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(Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 210) 

 

Les castes en Inde aujourd’hui, Robert Deliège, PUF, 275 p., 2004

 

Dans un temps où la nation indienne est en passe de devenir l’une des grandes puissances économiques du monde, alors qu’elle est déjà qualifiée, et pas du tout à tort, de « plus grande démocratie du monde », l’existence et la persistance des castes paraissent souvent aux yeux extérieurs comme une anomalie qui devrait disparaître avec la « modernité ». Comme dans beaucoup d’autres domaines, l’Occidental dispose d’un ensemble de clichés qui le dispensent de connaître la nature exacte du problème de la caste qu’il confond souvent avec celui de l’intouchabilité. Ces mêmes clichés lui occultent la réalité qu’il refuse de découvrir et d’approfondir. L’organisation des castes n’est-elle pas fondée en religion et ne se justifie-t-elle pas par les mérites (ou les démérites) accumulés dans des vies antérieures ? Ce serait la raison pour laquelle la société indienne, engluée dans un substrat religieux, serait incapable d’évoluer.

Même avec de tels a priori, comment expliquer que l’Inde puisse avoir un président musulman (son prédécesseur était même un intouchable) et un premier ministre sikh ? Et puis, il faut bien constater que l’Inde, avec un taux de croissance de 6 à 9 %, des promotions annuelles de l’ordre de 150.000 ingénieurs, une présence mondiale dans les domaines des hautes technologies, de la biologie, des sciences physiques, de l’économie et des sciences de la gestion, a évolué et que, dans ces conditions, il convient de modifier la représentation que nous nous faisons de l’organisation des castes. Dans son ouvrage, Les castes en Inde aujourd’hui, Robert Deliège, en observateur attentif de la réalité indienne[1] dresse un état des lieux aujourd’hui en insistant sur la grande flexibilité et la grande adaptabilité de l’institution.

Le mot caste, d’origine portugaise relativement récente, est un terme européen qui n’a pas d’équivalent exact dans les langues indiennes. Il se veut la traduction de deux mots très différents : varna et jâti. Les varnas, au nombre de quatre, distribuent la population selon un ordre hiérarchique, des purs aux impurs et des dominants aux serviteurs, en Brahmanes, Kshatriyas, Vaishyas et Shudras. Ces catégories sont les plus connues en Occident car les indianistes les ont relevées dans quelques textes sacrés et dans les lois dites de Manou. Les Européens, avec leur souci de compréhension et de classement, se sont adressés à des Brahmanes, les seuls alors à avoir droit à l’étude des textes, sacrés ou non sacrés. On peut comprendre que ces interlocuteurs aient eu intérêt à décrire un système social où ils avaient le beau rôle.

Mais aujourd’hui, à part les Brahmanes, personne ne reconnaît vraiment sa place dans ce tableau. Les autres savent automatiquement s’identifier à une jâti. On ne connaît pas le nombre des jâtis (plusieurs centaines ou des milliers ?), car elles correspondent souvent à des caractéristiques régionales ou locales et désignent presque toujours un métier (aujourd’hui, tous les barbiers appartiennent à la jâti des barbiers, mais tous les membres de la jâti des barbiers ne sont pas des barbiers). C’est la jâti qui est la véritable caste : ses membres considèrent qu’ils partagent une substance commune qui doit être préservée, notamment par l’endogamie. D’où le problème central du mariage pour la société indienne. Groupe social avec un patriotisme de groupe, la jâti, malgré son endogamie, ne constitue pas une société autosuffisante fermée sur elle-même : de par sa nature elle a sa place dans les échanges de biens et de services avec les autres jâtis du corps social tout entier. Quant à savoir dans quelle situation hiérarchique se trouve sa jâti par rapport aux autres, cela n’est pas une question essentielle pour l’Indien. D’ailleurs la question de la caste ne présente pas un caractère obsessionnel, sauf peut-être en ce qui concerne le mariage.

Robert Deliège consacre tout un chapitre à l’Homo hierarchicus : un essai sur le système des castes que Louis Dumont fit paraître en 1966 et qui fut l’objet d’un véritable engouement. Avec ce livre, tout paraissait être dit sur les castes : les préjugés occidentaux sur la société indienne étaient traduits et synthétisés dans une œuvre hautement scientifique. Pour Dumont, la caste est la réalisation d’un système de pensée, la matérialisation d’une idéologie. L’Inde serait une société holiste radicalement opposée à l’idéologie moderne.

Cette œuvre de Louis Dumont sert de fil conducteur à Robert Deliège pour analyser et critiquer chacune des affirmations qu’il contient et dessiner la situation réelle des castes aujourd’hui.

Si les textes anciens permettent de trouver à l’organisation des castes (varnas) des fondements religieux, les jâtis, qui sont les seules divisions sociales véritablement vécues, n’ont pas, dans la réalité, de véritables incidences dans la vie religieuse des Indiens. Et même plus, les fidèles des religions non hindoues se reconnaissent une appartenance à l’une de ces formations sociales. L’adhésion séculaire d’une partie de la population au christianisme n’a pas fait cesser la stratification antérieure malgré l’égalité théorique de la personne humaine devant Dieu. La différenciation sociale, fondée à l’origine sur la spécialisation professionnelle, est la plus forte. Il semble que l’on retrouve aussi ces divisions même chez les musulmans, où la notion d’égalité dans la soumission à Dieu est particulièrement forte.

Les notions du pur et de l’impur sont souvent retenues pour caractériser et justifier l’organisation des castes : il y aurait une descente du brahmane à l’intouchable, le premier, le plus proche du monde sacré, et le dernier, le plus éloigné, voit son rôle dévolu aux tâches subalternes et impures. Deliège analyse ces notions pour mettre en valeur leur incidence plus personnelle que collective : la nourriture, l’activité sexuelle, l’utilisation bien distincte de la main droite et de la main gauche dans les différents actes de la vie quotidienne constituent tout un ensemble de règles a priori contraignantes, les manquements entraînant des rituels de purification parfois très lourds. C’est la raison pour laquelle les intouchables ruraux vivent à l’écart du village pour ne pas prendre l’eau dans le puits commun et ne pas contaminer les autres castes par leur présence (qui est pourtant tolérée pour l’exercice de leur travail dont le village a besoin). Toutes ces contraintes très fortes et souvent présentes encore aujourd’hui dans les campagnes, c’est-à-dire dans la moitié du pays, ont tendance à s’atténuer avec la vie urbaine moderne. La nécessité théorique de purification après une infraction a toujours été corrigée par l’hypocrisie astucieuse des castes supérieures, soit par l’application du « pas vu, pas pris », soit par le détournement des textes : dans une région où le brahmane devait se purifier par dix mille douches pour avoir frôlé un intouchable, la solution était trouvée par l’installation d’un tissu très fin au-dessus de l’individu concerné pour multiplier d’un coup le nombre d’aspersions ! Enfin, Robert Deliège met en évidence que la caste a fort peu d’expression religieuse et remarque que Louis Dumont, qui la qualifiait pourtant d’institution religieuse, a éludé la question de savoir pourquoi elle n’avait pratiquement pas d’expression rituelle.

Tout Indien appartient à une caste et il n’y a pas d’autre moyen d’entrer dans une caste que de naître dans celle-ci. La caste est un ensemble endogamique par excellence, d’où l’importance essentielle du mariage. La loi du dharma exige que l’on suive la trace (à l’origine, le métier) de ses ancêtres. Les gens d’une même caste estiment partager entre eux une certaine substance et cela entraîne une sorte de patriotisme de caste. Dans ces conditions, il n’est pas pensable de se marier en dehors de sa caste, d’où l’importance de la recherche de l’alliance la meilleure. Cette tâche n’est jamais laissée aux intéressés, mais aux familles qui « arrangent » l’union. Le seul correctif “personnel“ ne reposant que sur l’étude des horoscopes des deux futurs époux. Ces contraintes étaient d’autant plus fortes que les castes s’étaient éparpillées en un nombre croissant de sous-sections devenues elles-mêmes des castes à part entière. On assiste actuellement à une certaine restructuration par un mouvement de fusion de ces sous-catégories en ensembles plus larges.

Cette fusion des sous-catégories de castes est liée à un phénomène qui s’est développé depuis la fin du XIXe siècle, celui des associations de castes. Ces associations, qui ont pour caractéristique d’être des associations volontaires (on n’en fait pas partie par naissance, mais on y adhère par cotisation), jouent un rôle important soit comme force de lobbying au profit de ses membres, soit par leur action interne pour améliorer le statut de la caste dans la société. Sur ce dernier point, des associations sont parvenues à modifier l’image de la caste qu’elles représentent en prônant auprès de ses membres de nouvelles attitudes qui en font des émules des castes dites supérieures (alimentation végétarienne, scolarisation et études supérieures). Ce phénomène a pris une importance particulière depuis l’indépendance du pays et l’on peut dire que la volonté de ces associations de voir ses membres présents dans les différents partis politiques susceptibles de jouer un rôle sur le plan local ou national est un point important dans le développement de la conscience politique de la population et dans l’instauration du sentiment démocratique. Robert Deliège illustre ce phénomène par plusieurs exemples très concrets et constate que “…la caste continue de représenter un lieu fondamental d’identité compensant l’individualisme croissant de la société moderne“

Il est assez remarquable que cette organisation des castes, qui sans doute à l’origine a permis une structuration sociale liée aux métiers et un échange de biens et de services dans un système non monétarisé, ait perduré, en se modifiant considérablement, jusque dans l’économie de marché actuelle. Les castes, de solidaires dans leurs échanges bien définis, sont devenues des acteurs de la vie moderne en rentrant en compétition les unes par rapport aux autres.

La situation des “intouchables“ est un problème que l’Inde indépendante a cherché à améliorer dès ses débuts. Il faut d’ailleurs se rappeler que le problème de ces catégories pauvres, arriérées et exploitées a fait l’objet de discussions acharnées et même de luttes entre Gandhi et Ambedkar dès les années 1930. Ambedkar, lui-même d’une caste d’intouchables, aurait voulu faire de l’abolition de l’intouchabilité un préalable à l’indépendance ; il avait obtenu le principe d’un électorat séparé pour les intouchables à la conférence de la table ronde de Londres en 1931. C’est pour l’abolition de cette décision que Gandhi jeûna et fit céder Ambedkar par le pacte passé à Poona le 28 septembre 1932. En contrepartie, il fut convenu que les intouchables bénéficieraient d’un certain nombre de sièges réservés dans les assemblées législatives. Le principe d’une discrimination positive était posé et la Constitution indienne, dont Ambedkar a dirigé la rédaction, proclame l’égalité de tous les citoyens, interdit toute discrimination  basée sur la religion, la caste, le sexe ou le lieu de naissance et abolit explicitement dans son article 16 l’intouchabilité. L’article 46 prévoit que l’Etat doit veiller à promouvoir les intérêts économiques et sociaux des “sections les plus faibles de la population“ et notamment des Schedulded Castes, des Schedulded Tribes et des Other Backward Classes (OBC).

L’application de ce principe de discrimination positive constitue un des enjeux majeurs de la vie politique indienne. Plusieurs domaines sont concernés : la réservation de sièges dans les différentes assemblées électives, la réservation d’un certain nombre d’emplois de l’Etat à tous les niveaux de son administration, la garantie de bourses dans l’enseignement supérieur et enfin la facilitation dans différents domaines comme les prêts et la santé. Ces mesures, qui étaient prévues pour une durée de trente ans, devaient donc prendre fin en 1980. Bien que le système ait été fortement critiqué pour les injustices dont il est responsable (un intouchable de condition économique aisée peut être préféré à un brahmane pauvre), il est toujours en place et il semble peu probable de le voir disparaître dans un avenir proche. Il a pourtant provoqué des flambées de violence dans tout le pays. Mais le génie indien trouve, comme souvent, une parade aux inconvénients d’une situation : la Constitution donne aux Etats fédérés le soin de définir les OBC et certains de ces Etats y ont inscrit pratiquement toutes les castes à l’exception de celles des Brahmanes.

Ce système a eu entre autres conséquences celui de la politisation des “castes arriérées“ qui se sont regroupées pour des actions de contestation en vue d’obtenir le plus possible d’avantages. Ces castes se reconnaissent maintenant sous le nom de Dalits. Il est assez remarquable de voir la mémoire d’Ambedkar resurgir et une certaine animosité se faire jour à l’endroit de Gandhi. Ce dernier avait baptisé ces castes de “Harijans“, les enfants de Dieu, (et les autres, ils sont les enfants de qui ? répliquent les dalits). La statuaire d’Ambedkar a tendance à se multiplier dans toutes les villes et l’on assiste encore à des conversions au bouddhisme, comme l’avait fait Ambedkar lui-même avant sa mort, pour affirmer sa volonté de sortir du système des castes. Mais là aussi apparaît l’une des apories du problème indien : comment faire disparaître la caste tout en s’appuyant sur elle.

Robert Deliège termine ce livre, dont l’intérêt ne se relâche jamais, par une évaluation mitigée du résultat de cette politique de discrimination positive et de la difficulté ou même de l’impossibilité de la remplacer, par un système qui éviterait de reconnaître finalement cette stratification sociale que l’on proclame vouloir faire disparaître, en installant une discrimination sur les seules ressources économiques. Une des conséquences du système actuel, c’est l’attachement des “castes arriérées“ au secteur étatique, grand pourvoyeur d’emplois et de prébendes. Le secteur public peut devenir un frein dans l’adaptation nécessaire de l’économie face aux défis de la mondialisation.

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Actualité du problème du dalitisme :

1-- (Dépêche reprise par Le Monde du samedi 3 septembre 2005)

.Inde : 60 maisons de dalits (des "intouchables" selon le système des castes) ont été brûlées dans le village de Gohana à deux heures de route de New Delhi, mercredi 31 août, dans le plus grave incident de violence inter-castes survenu dans l'Etat d'Haryana. Selon la police, cet incident serait lié à une soif de revanche consécutive au meurtre d'un financier (sans doute un prêteur) de la caste Jat. Après ce meurtre et l'arrestation de quatre des leurs, environ deux milles familles d'"intouchables" avaient quitté le village par crainte de violences et les Jat ont incendié leurs maisons.

2- Dans son numéro du mercredi 14 septembre, Le Monde, sous le titre La « révolution silencieuse » des basses castes rend compte d’un livre récent de Christophe Jaffrelot[2] dont la lecture promet d’être particulièrement intéressante. L’auteur relève notamment que “paradoxalement, la caste -sous une forme politisée - a […] été un vecteur de démocratisation de la démocratie indienne “.

Décidément, l’Inde n’a pas fini de surprendre l’observateur étranger par les solutions qu’elle apporte à ses propres problèmes sans faire appel nécessairement à des constructions plus ou moins utopiques. Le “génie“ indien est peut-être là.



[1] Professeur à l’Université de Louvain-la-Neuve, Robert Deliège est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Les intouchables en Inde (Imago), Gandhi (PUF), et La religion des intouchables de l’Inde (PU du Septentrion).

[2] Jaffrelot, Christophe, Inde : la démocratie par la caste, mai 2005, 574 pages.