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La crise agricole et les problèmes alimentaires en Inde


par David Annoussamy




L’alimentation de l’Inde est nettement déficiente en quantité. La moitié de la population souffre de sous nutrition. La consommation alimentaire est de deux tiers de la moyenne mondiale. Cette insuffisance est inégalement répartie; elle varie considérablement selon les régions et selon les classes sociales. Une centaine de districts souffrent d’une intense malnutrition qui frise parfois la disette. Cependant le gouvernement a en stock des millions de tonnes dont une partie pourrit sous des bâches et le pays exporte des denrées alimentaires ! C’est qu’une partie de la population n’a pas les moyens financiers pour acheter ce qui lui serait nécessaire. 

L’alimentation est défectueuse en qualité également. Elle est essentiellement végétarienne ; la consommation de viande et poisson reste faible. L’essentiel de l’alimentation consiste en céréales et en légumes à gousse. La consommation des fruits et légumes frais est de deux tiers de la moyenne mondiale.

Le gouvernement essaie de pourvoir aux besoins essentiels des classes les plus démunies par un système de rationnement et la fourniture de denrées alimentaires gratuitement ou à des prix très réduits. Le mot d’ordre est la sécurité alimentaire. La Cour Suprême a déclaré que le droit à la nourriture est un droit fondamental compris dans le droit à la vie inscrit dans la Constitution.

Les besoins en aliments vont croissant du fait de l’augmentation de la population et l’augmentation progressive de la consommation individuelle. L’Inde compte 1/6 de la population mondiale et ne dispose que de 1/40 des terres émergées. Sur la superficie totale de 330 millions d’hectares 45% seulement est cultivé et 11% à double récolte. La surface arable a été sensiblement augmentée au cours du dernier demi siècle. Les possibilités futures d’accroissement sont réduites, car ce qui reste consiste en très large partie de forêts, de déserts ou de surface d’habitation. Au contraire, 6 millions d’hectares cultivés ont été divertis pour les besoins de l’habitation dans les régions voisines des villes, pour l’extraction minière, la construction de gros barrages ou l’installation de nouvelles usines au cours des 15 dernières années. 15% de terres ont été rendues incultes, du moins temporairement, par l’utilisation excessive des engrais chimiques. Face à ce problème de manque de terre, certaines compagnies se mettent à acheter des terres arables en Afrique.

Dans ce contexte l’acquisition des terres arables pour d’autres fins mérite attention. Dans certains cas les propriétaires alléchés par des prix intéressants vendent leurs terres. Mais en général l’acquisition des terres s’effectue par voie d’expropriation forcée soit pour une entreprise publique ou mixte ou même privée que l’État appâte en offrant le sol. Mais cette opération est source de problèmes. L’évaluation du terrain n’est pas effectuée sur des bases correctes, le prix offert est en deçà du prix du marché et cause aux intéressés des dépenses de litige. Dans tous les cas les intéressés perdent leur logis, leur moyen de subsistance sans compter la valeur sentimentale de l’attachement à leur terre ancestrale. Les ONGs plaident pour la réhabilitation des expropriés par l’offre soit d’un emploi dans le projet de développement soit d’un terrain agricole de valeur égale dans les environs. Le gouvernement a un projet de loi modifiant la loi d’expropriation forcée de 1894 qui a subi des modifications mineures dont la dernière en date est de1984; sa préoccupation est de pouvoir acquérir facilement les terres requises, Ce projet rencontre beaucoup d’opposition, car elle ne protège pas suffisamment les intérêts des propriétaires. Leur prise en compte qui est nécessaire augmenterait le prix du terrain et par voie de conséquence le coût du projet.

En plus des terres, l’agriculture exige de l’eau. 52% des terres cultivées sont irriguées à partir des barrages ou des étangs, le reste dépend de l’eau de pluie. Le pays reçoit en moyenne 1,100m d’eau par an. Seulement la précipitation est fort inégale. Elle est 100mm dans le nord-ouest, tandis que dans la partie nord-est elle atteint le record de10.000mm. I/6 de l’eau de pluie s’évapore. Un tiers du pays est sec dont la moitié quasi désertique. La pluviosité est très irrégulière, pouvant varier de 1 à 5 dans la même région en raison des caprices de la mousson, créant une alternance de sécheresse et d’inondations.

On compense le manque de pluie et de l’irrigation par le pompage des nappes souterraines, mais elles s’abaissent de 30cm par an. Il convient de faire machine arrière. L’espoir réside dans les procédés d’arrosage plus économiques, mais cela exige un équipement et un changement des pratiques agricoles. Le gouvernement donne des subsides pour l’équipement et assure une formation aux fermiers intéressés. Mais ceux-ci ne manifestent pas encore beaucoup d’enthousiasme. D’ailleurs les procédés tels qu’ils existent ne conviennent pas à toutes les cultures comme par exemple la riziculture inondée et les clos de bétel.

Avec toutes ces données l’Inde occupe le deuxième rang en production agricole, Une partie de récoltes estimée à 30% est perdue par les mauvaises conditions de battage et d’emmagasinage. L’agriculture occupe 52% de la main d’œuvre et contribue jusqu’à hauteur de 10% au PNB. 75% des terres sont plantées en céréales. Grâce à ce qu’on a appelé une révolution agricole consistant en la mise en culture de nouvelles terres et en procédés améliorés de culture, l’Inde qui importait des denrées alimentaires dans les années 1950 satisfait la demande depuis 1980 et même la dépasse. Seulement la demande est appelée à croître progressivement et à se diversifier.

L’Inde est à l’heure actuelle au milieu d’une crise agricole aiguë provoquant des suicides de fermiers, en moyenne 10.000 par an. Un village entier dans l’Etat du Punjab s’est mis en vente dans l’impossibilité de vivre de l’agriculture. Les causes de la crise sont les suivantes : petite dimension des propriétés, coût croissant de l’exploitation (énergie électrique, eau d’irrigation, engrais chimiques), inefficacité progressive des pesticides, surpopulation rurale, prix des denrées non rémunérateur et trop variable, concurrence internationale due à la politique de liberté de commerce des denrées fortement subventionnées dans les pays exportateurs. La non profitabilité, conjuguée avec le taux élevé des prêts d’argent cause un endettement permanent et croissant. Les fermiers qui ne peuvent pas s’en sortir ont recours au suicide (55% de fermiers en état de dette). 10% de fermiers seulement sont couverts par l’assurance des récoltes. Ces causes sont en action de manière différente selon les États en raison de leur pluviosité, de l’éducation, du profil démographique et de cultures pratiquées. La crise est surtout aiguë dans l’Etat du Maharashtra, grand producteur de coton et dans les Etats limitrophes du Karnataka et d’Ahdhra Pradesh.

Le gouvernement essaie de venir en aide aux agriculteurs en détresse par divers moyens : distribution des semences sélectionnées, engrais à prix contrôlé. Achat des récoltes en vue du stockage à un prix minimum de soutien. Mais les fermiers ne sont pas en général satisfaits par le prix fixé par le gouvernement. Le gouvernement procède aussi périodiquement à la remise totale ou partielle de dette. La dernière mesure qui date de 2006 garantit à toute famille, qui le sollicite, un travail rémunéré pour 100 jours. Seulement cette politique offrant un salaire pour un travail relativement léger éloigne les travailleurs des tâches agricoles créant un nouveau problème soit le manque de main d’œuvre ou la hausse de salaires.

Les fermiers réclament l’aide à la production plutôt que l’aide à la consommation qui est pratiquée par le gouvernement. C’est un problème important et complexe. L’aide à la consommation déprécie les denrées alimentaires et tend à la baisse de prix défavorable aux agriculteurs. L’aide à la production pourrait permettre aux agriculteurs de vendre leurs produits à un prix plus faible et réaliser quand même un profit suffisant. Mais le prix des denrées essentielles ne pourra pas atteindre un niveau aussi bas que celui auquel le gouvernement les offre aux couches pauvres de la population. Ce prix est l’un des points essentiels de la propagande électorale à propos duquel les partis font de la surenchère. Donc le renversement de politique demandé par les agriculteurs n’a pas de chance de se réaliser. Il n’en reste pas moins que le gouvernement s’est engagé dans une voie qui affecte nécessairement les agriculteurs. D’autre part l’agriculture indienne a besoin de protection face à la concurrence des pays qui subventionnent fortement leur agriculture. Le gouvernement doit trouver une solution à court terme qui permette l’agriculture de sortir de son marasme actuel. Bien que le gouvernement fédéral prenne des mesures dans le domaine agro-alimentaire, les détails de la politique varient selon les États fédérés qui sont au nombre de 28.

La voie de salut durable semble être une deuxième révolution verte qui augmenterait sensiblement les rendements et réduirait le prix de revient. Il y a encore beaucoup de possibilités : meilleure protection des récoltes, meilleure utilisation du sol et création des espèces qui utiliseraient moins d’eau, qui seraient de plus courte durée, plus résistantes aux maladies et aux insectes. Des recherches sont en cours dans toutes ces directions. Il y a un Conseil national de recherche agricole présidée par le ministre de l’agriculture qui aiguille 50 universités d’agriculture et 100 instituts.

Les progrès de technique agricole sur lesquels on peut raisonnablement miser sont susceptibles de causer une baisse du coût de production profitable aux agriculteurs. Mais il en résultera aussi un surcroît de production que la population n’est pas économiquement en position d’absorber. Les agriculteurs devront alors compter sur l’exportation avec les aléas de fluctuation des prix. L’agriculture a été de tout temps un jeu de hasard et continue à l’être.



La Lettre du CIDIF,  décembre 2011.