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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 185) 

 

L’histoire des Etablissements français de l’Inde et leur fin constituent des thèmes qui ont été longuement traités dans La Lettre du Cidif. Nous avons retrouvé, sur le sujet, un mémoire rédigé au cours de ses études, dans le début des années 1980, par un jeune étudiant qui allait devenir un homme politique. Il nous est apparu que ce travail, en raison de sa qualité, méritait de trouver place dans les textes repris par le CIDIF.

 

Le rêve indien de la France

Les derniers feux de l’Inde française

Par Hervé Gaymard

 

 

Le 28 mai 1956, J. Nehru et le comte Ostrorog, ambassadeur de France en Inde, signaient la Traité de cession des Etablissements français de l’Inde à l’Union indienne. C’était l’aboutissement de négociations entamées après le transfert de facto qui avait eu lieu à partir du 1er novembre 1954, dans l’indifférence générale le jour où l’Algérie commençait à s’embraser et six mois après Dien-Bie-Phu.

On connaît mal la fin de l’Inde française, qui se résume dans les mémoires à la litanie exotique des cinq comptoirs : Chandernagor, Pondichéry, Yanaon, Karikal et Mahé. Tous ces événements n’ont laissé que peu de traces dans les mémoires, car dans la France de la reconstruction, minée par les guerres coloniales, les Etablissements de l’Inde étaient bien trop loin, leur situation trop précaire, leur existence même trop extravagante pour mobiliser les passions. Pourtant la France était présente depuis près de trois siècles en Inde et ces enclaves étaient le reflet nostalgique d’un rêve inassouvi, le rêve indien de la France.

 

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Malgré quelques tentatives à la fin du règne de Henri IV, ce n’est qu’en 1664, sous l’impulsion décisive de Colbert, que la France commence à s’intéresser à l’Inde, par la création de la Compagnie des Indes Orientales. En 1668, une factorerie est fondée à Surate. En 1671, Louis XIV envoie une escadre commandée par l’amiral La Haye, qui est contrainte de capituler face aux Hollandais en septembre 1674 après 26 mois de siège. La même année, François Martin fonde le comptoir de Pondichéry qui restera pendant trois siècles le pôle de l’influence française dans l’Inde. L’implantation est donc modeste, même si, en 1688, elle s’étend à Chandernagor. Face à l’Angleterre et à la Hollande coalisées, la France a du mal à s’imposer. Elle capitule même en 1693, mais à la faveur du Traité de Ryswick, les Etablissements sont rétrocédés en 1697. Commence alors une période languissante jusqu’à la nomination de Benoît Dumas en 1735 au poste de Gouverneur Général. Sous son administration, le commerce de la Compagnie prend un essor inconnu jusqu’alors. Elle étend considérablement son influence en obtenant la concession du territoire de Karikal en 1738 et de Mahé en 1739 et se voit accorder le droit de battre monnaie à Pondichéry. Enfin est créé un corps auxiliaire de 5.000 Hindous qui est à l’origine de l’armée des cipayes.

 

Le rêve de Dupleix

Mais la grande époque de l’Inde française est liée à la personne de Dupleix. Fils d’un des directeurs de la Compagnie, il est nommé en 1730 directeur du comptoir de Chandernagor qu’il transforme rapidement en construisant un nouveau port, un arsenal et des magasins. Il étend son rayon d’action en fondant diverses loges et établissements, en armant même une véritable flotte qui le conduit à fonder en 1738 l’établissement de Bendarabamy sur le détroit d’Ormuz. En 1742, il est appelé à Pondichéry en qualité de directeur général. L’Inde est alors en pleines convulsions politiques et le pays, déchiré entre les factions, sombre dans l’anarchie. Dupleix mène une politique fort habile : il agrandit le territoire en s’alliant avec les princes indigènes, en respectant leurs cultures et leurs traditions et en les intéressant matériellement au développement commercial et agricole. Son principal lieutenant, Bussy, obtient pour la Compagnie l’île de Siringham sur le Cavery, les terres de Nizam, Patnam, Gounodour, Alimmannar, Dewacoté ; le territoire de Mazulipatam ; et en 1753, il se fait concéder une étendue considérable de territoire connue sous le nom de « Circars du nord » de 7.500 milles carrés.

Bien évidemment, cette extension considérable de l’Empire français dans l’Inde se heurte à l’hostilité britannique. Le 26 avril 1748, la puissante escadre de l’amiral Boscawel prend position devant Pondichéry, mais, après 59 jours de lutte, assiégés forcent les Anglais à la retraite. La paix d’Aix-la-Chapelle du 18 octobre 1748 n’est en réalité pas appliquée en Inde car la politique les de Dupleix et de son rival britannique Clive consiste à intervenir dans les affaires des princes de l’Inde et à se disputer les protégés. Lord Clive prend l’initiative des hostilités et attaque Madras le 6 septembre 1752, mais, en dépit d’une première défaite Dupleix maintient solidement ses positions. Il aurait probablement reconquis le terrain perdu, lorsqu’il fut brutalement rappelé en France. À cette date, les territoires appartenant directement à la France ou placés sous son influence occupent une place importante, mais il serait abusif de parler d’un « Empire français des Indes » qui n’est encore que virtuel.

Pourquoi une telle disgrâce ? Les actionnaires de la Compagnie se lassent de ces guerres incessantes et fort coûteuses dont les ne comprennent pas la nécessité, la vocation de la Compagnie étant le commerce et non la conquête territoriale. En outre, Louis XV et ses ministres veulent la paix à tout prix et craignent que la politique de Dupleix ne ranime les hostilités en Europe : les conflits dans l’Inde restent donc périphériques par rapport à l’équilibre des forces sur le théâtre européen. Dupleix rentre donc en France amer et incompris ; il intente même un procès à la Compagnie[1] et meurt avant qu’il ne soit statué, la 11 novembre 1763.

Dupleix resta sans contexte la grande figure de l’Inde française et son rappel sonne le glas de l’idée d’un Empire dont la ruine fut consacrée 10 ans plus tard et l’année même de sa mort par le Traité de Paris. Mais la scrupuleuse biographie d’Alfred Martineau[2], retouche quelque peu l’image répandue au XIXe siècle d’un Dupleix ayant une vision claire de ce que devait être la politique de la France en Inde. Ce fut certes un des grands « coloniaux » de l’Ancien Régime, pour qui progressivement la conception d’un Empire territorial franco-indien s’imposa, mais souvent son action, surtout dans les dernières années de son gouvernement, est caractérisée par l’improvisation et l’incohérence, que n’arrangent guère un amour-propre et une susceptibilité excessive.

 

La lutte des grands capitaines

Il ne tarda pas à s’opposer à un autre grand capitaine : Mahé de la Bourdonnais[3]. Gouverneur de l’Ile de France et de Bourbon, il en avait fait l’une des plus riches possessions de la Compagnie. Avec ses seules ressources il avait construit et armé une flotte de guerre, avec laquelle il rêvait de frapper les Anglais en Inde. Au terme d’une expédition partie de l’Ile de France, il s’empara de Madras en 1746 ; mais au lieu de garder ou détruire la ville comme Dupleix le souhaitait, il la laissa se racheter et signa un Traité avec le Gouverneur de la place, se fondant sur les instructions qu’il avait reçues avant son départ. La ville ainsi sauvée fut rendue aux Anglais à la paix d’Aix-la-Chapelle. Les deux hommes s’opposèrent violemment dans cette affaire, et leur querelle affaiblit considérablement les positions de la France. Pourtant, leur conflit n’était pas dû seulement à leur incompatibilité de caractères. C’est un antagonisme entre deux conceptions diamétralement opposées de la politique de la France dans l’Océan Indien. L’ambition de Dupleix est de fonder un Empire territorial franco-indien, construit sur les ruines de l’Empire mogol, en jouant des rivalités des princes. La Bourdonnais est d’abord un marin et il pense que la victoire sur les Hollandais et les Britanniques passe par la domination sur mer. À ce titre, Pondichéry, piètre base navale, ne l’intéresse guère. Comme l’écrit Auguste Toussaint qui a bien décelé cette différence de conception[4] : « La suprématie de La Bourdonnais sur Dupleix est incontestable. Le nababisme n’était pas forcément une utopie, puisque les Anglais ont montré qu’on pouvait conquérir l’Inde en copiant Dupleix (…) Mais les Anglais possédaient la maîtrise des mers et c’est cela surtout qui leur a permis de conquérir l’Inde. Dupleix ne semble pas avoir compris qu’un Empire franco-indien n’était possible qu’à la condition que la France fût une une puissance maritime de première grandeur ». Le marin guerrier et le nabab, fondateur d’Empire, sont réconciliés dans leur disgrâce : le gouvernement de Louis XV destitue La Bourdonnais et la Compagnie rappelle Dupleix au moment de son apogée. Tout n’est pas encore joué, mais le rêve de l’Empire est brisé.

 

Le crépuscule de l’Empire

À partir de 1753, Godeheu, le nouveau Gouverneur s’ingénie à détruire méticuleusement l’œuvre de son prédécesseur. Il conclut avec le Gouverneur britannique un Traité par lequel les deux compagnies s’engagent à renoncer à tous leurs protectorats et droits de suzeraineté sur les princes indigènes. C’est une duperie, puisqu’en renonçant à tout la compagnie anglaise de perd rien, puisqu’elle ne possède que ses comptoirs de Madras et de Calcutta. Mais la trêve ainsi négociée est rompue en 1755. Après avoir attaqué les Britanniques et s’être emparé de Calcutta, le nabab du Bengale offre la ville au directeur de la Compagnie de Chandernagor, en échange d’une alliance. Malgré son refus, les Britanniques prétextent de ce contact pour relancer le conflit et, après avoir repris Calcutta, ils contraignent Chandernagor à la reddition le 23 mars 1757.

Après beaucoup d’hésitations, le Gouvernement se décide à réagir et envoie en 1758 au secours de la Compagnie un détachement de 3.000 hommes commandés par Lally-Tollendal. Jamais expédition n’a été plus mal initiée, au milieu des rivalités et des intrigues de la Cour. C’est un échec : Lally ne parvient pas à asseoir son autorité, il ne peut s’emparer de Madras et est contraint à battre en retraite en février 1759. Dans le même temps, Bussy[5], le principal lieutenant de Dupleix, qui s’était maintenu dans les circars du nord, est rappelé dans le Carnatic et, progressivement, les Anglais s’emparent de ces deux provinces. Malgré des efforts inouïs, manquant de ressources et de renforts, Lally se voit forcé d’abandonner tous les postes et de se retirer dans Pondichéry. Après une défense de cinq mois, il doit capituler le 18 janvier 1761 et la ville est détruite par droit de représailles. Lally retourne en France où il paya de sa tête des fautes et des trahisons qu’il n’avait pas commises. Son échec, dû autant à son caractère et ses fautes de commandement qu’à la faiblesse des moyens mis à sa disposition, était pour une large part inscrit dans la politique velléitaire menée depuis la disgrâce de Dupleix. Le choix de Lally pour commander en Inde était certes une erreur ; il n’avait aucune des qualités requises : trop âgé, malade, d’un caractère difficile, rigide à l’excès. Mais l’accusation de haute trahison fut une machination de rivaux aigris et son procès une parodie de justice[6]

La capitulation de Pondichéry marque la fin de la domination française dans l’Inde péninsulaire. Toute l’administration ainsi qu’une partie des habitants d’origine européenne sont rapatriés jusqu’en 1765 où ils reprennent possession des Etablissements rendus à la France en vertu du Traité de 1763. Commence alors un chassé-croisé incessant avec les Britanniques, qui ne prendra fin qu’en 1815.

Le commerce de la Compagnie décline : le roi, sur les conseils de Choiseul, suspend tous ses privilèges en 1769, prélude à sa dissolution en 1771. En juillet 1778, la guerre éclate à nouveau. Les Etablissements sont, une fois de plus, occupés, mais les succès du Bailli de Suffren et de Bussy font naître l’espoir d’un retournement de la situation. Le 13 juin 1782 en effet, Bussy s’empare de Godelour et, le 20 juin, l’escadre anglaise de l ‘Amiral Hughes est défaite par Suffren qui s’empare de Trinquemale après un blocus de trois jours et un périple depuis l’Europe qui est resté dans les mémoires[7]. L’absence d’exploitation politique des victoires de Suffren reste, aujourd’hui encore, un mystère ; le Traité de Versailles du 20 janvier 1783 remet purement et simplement la France en possession de ses Etablissements, diminués de leur banlieue, et dont la garnison ne peut être formée que de troupes de police. Certains conflits de juridiction et de pavillon sont réglés par une convention de 1787. Les comptoirs déclinent et, en 1785, leur chef-lieu est même transféré à l’Ile de France, ce qui traduit bien le désintérêt dans lequel ils tombent. La Révolution française n’est pas sans répercussions : en 1790, une Assemblée coloniale élue au suffrage universel est constituée à Pondichéry. En 1794, la guerre ayant éclaté entre la France et la Grande-Bretagne, les Etablissements sont contraints de se rendre. Ils seront restitués par la paix d’Amiens en 1802, mais dès l’année suivante les hostilités reprennent et la restitution effective n’interviendra qu’après les Traités de 1814 et 1815.

Une Restauration limitée

À la chute de l’Empire, Louis XVIII est prêt à sacrifier les Comptoirs pour que soient restituées les “grandes colonies“, comme les Antilles. Mais finalement, le Traité de Paris du 30 mai 1814 prévoit la restitution accompagnée de clauses militaires sévères, qui interdisent toute fortification et limitent les effectifs “au nombre de troupes nécessaires pour le maintien de la police“ soit 100 hommes pour Pondichéry et à Chandernagor, 30 à Mahé et à Karikal, aucun à Yanaon, assistés de forces supplétives locales, les Cipayes. Deux accords fiscaux achèvent de verrouiller le dispositif : par la Convention de Londres du 7 mars 1815, le Roi de France s’engage à affermer à la Grande-Bretagne le commerce du sel et de l’opium “moyennant un prix juste et raisonnable“.

La Convention du 13 mai 1818 règle la production de sel : la Compagnie britannique rachète le droit de fabrication sous la réserve d’une indemnité annuelle et d’un engagement d’approvisionnement des quantités de sel nécessaires à la consommation. Quand, par une lettre du 3 juillet 1817, la Maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la Marine et des Colonies, signifie la reprise de possession des Etablissements à compter du 4 décembre 1816, la souveraineté de la France subit donc de sérieuses restrictions tant au plan militaire qu’économique.

 

Une si douce torpeur …

Tel sera le statut international de l’Inde française jusqu’au second conflit mondial. Au plan interne, un embryon de représentation de la population est organisé. Surtout, le décret du 27 avril 1848 portant abolition de l’esclavage dispose dans son article 6 que « les colonies purifiées de la servitude et les possessions de l’Inde seront représentées à l’Assemblée Nationale“. Mais la loi du 15 mars 1849 ne prévoit aucun siège pour l’Inde et le problème de la représentation parlementaire ne trouvera sa solution qu’en 1871. Le Second Empire n’engage pas de réforme significative, si ce n’est un sénatus-consulte de 1854 qui soumet l’Inde au régime des décrets coloniaux, régime qui durera en droit jusqu’au statut de 1946.

La IIIe République mènera une politique libérale. D’abord avec la représentation des comptoirs par un député et un sénateur, comme toutes les “vieilles colonies“. Ensuite, par la création d’un conseil colonial, de conseils locaux et de dix municipalités. Cette politique assimilatrice rencontrera rapidement ses limites avec la crise des « renonçants ». Depuis 1848, tout le monde est citoyen français, même s’il existe un double collège correspondant à la dualité de représentations des communautés raciales. Les Européens conservent leur statut de droit privé et les indigènes leur statut de droit local. Mais ils peuvent y renoncer et acquérir ainsi une vocation à être inscrits sur la première liste électorale. Dès 1877, une augmentation des renonciations se dessine, ce que le gouvernement refuse. L’exploitation politique ne tarde pas : un démagogue, Pounoutamby Poullé, qui prendra le nom de Laporte, pousse ses compatriotes à la renonciation pour s’assurer la majorité sur la première liste électorale. Le gouvernement, devant ce mouvement, réglementera à partir de 1881 dans un sens plus restrictif les formalités à accomplir pour la renonciation. Le parti des renonçants perdait donc sa raison d’être et l’assimilation, réelle du point de vue des structures, était vidée de son contenu au plan du statut personnel. Malgré une vie politique locale toujours très active, l’Inde française ne connaîtra pas d’événements marquants jusqu’à la seconde guerre mondiale.

 

Un réveil difficile

La seconde guerre mondiale va profondément affecter le statut de l’Inde française. Le 20 juin 1940, le Gouverneur Bonvin télégraphie en ces termes à Bordeaux : “Population européenne et locale Inde Française unanime demande continuation lutte en collaboration étroite avec l’Empire britannique. Est prête à tous sacrifices“. Au lendemain de l’armistice du 27 juin, il écrit au Consul Général britannique qu’il est prêt à renier le Gouvernement du maréchal Pétain et à se rallier à un gouvernement reconnu par l’Angleterre et décidé à continuer la lutte. Le 12 juillet, il reçoit un message du Général de Gaulle lui demandant de se joindre à la France Libre, ce qu’il fait le même jour. Mais ce n’est que le 7 septembre que s’effectuer le ralliement officiel de la colonie et de tous ses fonctionnaires, sauf trois qui regagnent l’Indochine. De nombreux franco-indiens devaient participer aux campagnes de la deuxième guerre mondiales dans des détachements de volontaires indigènes. Mais un grave problème de subsistance se pose pour les Etablissements, le Comité National Français ne disposant pas des ressources suffisantes pour leur apporter une aide. La dépendance de la Grande-Bretagne est donc totale et elle explique la signature par le gouverneur Bonvin et le lieutenant-colonel Schomberg, le consul général britannique, d’une union douanière, le 28 janvier 1941. Un nouveau démembrement est ainsi réalisé, après ceux de 1815. Les relations commerciales avec la France se heurteront désormais à la barrière douanière, à laquelle s’ajoute la barrière monétaire, puisque les Etablissements sont intégrés à la zone Sterling et y demeureront par les accords Pleven-Henderson du 27 mars 1945.

 

Des cautères sur une jambe de bois

En 1945, les Etablissements sont donc confrontés à un problème économique et commercial puisque l’union douanière les a coupés de la Métropole. Mais les problèmes politiques ne vont pas tarder à se poser, notamment dans le contexte de l’indépendance de l’Inde britannique. On tente néanmoins de conjurer l’inéluctable. Dans le cadre de la constitution du 27 octobre 1946, les Etablissements deviennent un Territoire d’Outre-Mer doté d’un statut particulier, représenté par un député et deux conseillers de la République. L’innovation majeure consiste en l’instauration d’un collège unique d’électeurs et la création d’une “assemblée représentative“. Mais il est clair que ces réformes sont insuffisantes, car la revendication nationaliste commence à s’affirmer. En effet, dans sa séance du 11 janvier 1947, l’assemblée représentative adopte un vœu déplorant le manque d’autonomie administrative et financière ainsi que l’absence de pouvoir législatif et “exprime à l’unanimité sa volonté formelle d’être une assemblée souveraine, responsable vis-à-vis du peuple“. La veille, de passage à Pondichéry, M. Marius Mouttet avait promis l’indépendance dans le cadre de l’Union Française. Les principales tendances politiques se regroupent au sein d’un “Front National et Démocratique“ et les élections aux assemblées parlementaires consacrent la victoire de ses candidats : M. Saravane Lambert est élu député et M. Paquirassamy Poullé conseiller de la République.

On s’achemine donc vers une autonomie interne de plus en plus poussée, à la faveur d’une extravagante inflation de textes[8]. Un décret du 12 avril 1947 porte création d’un Conseil de gouvernement, qui reste essentiellement administratif et présidé par le Gouverneur, ce qui ne désamorce évidemment pas nles revendications : il ne se passe pas de semaine sans que des manifestants réclament la fusion avec les Indes britanniques. Chandernagor se révélant beaucoup plus exigeante que Pondichéry, du fait d’une pression communiste intense, le Gouvernement décide, par un décret du 30 juin 1947, de la faire bénéficier d’une large autonomie administrative et financière. Une réforme du conseil de gouvernement du 12 août 1947 progresse vers l’institution d’un gouvernement parlementaire et un décret du 20 août en tire les conséquences en remplaçant le titre de Gouverneur par celui de Haut-Commissaire. Ces décrets seront vite dépassés du fait de l’érection en novembre des cinq Etablissements en villes libres dotées de l’autonomie administrative et financière. Le rôle de l’Assemblée représentative est donc réduit comme le souligne son président : “le décret créant des villes libres dans l’Inde française entraîne la suppression pratique de l’Assemblée représentative remplacée par cinq assemblées municipales. Cette dispersion administrative et ce cloisonnement politique feront éclater l’Inde française en morceaux et favoriseront son intégration politique dans l’Inde nationale ». Ces réformes ne satisfont donc personne.

 

“Mother India“

La toile de fond de cette évolution est bien évidemment l’indépendance de l’Inde proclamée le 15 août 1947. Quelle était la position du parti du Congrès à l’égard de l’Inde française[9] ? En 1935, Gandhi déclarait : « Je suis heureux de voir un territoire où ce que j’ai voulu, ce que je veux ailleurs est déjà réalisé» . Mais le 27 août 1947, le Pandit Nehru exprime des vues différentes : “Pondichéry est une fenêtre par où la France et l’Inde pourrait communiquer… Mais de tels îlots de territoires étrangers ne sauraient se maintenir qu’au point de vue culturel et nous apprécierons une telle fenêtre sur la France comme un moyen de développer nos relations culturelles avec ce pays “ Le chef du gouvernement indien préconise donc la totale disparition de la souveraineté étrangère, ce qui n’est pas sans avoir des répercussions sur la vie politique locale. Saravane Lambert, député, est partisan d’une autonomie gouvernementale et législative intégrale dans le cadre d’une formule de co-souveraineté ; le communiste Soubbaya, frustré de son siège de sénateur, demande l’intégration immédiate et attaque la modération dont font preuve Nehru et le Congrès.

En juillet 1947, le Gouverneur Baron, en mission à Paris rend compte de la situation au gouvernement qui décide, en signe de bonne volonté, de remettre les “loges“ à titre gracieux au nouveau gouvernement indien, le jour même de l’indépendance. Ces “loges“ sont vraiment surréalistes : ce sont de minuscules établissements, regroupant quelques maisons, totalement enclavés en territoire indien. Ce sont : Mazulipatam et Calicut qui dépendent de Yanaon ; Dacca, Cassimbazar, Patna et Balassore rattachés à Chandernagor ; la “factorerie“ de Surate qui existe toujours théoriquement bien qu’il n’y ait plus de Résident français pour l’administrer depuis … 1823. Le statut de ces curiosités résulte du Traité de Versailles de 1783 et d’une convention explicative de 1787, mais il est bien mal défini. La souveraineté française ne peut y être totale du fait de l’enclavement et certaines facilités d’extradition doivent être accordées aux autorités britanniques. En réalité, les loges ne sont que de simples factoreries dont le statut relève du droit privé, ce qui explique, ainsi que le faible nombre d’habitants (2000), que cette cession ne soulève aucun problème en France.

Ces “gestes“ –remise des loges, accroissement de l’autonomie interne- sont bien perçus par New-Delhi, qui trouve là le moyen de se démarquer du communiste Soubbaya à la faveur des troubles qui éclatent à Chandernagor. Le 27 août, Gandhi fait une déclaration inattendue : “la France est un grand pays, ami de la liberté. Elle ne doit être soumise à aucun ennui de la part de l’Inde qui vient d’entrer en possession de sa liberté. L’Inde doit toujours protéger les possessions françaises dans l’Inde, contre toute action illégale des Indiens“. Le projet communiste d’organiser à Pondichéry un “Congrès de la Libération“ avorte. Bien que les manifestations et les revendications par la presse indienne se multiplient, M. Maurice Schumann, chargé de mission par le gouvernement français, est amicalement reçu par Sri Aurobindo, Gandhi et Nehru. De même, les discours “fédéralistes“ prononcés par le gouverneur Baron, Maurice Schumann et le député Lambert Saravane, à l’occasion de la cérémonie d’investiture des nouveaux membres du Conseil de gouvernement sont bien accueillis. En octobre, l’Union Indienne s’abstient même de porter l’affaire indochinoise devant l’O.N.U., malgré la démarche pressante d’Ho-Chi-Minh. 

Mais au fond, même si le gouvernement indien, pour l’instant, se refuse à une solution par la violence, il n’en estime pas moins que les Etablissements français doivent revenir à l’Union Indienne. Gandhi ne peut pas être plus clair dans son message du 9 novembre 1947 : “je suis surpris que mon geste amical de Chandernagor ait été mal interprété au point de me prêter l’idée que je puisse approuver un statut inférieur dans ce petit Etablissement… De toute façon, mon opinion est très nette : il n’est pas possible pour les petits Etablissements étrangers de rester dans la servilité, en face des millions de leurs compatriotes qui se sont libérés de la domination britannique“. Les négociations avec l’Inde commencent à la fin du mois de février 1948 et M. Daniel Lévi, ambassadeur de France, remet à New-Delhi un projet de statut accueilli favorablement. Le 3 mars, Nehru déclare : “Il a été convenu entre l’Inde et la France qu’un référendum populaire réglerait l’avenir des Etablissements français de l’Inde“. Après de longues négociations, une déclaration commune franco-indienne publiée le 28 juin 1948 déclare que les deux gouvernements rechercheront une solution amicale dans un esprit d’amitié : l’Union Indienne accepte la formule du référendum pour régler le statut des Comptoirs. “Les résultats de cette consultation vaudront pour chacun des cinq Etablissements et non globalement pour l’ensemble ». Ces accords de juin 1948 resteront pour le gouvernement français la base intangible de toutes les négociations ultérieures.

 

Premiers soubresauts

Mais le 19 mars, des troubles graves, aux répercussions importantes, avaient éclaté. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants communistes sous la conduite de M. Soubbaya avaient assiégé l’Administrateur et le conseil exécutif et leur avaient extorqué une proclamation d’adhésion immédiate de Chandernagor à l’Union Indienne, immédiatement déclarée nulle et non avenue par le Pandit Nehru. Outre les communistes, sont également partisans du rattachement les adeptes du Mahashaba, mouvement indien d’extrême droite. Les partisans du rattachement par des moyens légaux après négociation se comptent dans les rangs du petit parti du Congrès de l’Inde française. La troisième tendance, la plus puissante, est représentée par le parti socialiste de l’Inde française dont le leader est M. Goubert et qui, à cette époque, préconise une libre association avec la France. Mais dans les mois et les années qui vont suivre, l’attitude des différentes formations politiques sera très mouvante et même contradictoire. Les communistes, indésirables en Inde, se servent de l’Inde française comme havre de paix et, dès lors, M. Soubbaya préconise le maintien des Etablissements dans l’Union française. Le 30 avril, les socialistes remportent un net succès à l’Assemblée représentative et une motion d’intégration immédiate est repoussée par 27 voix contre 10. Il est vrai que le 1er avril, le gouvernement indien avait annoncé sa décision de dénoncer au 1er avril 1949 la convention douanière de 1941, et cette mesure a été fort mal reçue dans les Etablissements, y compris par les pro-indiens les plus affirmés. Alors que s’amorce l’été 1948, il ne semble pas inconcevable que les Etablissements gardent un lien privilégié avec la France.

 

La cession de Chandernagor

Deux problèmes doivent désormais être réglés dans le prolongement des accords de juin 1948 : les élections municipales et la consultation prévue pour l’autodétermination des comptoirs. Dans ce processus, Chandernagor va connaître un destin séparé des autres Etablissements. Située dans la banlieue industrielle de Calcutta, sans accès à la mer, il est clair que Chandernagor ne pourra rester longtemps encore sous souveraineté française, d’autant que la population locale manifeste moins d’attachement à la France que celle de Pondichéry. Dès le 27 août 1948, les élections municipales sont organisées et le Parti Nationaliste, partisan intransigeant du rattachement immédiat triomphe. Le 3 avril 1949, l’assemblée municipale de Chandernagor fixe le référendum pour le 19 juin. Les électeurs devront répondre à la question suivante : “approuvez-vous le maintien de la ville de Chandernagor au sein de l’Union française ? “. La population de la ville comprend 19.903 citoyens français dont 4 de souche métropolitaine. Il y a 7.587 votants sur 12.840 inscrits et le nombre de “oui“ n’atteint que 114 contre 7.473 “non“. À la suite d’une conférence franco-indienne tenue à Calcutta, le 13 août 1949, l’Administrateur français remet l’administration de la police aux autorités indiennes, et le reste de l’administration suit le 2 mai 1950. Cette cession de facto est suivie d’une cession de jure par le Traité du 2 février 1951 ratifié par une loi du 17 avril 1952. Ainsi s’éteint la présence française au Bengale.

 

Les élections dans les Etablissements du sud

Le destin des Etablissements du sud va connaître de multiples rebondissements, jusqu’à la crise finale de 1954. Les élections municipales ont lieu le 24 octobre 1948. Le parti socialiste en sort grand vainqueur : il obtient 82 sièges sur 103 à Pondichéry et 64 sur 74 à Karikal ; les douze sièges de Yanaon reviennent à des partisans du maintien dans l’Union française. Mais à Mahé, courant octobre, des incidents graves se produisent, qui empêchent l’organisation du scrutin. Laissons la parole à un journaliste de Témoignage Chrétien qui était à bord de l’aviso Commandant Bory détourné sur Mahé pour rétablir l’ordre : « Nous n’étions plus qu’à cinq jours de Saïgon. Une nuit, brusquement, l’aviso vira de bord et mit le cap sur la France … (…) c’était Mahé. (…) Mais d’Administrateur ? Point. Il a été arrêté ainsi que sa famille le matin même. Et au haut du mât heures, coup de théâtre : un piroguier accoste l’aviso et remet une lettre : « Suis revenu à la Résidence avec ma famille. Signé : Perrier, Administrateur ». (…) L’Administrateur, un Indien vêtu de blanc, nous accueille. Il raconte : “AU matin, ils hissèrent le pavillon de l’Union indienne sur le Territoire. Lorsqu’ils virent le navire de guerre mouiller au large de Mahé, craignant les complications, ils m’arrêtèrent (…) et dès le lendemain, on me libéra pour, disaient mes ravisseurs, sauver la ville du bombardement“. Aucun bombardement n’a évidemment jamais été projeté, mais cette démonstration suffit et tout rentre dans l’ordre. En définitive, les élections municipales ne pourront se dérouler que le 27 février 1949. Les éléments pro-indiens décidant de s’abstenir, une municipalité pro-française est élue.

 

Les pressions indiennes

L’évolution de la situation politique en Inde française intéresse au plus haut point New Delhi. L’attitude de Nehru est d’abord bienveillante : il refuse en mars 1958 le rattachement de Chandernagor par la force et il condamne les agissements communistes. Mais dès le mois de mai, une attitude nettement plus hostile se dessine : des violations de la compétence territoriale et personnelles françaises sont perpétrées à partir du territoire indien. À l’automne, les élections municipales sont l’occasion d’une violente campagne politique : l’Inde exige l’envoi d’observateurs indiens et, devant le refus opposé par le gouvernement Schuman, demande l’ajournement du scrutin. Dans l’affaire de Mahé, de même, sa “passivité active“ ne fait pas de doute. Mais c’est en définitive par la pression économique plus que politique qu’elle se décide à agir.

L’Union douanière de 1941, dictée par les circonstances, si elle avait permis un ravitaillement régulier, n’en avait pas moins favorisé le développement des ports indo-britanniques au détriment de Pondichéry. L’économie de l’Inde française était de donc de fait réglée par le gouvernement de l’Inde britannique. Dans ce contexte, la dénonciation de l’union douanière au 1er avril 1949 et l’instauration d’un blocus douanier et policier qui interdit toute relation entre les Comptoirs ainsi qu’avec leur hinterland, sont dramatiques. Le gouvernement français peut bien réagir en prenant diverses mesures économiques (infrastructures, injection d’argent frais, encouragement aux exportations textiles), ce blocus ne fait que confirmer la viabilité hypothétique des Etablissements.

 

L’ajournement du référendum

On avait pu croire, au vu des résultats des élections municipales d’octobre 1948 que le sentiment autonomiste était suffisamment puissant pour imaginer un maintien des quatre Etablissements dans l’Union française. Mais comme le titre Le Monde du 9 janvier 1949 : “les francophiles, vainqueurs en octobre, perdent du terrain… ou font volte-face !“ En effet, le 20 décembre 1948, l’Assemblée représentative de l’Inde française a voté une motion approuvant la résolution du Congrès national indien de Jaïpur, qui exige l’annexion de toutes les possessions étrangères aux Indes, et demandé l’ouverture de négociations entre Paris et New Delhi. C’est donc un revirement complet du parti socialiste. Il n’est d’ailleurs pas seul. M. Paquirissamy Poullé approuve cette résolution, alors qu’il a été élu sous l’étiquette socialiste et que, dans le même temps, il offre son adhésion au groupe M.R.P. du Conseil de la République ! Il est vrai qu’auparavant, ce sénateur, ignorant ou presque la langue française, a été apparenté au groupe communiste ! Que comprendre dans cette vie politique compliquée et mouvante à l’excès ? D’une manière générale, les élus commencent à préférer la voie de la négociation directe à celle du référendum. Cependant, au cours d’une réunion commune tenue à Pondichéry, 200 maires ou conseillers municipaux fixent la consultation au 11 décembre 1949 dans les Etablissements du sud. Mais ils reviennent rapidement sur leur décision et demandent un ajournement du scrutin ; une mission est même envoyée à Paris et à New Delhi pour insister sur leur volonté d’autonomie complète et leur préférence pour une solution négociée. D’autres raisons sont à l’origine de l’ajournement de la consultation : querelle avec l’Inde au sujet de l’envoi d’observateurs de la Cour internationale de justice, problème de la révision des listes électorales, … Le Parlement peut bien, par une loi du 3 avril 1950, autoriser le gouvernement à organiser un référendum, ce dernier n’aura jamais lieu.

Les choses restent en l’état, même si en octobre 1950 le gouvernement indien assouplit un peu son contrôle policier. L’année 1951 est marquée par les élections législatives, qui marquent une fois de plus l’échec des partisans intransigeants du rattachement et le triomphe du parti socialiste. Un homme qui va marquer les dernières années de l’Inde française est élu député : M. Goubert. Il est dépeint dans la presse comme étant « violent, sans scrupules, écrasant tous ceux qui retardent sa marche au pouvoir, se servant à tour de rôle de la France, puis de l’Inde, régnant par la compromission, la corruption et la terreur, il a laissé le souvenir d’un gangster doublé d’un gauleiter“ (Le Monde du 19 août 1954). Cet homme, par ses excès, ses revirements et ses méthodes jouera un rôle important dans la crise finale de 1954.

 

La crise finale

Tout le monde sent bien que cette situation ne peut être que provisoire. Au plan économique, elle ne fait qu’empirer, suite à la hausse des prix des matières premières nécessaires aux cotonneries de Pondichéry. Une grave crise monétaire s’y surajoute an mai 1952. En juin 1953, une nouvelle crise industrielle aboutit à la fermeture des usines de Pondichéry. Le blocus de l’Inde ne se relâche pas : dénonciation des conventions sur le sel, isolement de Mahé, arrêt des livraisons d’électricité à Pondichéry en décembre 1953, entraves à la circulation entre Pondichéry et ses aldées…

Au plan politique, le dialogue de sourds se poursuit entre la France et l’Inde à propos du référendum. En octobre 1952, le gouvernement indien fait savoir à la France qu’il ne se considère plus comme lié par l’échange de notes du 29 juin 1948 ; la formule du référendum doit être répudiée au profit d’une cession pure et simple. Cette attitude peut être expliquée par la crainte du gouvernement indien de créer, en autorisant un plébiscite dans les Etablissements français, un précédent pour le Cachemire, où il redoute la décision de la population musulmane. La France déclare s’en tenir à l’accord de 1948

Au début de 1954, les événements se précipitent. Le député Goubert, en différend avec le Commissaire de la République, M. Ménard, demande le rappel de ce dernier. Devant le refus du gouvernement, il passe avec le maire de Pondichéry en territoire indien, d’où il entretient l’agitation. Le 22 mars, cinq des six membres du Conseil de gouvernement se prononcent pour l’intégration immédiate sans référendum. Le même jour, le gouvernement Laniel réaffirme le principe du référendum et envoie en mission M. Tezenas du Montcel, inspecteur général de la France d’outre-mer. La tension s’accroît : les bandes armées de Goubert envahissent les aldées et les communes de Pondichéry. Le 3 mai, le maire de Yanaon et quatre conseillers municipaux se réfugient en territoire indien après avoir adressé un télégramme au gouvernement français pour demander l’intégration. Le 13 juin, des nationalistes “libèrent“ Yanaon qui cesse ainsi de facto d’être sous contrôle français. Au mois de juillet, c’est au tour de Mahé de subir le même sort : “Mahé, petite ville de cinq mille habitants, a abandonné la résistance passive (…) l’administrateur Deschamps, un gendarme, soixante-dix cipayes, se sont embarqués à bord du Granville, qui était venu les chercher (…) Le drapeau bleu-blanc-rouge continuait de flotter quand il leva l’ancre. À peine le paquebot eut-il disparu vers le sud que le tricolore indien était hissé (…) rapporte laconiquement Le Monde.

 

Il faut négocier

Au retour de la mission Tezenas du Montcel, le principe d’une conférence franco-indienne est adopté. Elle s’ouvre le 14 mai 1954 à Paris, mais la pierre d’achoppement reste le référendum. Les positions semblent inconciliables et les pourparlers sont interrompus le 4 juin, même s’il est décidé de les reprendre dès que possible à New Delhi. C’est à ce moment que se produisent les événements de Yanaon et que le gouvernement décide l’envoi d’un renfort de police de cinquante gendarmes de marine transportés sur un bâtiment de commerce, ce qui provoque une protestation immédiate de l’Inde qui estime que le Traité de 1814 est violé. Dans sa séance du 29 juin 1954, l’Assemblée nationale lève l’immunité parlementaire de Goubert et autorise les poursuites contre ce député. La situation n’a jamais été aussi critique sur place et aussi bloquée sur le plan diplomatique.

L’avènement du gouvernement Mendès-France fait évoluer les choses. Une fois la paix en Indochine signée et la querelle de la C.E.D. enterrée, les pourparlers reprennent à Delhi entre le gouvernement indien et l’ambassadeur de France, le comte Ostrorog. Pendant l’été, la situation s’était encore dégradée : Pondichéry était totalement isolée, les canaux d’irrigation bloqués, les rizières asséchées. Les sociétés pétrolières installées à Colombo ayant refusé de ravitailler le Territoire, il avait fallu faire venir l’essence de France. La négociation était donc la seule issue possible. Le gouvernement avait d’abord envisagé une évacuation unilatérale[10], de façon à placer le gouvernement indien devant ses responsabilités, mais finalement, la France doit se résigner à la liquidation, en abandonnant son intransigeance de principe sur la question du référendum, dont l’Inde redoute l’effet de contagion dans les régions où le résultat semble moins assuré que dans les enclaves françaises. Après de grosses difficultés, les négociations aboutissent finalement à un accord en date du 14 octobre 1954 : “Tous les membres élus de l’Assemblée représentative et des conseils municipaux des Etablissements se réuniront le 18 octobre dans l’Etablissement de Pondichéry, afin d’examiner les dispositions étudiées en commun pour un règlement définitif du problème (…) et de se prononcer sur ces dispositions exprimant ainsi la volonté des populations“. Le référendum est donc esquivé par une consultation des édiles et, au congrès de Kijéour, le 18 octobre, le rattachement à l’Inde est acquis par 170 voix contre 8. Le 21 octobre 1954, “l’Accord établi par les gouvernements français et indien“ est signé à New Delhi, dont l’article premier dispose : “Le gouvernement de l’Inde prendra en charge à la date du 1er novembre 1954 l’administration du territoire des établissements français de l’Inde“. C’est la conclusion de trois siècles de présence française.

Par une dépêche du 12 novembre, l’ambassadeur Ostrorog dresse le bilan de la fin de l’Inde française : “D’une manière concrète, la perte des Etablissements ne comportait donc pas de sérieux sacrifices. C’est sur le plan sentimental qu’ils apparaissaient : trois siècles de vie commune, les souvenirs historiques remontant à Louis XIV, le respect de nos droits par le Traité de Vienne, l’attitude libérale adoptée par la France avant tout autre pays d’Europe à l’égard des populations qui, malgré la différence de religion, de langage et de race, reçurent l’ensemble des droits civiques et politiques attribués aux citoyens, tous ces motifs venant à la fois du cœur et de la raison maintenaient des liens très forts entre la métropole et ces cinq petites villes de l’Inde, derniers vestiges de l’Empire fondé par Dupleix (…) Il était douloureux de s’en détacher, mais du jour où cette rupture devenait certaine, mieux valait de toute évidence garder l’initiative et procéder de manière amiable ; (…) cette solution concertée a été définie en une phrase émouvante : “Nous avons évité l’effusion de sang. Nous n’avons pas empêché les larmes de couler“ (…)“.

Quand l’histoire prend fin, la nostalgie demeure. Pondichéry, où vivent 15.000 Indiens de nationalité française reste confusément dans nos mémoires. Ces vestiges de l’Inde des Français témoignent des combats douteux, des occasions perdues et du rendez-vous manqué entre la France et l’Inde, il y a plus de deux siècles.



[1]    Martineau, Alfred, Dupleix et l’Inde française, 4 vol., Société d’Editions Géographiques, Maritimes et Coloniales, Paris, 1920-1928

[2]  du même auteur, Les dernières années de Dupleix, Paris, 1922.

[3]  Crépin, Marc, Mahé de la Bourdonnais, Editions Leroux, Paris, 1922.

[4] Toussaint Auguste, Histoire des Iles Mascareignes, Berger-Levraut, Paris, 1972.

[5] Martineau, Alfred, Bussy et l’Inde française, Société d’Histoire des colonies françaises et Editions Leroux, Paris 1935.

[6]  Sur Lally : Marc Chassaigne, Le comte de Lally, Société d’Histoire des colonies françaises et Editions Larose, Paris, 1938 ; Pierre-Antoine Perrod, L’affaire Lally-Tollendal, une affaire judiciaire au XVIIIe siècle, Editions Klincksieck, Paris 1976.

[7]  Il n’y a pas de biographie récente de Suffren mais on lira avec intérêt l’article d’André Zysberg, Suffren, un Napoléon sur mer. L’Histoire n°36, juillet-août 1981.

[8] Coret Alain, La cession de l’Inde Française, Revue juridique et politique de l’Union française, n°3, juillet-septembre 1955 et n°4, octobre-décembre 1955.

[9]  Dr N.V. Rajkumar, The problem of French India, All-India Congress Committee, New Delhi, 1951.

[10]  Extrait de la note de M. de la Tournelle, Directeur général des affaires politiques du ministère des affaires étrangères, en date du 23 juillet 1954 : “en raison de la perfidie déployée par les autorités de Delhi pour arriver à leurs fins, nonobstant les assurances données par la France, on peut s’interroger sur l’opportunité d’accorder, outre que la cession territoriale apparaît inévitable, les satisfactions qu’elles attendent d’une solution concertée. Dans ce cas, il faudrait prévoir le retrait des autorités françaises, à la date et aux conditions que nous prendrions volontairement par décision unilatérale ; En se prévalent de la non-violence, et en rappelant les agissements de l’Inde, le gouvernement français lui laisserait implicitement la responsabilité d’une procédure qui ne comporterait pas de consultation populaire“. (Documents diplomatiques français, ministère des affaires étrangères, Imprimerie nationale, 1987).