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 (Lettre du CIDIF n° 32-33 -octobre 2005-  page 217)

 

Les Français dans l’Océan Indien au XVIIIe siècle, La Bourdonnais et Rostaing,

Textes présentés par Philippe Haudrère, Les Indes savantes, 2005, 120 p.

 

Philippe Haudrère présente ici deux textes qui illustrent l’ouvrage précédent. Il s’agit d’un mémoire de Mahé de La Bourdonnais daté de 1733 et d’un journal de voyage fait aux Indes, sur l’escadre françoise armée en guerre, sortie de l’Isle de France, sous les ordres de M. Mahé de La Bourdonnaye, du premier février au 24 mars 1746,  par M. de Rostaing, capitaine d’artillerie. Si ce journal avait déjà été publié en 1748 et en 1758, le mémoire de La Bourdonnais est demeuré inédit jusqu’à ce jour.

La Bourdonnais, alors âgé de trente-quatre ans, avait amassé une certaine fortune par ses succès personnels dans le commerce d’Inde en Inde et épousait, en novembre 1733, la fille du directeur de l’arsenal de Lorient, Le Brun de La Franquerie. Ce dernier, ayant, grâce à ses fonctions, accès au conseil d’administration de la Compagnie, a demandé à La Bourdonnais de préparer un mémoire résumant les conclusions tirées de six années d’expérience du commerce maritime en Asie et faisant des propositions pour développer les activités des Français dans cette partie du monde. L’objectif visé fut atteint : La Bourdonnais était nommé l’année suivante au gouvernement des îles Mascareignes où il reçut les moyens d’appliquer les projets ébauchés dans le mémoire.

Philippe Haudrère fait remarquer que le style du mémoire est proche du langage parlé, car La Bourdonnais n’a pas eu une formation supérieure, son premier embarquement comme mousse ayant eu lieu à l’âge de neuf ans. Cependant, on le verra, la formulation des idées est assez agréable. Ce mémoire est constitué en deux parties : une première lettre expose des idées générales, tandis qu’une seconde les explicite point par point. En voici un exemple en ce qui concerne la marine :

« La Compagnie a donné d’assez bons ordres touchant ses officiers. Pour peu qu’elle continue à y tenir la main, elle sera servie comme elle le souhaite car elle a la meilleure instruction du monde. Mais permettez moi de vous dire qu’elle ne s’attache pas assez au choix des moyens qui conduisent à ses bonnes intentions, témoin la récompense qu’elle a promis aux capitaines et officiers des Indes qui chargeraient plus que le voyage précédent. Rien n’est mieux conçu que ce dessein, mais il fallait donc pour le faire valoir envoyer aux capitaines la facture du précédent chargement de son vaisseau évalué en tonneaux, ou lui expliquer de quelle façon on connaissait l’évaluation de son chargement, et si on fait espérer pour le plus il faut faire craindre pour le moins, mais on s’est contenté de promettre sans agir en conséquence. Cette manque d’attention avec les difficultés que l’on a ordinairement d’obtenir les récompenses les mieux promises et les mieux méritées les fait regarder comme fort éloignées, c’est ce qui empêche de s’y attacher.

Puisque la Compagnie suit les ordonnances du Roy pour les équipages, elle doit obtenir (par un arrêt de Sa Majesté) que cette ordonnance servira de règle en tout point pour sa Marine comme est celle du Roy. Cela empêchera plusieurs abus et rendra les équipages bien plus soumis. […] »

Dans la deuxième lettre du mémoire, La Bourdonnais précise ce qu’il entend par « cela empêchera bien des abus » :

« Comme dans la Marine de la Compagnie il n’y a point de subordination bien réglée entre les capitaines et officiers le service en souffre par ce que chacun veut agir à sa fantaisie et que l’on ne court point unanimement au bien général. Il faudrait donc une fois pour toutes régler une subordination et donner des ordres pour les différents cas qui peuvent arriver avec des signaux généraux afin que, quand les vaisseaux se rencontrent en mer, après s’être reconnus par leurs signaux particuliers, ils soient en état d’attendre les ordres de celui qui commande, et non pas vouloir  être tous indépendants, l’un courir au nord et l’autre au sud. »

Dans le « journal du voyage … » Philippe-Joseph de Rostaing fait le récit de la prise de Madras en 1746 à laquelle il prit part personnellement. Il évite de s’engager dans la discussion entre La Bourdonnais et Dupleix, mais donne une narration vivante des événements et avec une objectivité qui font de ce journal une « source d’information de la première importance ».