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 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 207)

 

L’intermède français en Inde, Secousses politiques et mutations juridiques,
David Annoussamy, IFP et l’Harmattan, 412 p., 2005

Voici un livre qui apporte un éclairage original sur les trois siècles de la présence française en Inde, un intermède comme la nomme l’auteur, David Annoussamy, qui fut un observateur privilégié et même un acteur de la fin de cet intermède. Sans doute est-ce le premier ouvrage qui entreprend d’expliquer, à travers les événements historiques, la manière dont s’était constituée une entité sociale et politique peu banale et plutôt digne d’intérêt qu’étaient les Etablissements français de l’Inde et, plus particulièrement, Pondichéry jusqu’en 1954. En ce début de XXIe siècle, cinquante ans après le transfert de facto, il est remarquable de relever que cet intermède a laissé une empreinte durable dans le statut personnel de nombreux Pondichériens, quelle que soit leur résidence actuelle, mais aussi dans l’organisation de plusieurs institutions.

L’installation française en Inde n’a jamais été la conséquence d’une action militaire. C’est même un prince indien, Sher Khan Lodi, qui concède, de sa propre volonté, à la Royale Compagnie de France l’emplacement de Pondichéry où Bellanger de Lespinay arrivera en 1673, bientôt suivi, l’année suivante, par François Martin. Il allait s’ensuivre 280 ans de péripéties économiques et politiques faites de plusieurs éclipses de la présence française, conséquences des aléas de la fortune des armes en Europe entre la France, les Pays-Bas et surtout le Royaume-Uni. Pondichéry se retrouvera entre les mains hollandaises de 1693 à 1699, entre les mains anglaises, qui raseront totalement la ville européenne entre 1761 et 1765. De 1778 à 1784 les Anglais occupent à nouveau la ville (contrecoup de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique), qui sera reprise en 1793 et finalement restituée en 1816 après le Traité de Paris. Pondichéry restera alors lié à la France jusqu’au Traité de cession de facto de 1954.

Des péripéties de la présence française en Inde l’auteur retient que les heures glorieuses furent sans lendemain et les qualifient à juste raison d’ « expansion manquée ». Après la longue parenthèse de la Révolution française et de l’Empire, c’est un nouveau départ qui est pris dans un climat apaisé mais longtemps encore plein de suspicion entre Français et Britanniques. L’idée originale de l’ouvrage est de reprendre l’évolution du territoire par l’analyse de l’impact des politiques successives sur le peuplement, sur l’enseignement et sur l’installation de la démocratie. Tous ces domaines étaient parvenus à façonner une société qui, par certains côtés, était arrivée à un stade politique et même d’intégration sans commune mesure avec celui de l’Inde anglaise. Le rattachement de Pondichéry à l’Union indienne s’est effectué sans consultation de la population locale, mais c’est tout de même l’attitude de cette dernière qui a incité la nouvelle patrie à accorder un statut de Territoire de l’Union aux anciens comptoirs français.

Pour l’auteur, lui-même spécialiste du droit, l’analyse des institutions, du corpus juridique pondichérien et de son insertion progressive dans le droit français, constitue un champ d’études et de réflexions passionnant. La volonté française, dès le XVIIe siècle, de maintenir et de protéger les coutumes des populations locales, l’existence d’un Conseil Supérieur garant du droit, puis la politique d’intégration proposée, dans la seconde moitié du XIXe siècle avec la possibilité de la renonciation au statut personnel et enfin la citoyenneté reconnue à tous avec la Constitution française de 1946 ont permis l’installation progressive d’une démocratie locale où les clivages n’étaient pas ethniques, mais bien de caractère idéologique. La présence de parlementaires d’origine indienne dans la Chambre des députés à Paris, les municipalités et les conseils ont été autant d’institutions qui jouaient un rôle dont devait tenir compte l’administration du territoire assurée par le gouverneur puis par le Commissaire de la République.

Le Traité de cession a toujours des conséquences sur le droit à appliquer aux personnes que ce soit sur les questions de statut personnel, de nationalité, de mariage, de régime matrimonial et de succession. L’auteur regrette que la période de transition que constituait le de facto n’ait pas été mise à profit pour transmettre la connaissance d’un droit bien structuré. La cause en est la culture juridique des nouveaux venus et l’utilisation de la langue anglaise qui ont contribué à une incompréhension souvent totale.

Entre 1962 et 1966, l’Union indienne a, de façon massive et assez abrupte étendu les lois indiennes issues du droit anglo-indien au Territoire de Pondichéry. Cette action a eu pour effet d’écarter les praticiens du droit français et « n’a pas donné aux jeunes générations le loisir de s’y initier pour gérer ce qui est resté après l’orage ». Il reste pourtant de nombreux domaines qui relèvent encore aujourd’hui de ce droit tel qu’il était en 1954 et l’auteur en fait une analyse que beaucoup de Pondichériens ou de leurs descendants liront avec profit.

Ce livre permet de comprendre l’originalité des établissements français de l’Inde et notamment de Pondichéry et l’auteur veut croire qu’il demeure à Pondichéry un climat culturel particulier :

« Assez paradoxalement, ce sont ceux qui se montrent en France les plus attachés à leur culture tamoule d’origine qui sont les plus utiles pour la conservation de la culture française à Pondichéry, car ce sont eux qui reviennent ici souvent et propagent naturellement cette culture autour d’eux, sans frais pour l’Etat français. La communauté franco-indienne de Pondichéry et de France constitue un vestige vivant qui prolonge les liens politiques séculaires éteints. »

En fin de la première partie, l’auteur dresse un portrait intéressant de sa ville :

« […], il convient de souligner que Pondichéry n’est pas une vieille colonie française devenue indépendante et développant ses institutions à partir de son acquis. Elle a été intégrée au reste de l’Inde qui a été modelée par l’Angleterre, par la transplantation de la langue et des institutions anglaises. Le français y garde quand même une part beaucoup plus importante que dans n’importe quelle ville indienne. Du fait de son insertion dans l’Inde, Pondichéry, bien que de petite dimension, s’est parée de beaucoup d’institutions d’enseignement supérieur, de recherche, d’entreprises industrielles, d’hôpitaux, de magasins et de centres de spiritualité : c’est l’œuvre des personnes venues du reste de l’Inde. C’est cette nouvelle population qui donne le ton à la vie sociale, qui mène l’économie. Cette nouvelle population provenant de divers Etats de l’Inde donne à Pondichéry un caractère pan indien. Cette richesse conjuguée à la présence restante de la France fait de Pondichéry un foyer d’inter-culturalité. »

Que ce soit l’historien ou le Pondichérien d’origine, chacun trouvera dans ce livre matière à méditation sur une aventure humaine qui a marqué ce petit point sur la côte Coromandel et y a laissé des traces que beaucoup voudraient ne pas voir s’effacer.