, p.73