Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 202)

 

La Maîtresse des épices, Chitra Banerjee DIVAKARUNI, Picquier Poche

 

La Maîtresse des Epices est un roman séduisant bien que bien étrange pour un lecteur occidental, mais il sera familier au lecteur initié aux légendes de l’Inde, à ses rituels sacrés et à son univers où toute chose créée, même la plus inerte, a une âme réelle et agissante, à l’image des épices de ce livre.

L’héroïne du roman, Tilo, est au confluent des deux mondes évoqués : le monde indien est ici un « no man’s land » onirique, rempli de magie et de sortilèges tandis que le monde occidental reflète la vie sordide et quotidienne d’un petit nombre d’indiens exilés, victimes du mirage américain. 

Tila, c’est elle la maîtresse des épices. Son nom est tout un symbole. Elle a choisi ce diminutif de Tilottama parce que cette danseuse lui ressemble. C’est la très belle apsara qui a essayé de s’infléchir de la tutelle d’Indra et a encouru sa malédiction. Le nom de Tilo contient également dans sa racine le mot « til », le grain de sésame doré d’où l’on extrait l’essence pourvoyeuse de santé, d’espoir et de vie.

Et l’histoire de Tilo est englobée dans son nom.

Elle a obtenu son grade de « maîtresse des épices » sous la conduite de la plus vieille des mères, la maîtresse des maîtresses, dont elle était la novice la plus douée. Elle l’a emporté sur ses compagnes après de longues années d’initiation et à travers d’infinies épreuves dont la dernière -une purification par le feu – a transformé la belle jeune fille qu’elle était en une sorcière fripée et loqueteuse. Mais c’est une renaissance. Elle est autre. L’âpre discipline et la dure métamorphose lui ont donné la connaissance des épices –« qui n’est pas affaire de cuisine mais alchimie- », qui l’ont investie de leur pouvoir, à la seule condition d’en user dans la stricte observance de règles précises : elle doit renoncer à toute coquetterie, à tout regard, à tout contact, se détourner de l’homme et vivre dans le lieu clos, confiné, de son épicerie d’épices. Transgresser ces interdits lui ferait perdre l’énergie gagnée si difficilement et l’aptitude à soigner, apaiser, rasséréner tout être malmené par la vie, la famille et les vieux usages traditionnels et obsolètes.

Tilo est désormais le chaman généreux, la thérapeute compatissante, la médiatrice entre les forces inconnues qui guident et ordonnent d’une part et d’autre part ces gens qui se sont réunis dans un pays étranger, dans des habitudes de vie qui ne sont pas les leurs et qui chercheront refuge dans son épicerie, sorte de cocon maternel, où rassurer leur corps et apaiser leur âme. Et entrent dans l’épicerie  Haroun, Lalita, Geeta ou Jagjit et d’autres. Et chacun d’eux fait l’objet d’une chronique narrative bouleversante –autant de petits romans dans le roman- où se racontent les choses de la vie, amères ou douces, violentes et révoltantes, le plus souvent douloureuses. C’est là que réside la partie la plus attachante du livre où l’on suit avec inquiétude le destin de chacun. Tilo choisit pour eux quelles poudres d’épices mélanger, diluer, quel accompagnement de formules rituelles propitiatoires, quels mantras prononcer afin qu’ils puissent ressortir de son antre prometteur avec quelque espérance. 

Mais il ne faut pas en écrire davantage. Il faut au lecteur rencontrer Raven et Tilo aussi. Qui sont-ils ?…

Le roman rempli de lyrisme et de poésie se déroule en entremêlant, à travers les légendes millénaires de l’Inde, les histoires de ces indiens expatriés, qui sont nos proches frères humains, et dont nous suivons les trajectoires, qui cahotent entre joies et peines, avec curiosité et tendresse.