Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 203)

 

L’équilibre du monde, Rohinton  MISTRY, Ed. Albin MICHEL  Poche

 

La lecture éprouvante du roman de Rohinton Mistry ne peut qu’ébranler le lecteur. Son beau titre « L’équilibre du monde » paraît porteur de promesses, or le lecteur est très vite emporté dans une saga familiale dont il va parcourir l’histoire douloureuse sur trois générations et découvrir les destins tragiques des deux héros autour desquels gravite un monde d’êtres misérables qui tous ploient sous le poids accablant des lois d’une civilisation millénaire.

Om et Ishvar sont des « intouchables », ce groupe humain auquel Gandhi avait donné le nom de « harijan » -enfant de Dieu– pour tenter de les libérer de la malédiction de leur caste, ce qui fut un effort tout à fait vain puisque les castes supérieures ont toujours sur eux -nous sommes dans les années 1970-1980- droit de vie et de mort.

C’est ainsi que la famille d’Ishvar et de Om sera massacrée tragiquement –femmes et enfants- par un brahmane tout puissant, corrompu, jaloux -même des intouchables- et cupide. Le crime des pères qui savaient bien (p.213)»  qu’une vie sans dignité est une vie sans valeur » et qui savaient aussi (p.142) « que la morale du système des castes maculait tout » avait été de transformer leurs fils, voués à la cordonnerie et à la puanteur des tanneries selon la loi incontournable des intouchables, en artisans tailleurs, dont le travail est plus propre, plus rémunérateur, plus noble enfin.

Et voilà l’ordre du monde renversé, les pères ont osé briser la chaîne immémoriale de leur caste (p.217) « le père est plus à blâmer que le fils : il s’est attaqué par son arrogance à tout ce qui nous est le plus sacré ». Ce que les siècles avaient constitué, Dukhi (père de Ishvar et grand père de Om) avait osé le défaire ; il avait transformé des cordonniers en tailleurs, détruisant l’équilibre millénaire de la société. Transgresser la règle des castes méritait la plus sévère des punitions, dit le brahmane thakur Dharamsi (un thakur est un propriétaire terrien).

Quelles punitions ? L’éventail en est large : lapidation, pendaison, plomb fondu dans les oreilles, obligation de manger ses excréments. Pour la famille d’Ishvar et de Om (p.217), le thakur fit poser des charbons ardents sur les parties génitales, il leur en fit bourrer la bouche ; il fit brûler la maison pleine  de ses occupants et les policiers rapportèrent que rien ne permettait de soutenir l’accusation d’incendie volontaire et de meurtre.

Restent donc les deux héros qui n’ont échappé à cette tuerie que parce qu’ils étaient absents. Ils vont quitter ce village aimé et maudit pour chercher du travail dans la grande ville, Calcutta, qui n’est jamais nommée. Commence alors pour eux une longue errance, une longue quête parce qu’ils n’ont rien d’autre pour survivre que leur grand savoir faire dont personne ne veut. La ville est sordide, dangereuse, égoïste, inhumaine : elle n’est qu’un grouillement d’êtres miséreux, infirmes, voleurs par nécessité pour qui le bien, le mal n’ont aucun sens, chacun est l’esclave de chacun, personne n’est libre, tous sont tour à tour des proies ou des prédateurs. Tout le roman n’est qu’un constat d’exploitation sociale. La pauvreté, la misère avalent littéralement les hommes pour leur extraire une force de travail qui leur permette à peine de survivre, puis elles les recrachent « comme des scories à recycler ».

Le roman foisonne de vies entrelacées –blocs narratifs en mosaïques ou en fresques, touches alternées d’un feuilleton continu-.

Les deux héros rencontrent aussi quelques êtres attachants, qui surprennent dans ce roman par leur humanité : des musulmans qui vont les aider malgré le drame de la partition (p.182) -« les musulmans se sont beaucoup plus comportés en frères que ces salauds de brahmanes et de thakurs » . Ils trouvent sur leur chemin l’amitié de Maneck et de Shankar, (un homme tronc), la protection du maître des mendiants et surtout l’aide de Dina qui évolue dans ses sentiments et son action tout au long du récit et donne à Ishvar et Om une période de stabilité, de bien être et même des instants de bonheur toujours éphémères, toujours balbutiants. Le sort de ces personnages vacillera constamment parce qu’il est établi sur un fond de corruption généralisée, de déséquilibre permanent, de dangerosité éprouvante avec l’incertitude de vivre et une totale incapacité à se projeter dans un futur. Cette existence ne permet même pas à la volonté de se lancer dans une lutte politique : elle sera avortée par une difficulté à atteindre une conscience sociale qui crée un but à l’existence et modifie même un peu la vie.

Le Premier ministre de ces années-là (1970-1980), Indira Gandhi, qui n’est jamais nommée, va prendre deux décisions qui vont bouleverser tout ce monde humble et soumis : elle décrète « l’état d’urgence » destiné à embellir la ville et à la nettoyer de ce qui la salit et l’enlaidit. Elle veut aussi réduire la démographie galopante et dangereuse pour la nation. Les intentions sont louables, mais non ses moyens d’actions : les policiers avec leurs chars agiront sans discernement, sans conscience et d’autant plus sérieusement que leurs agissements sont fournisseurs de prébendes. Pour assurer nettoyage et stérilisation se multiplient les rafles, les chasses à l’homme, des destructions aveugles, les rackets, les tueries, et la population dans sa faiblesse et son impuissance ne peut être réduite, si elle survit, qu’à l’état de déchets.

Le lecteur reste incrédule à la lecture de ce roman-fleuve dont les neuf cents pages n’apportent qu’amertume, malaise et révolte.

Nous savons que l’Inde est en pleine expansion, mais qu’en est-il de ces pauvres gens ?

Mistry écrit en exergue ces deux lignes tirées de Balzac :

«  Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman :

    All is true ».

Pour finir nous pouvons évoquer ce grand couvre lit que Dina avait fait avec les chutes de tissu dans l’atelier où travaillaient Ishvar et Om :

p.823 - tous ces fragments, elle les avait étroitement assemblés avec une aiguille, du fil et de l’affection - Et le patchwork aura le même dénouement que ces personnages .

p.881 « Aïe, aïe ! s’écria Ishvar, qu’est-ce que c’est que ça ? ». Un fil pendait du couvre lit sur lequel il était assis et s’entortillait autour d’une roulette.

«  Laisse-moi voir. ». Ishvar se souleva légèrement sur les bras pour permettre à Om de retirer le couvre-lit. Ils trouvèrent la pièce qui s’effilochait.

«  Heureusement que vous l’avez vue, dit Dina. Sinon toute la pièce se serait décousue… »

Comme leur vie !