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Communication présentée à la célébration du Centenaire de la Société Historique de Pondichéry (6 et 7 Septembre 2011).

 

Il y a de cela quelques mois, Mme Meenakshi Tappan, professeur de Sociologie à la Delhi School of Economics et éminente spécialiste des migrations des Indiens était venue me voir au sujet de la migration des Pondichériens vers l’Indochine qu’elle avait lue dans la Revue Historique, et s’est informée sur la migration des Pondichériens vers l’étranger.

Dans l’histoire de la migration des Pondichériens on peut distinguer par ordre chronologique trois phases et trois destinations différentes :

 

1.  Vers les Iles à sucre et la Réunion en particulier

2.  Vers l’Indochine

3.  Vers la France

 


L’émigration vers la Réunion

Dans da thèse sur l’Histoire des Comptoirs de l’Inde, J.Weber consacre 200 pages environ à l’histoire de l’émigration des Pondichériens vers les îles à sucre, celle des « engagés ».

En fait, bien avant l’abolition de l’esclavage, les premiers esclaves de la Réunion ont été des Pondichériens. En 1808, il y en avait 1500, en 1826, ils seront 1800.

a) L’émigration incontrôlée, de 1828 à 1839.

C’est celle qui va de Yanaon à Bourbon entre 1827 et 1831. En effet, la crise de l’industrie textile a plongé la population de Yanaon dans la misère et les Yanaonais s’engagent par centaines vers la Réunion. Entre Mai 1829 et Septembre 1830 (16 mois) 3.190 Yanaonais partent pour la Réunion à bord de 18 navires dont les noms et les dates de départ sont cités dans la thèse de Jacques Weber. Cette émigration incontrôlée s’achève par un échec dû à l’impossibilité pour les planteurs de verser les salaires promis en Inde. De 1839 à 1848, l’émigration indienne sera suspendue et les planteurs se tourneront alors vers l’Afrique et Madagascar, et ils se rendront compte que ces esclaves sont plus rentables que les tamouls et les Yanaonais de l’Inde.

b) L’émigration contrôlée 1848-1861

L’esclavage est aboli en 1848 (date historique) par Schoelcher et, de 1848 à 1852, une législation foisonnante et complexe est mise en place par les autorités de l’Inde, de la Réunion et de la Métropole.

Au moment de l’abolition, on compte plus de 4.600 travailleurs indiens dans l’Ile. Dès 1849, on en dénombre 12.000.

Cette émigration profite surtout à des « mestrys » et à des maisons de commerce qui s’associent pour se partager les bénéfices d’un trafic plus fructueux que le commerce de l’huile ou du riz, d’où la création de « La Société d’Emigration de Pondichéry », le 1er Février 1850 qui réunit les principales maisons de commerce de Pondichéry et de Karikal. Chaque année, 4.000 à 5.000 « engagés » seront envoyés à la Réunion. Mais les rivalités franco-britanniques pèseront sur l’émigration des Pondichériens, et une tentative d’émigration à partir de Yanaon sera bloquée par les Anglais. Survient en 1867 la grande crise du sucre et les planteurs ruinés se tourneront vers la Nouvelle-Calédonie qui vient d’être conquis par la France, emmenant avec eux les « engagés » pondichériens. Ce sera un échec total, les sols n’étant pas adaptés à la culture de la canne. Les planteurs rentreront à la Réunion laissant sur place les Indiens qui vont sombrer dans l’alcoolisme et finir comme domestiques dans les familles françaises ou seront transférés à Fidji et en Australie.

Selon Schoelcher, « l’engagisme » fut préjudiciable aux Indiens sans être profitable aux colons, car loin d’être considérés comme des « travailleurs  libres, sous contrat », ils furent souvent traités comme des esclaves (lire « La panse du Chacal »de Raphaël Confiant).

Rappelons qu’une stèle a été érigée à l’Université de Pondichéry, en hommage aux esclaves et engagés de la Réunion, par une importante délégation réunionnaise venue en Janvier 2010.

 

 

L’émigration vers l’Indochine, ou un siècle de présence pondichérienne.

Nous avons publié une série d’articles sur ce sujet dans le Trait d’Union, ainsi que dans deux numéros de la Revue Historique. Pourquoi ? Parce que, d’une part sur les milliers de pages de la thèse de J Weber, il n’y a aucune ligne sur ce sujet, et que, d’autre part, nous sommes nous-mêmes, issus d’une famille qui a émigré en Indochine dans les années 1860, avec la conquête.

En effet, c’est un fait unique dans l’histoire de la colonisation française : la France a fait appel à des colonisés pour administrer une autre colonie, la plus belle et la plus riche de son empire.

Ce fut l’œuvre des amiraux gouverneurs de l’Indochine, qui ont fait cet appel au gouverneur de Pondichéry parce que les métropolitains rechignaient à s’expatrier aussi loin (30 jours de bateau). Or Pondichéry possédait depuis 1826 le premier établissement scolaire de l’Empire, avec le Collège Royal, devenu Collège Colonial, puis Collège Français, et enfin Lycée Français encore en pleine activité. De même, il y avait une Ecole de Droit depuis 1838.

Les gouverneurs de l’Indochine ont pu recruter à Pondichéry des diplômés pour l’administration de la Cochinchine, seule et unique « colonie » en Asie, les autres Etats étant des « protectorats » (Annam, Cambodge, Tonkin, Laos).

Autre fait unique à retenir : les émigrés ne sont pas des gens qui fuient la misère dans leurs pays comme cela a été le cas pour ceux d’Europe qui avaient émigré aux USA ou ceux d’Afrique qui émigrent aujourd’hui en Europe. Ici, ce seront des « cadres » subalternes certes, surtout au début ; policiers, inspecteurs de la Sûreté, douaniers, gardiens de prison, collecteurs des impôts, surveillants du Lycée, commis des Travaux Publics, du Trésor. La construction de la ville de Saïgon, devenue « La perle de l’Extrême-Orient ’sera l’œuvre des Pondichériens de même que l’éclairage de la ville qui a été assurée par un Samy, dont il reste encore des descendants à Pondichéry, en France et surtout à La Réunion où ils ont fait souche.

Le décret sur la renonciation de Septembre 1881 allait précipiter les choses. Les « renonçants » ne jouissant pas des mêmes droits que les Français et les créoles à Pondichéry vont émigrer en Indochine où ils seront considérés comme des Français, avant même la promulgation du décret sur la renonciation. Ce sont uniquement les Pondichériens et les Karikalais qui émigrent. Ils s’y installent définitivement et parlent tous couramment le vietnamien, avantage non négligeable pour leur recrutement dans l’administration comme dans le privé. En 1910, la France décide de freiner l’afflux des migrants, mais au lendemain de la Grande guerre, la France manquant d’hommes fera de nouveau appel à Pondichéry, mais cette fois-ci il s’agira d’une « immigration choisie », car ce seront des magistrats, greffiers, notaires, avocats, donc tous licenciés en droit, qui seront nommés dans toute l’Indochine et en particulier dans toutes les villes de province de la Cochinchine.

La chute de Dien Bien Phu en Mai 1954 sonnera le glas de la colonisation française en Indochine. Inutile de dire que le choc fut terrible pour nos compatriotes, mais à la conférence de Genève où l’Inde avait pris une part active, le Vietnam fut divisé en deux parties, le Nord au Vietminh et le Sud à un Vietnam catholique. Les Pondichériens gardaient encore un espoir, pensant que la France allait rester en Cochinchine notamment. Le choc fut brutal et en 1956 tous les fonctionnaires pondichériens devaient quitter l’Indochine pour, soit rentrer à Pondichéry notamment les plus âgés, soit rentrer en France et y attendre un reclassement. Or la France était en pleine guerre d’Algérie. Le reclassement a été complètement désordonné. Policiers devenus douaniers, inspecteurs de Sûreté devenus trésoriers, etc.. C’est ainsi qu’un commissaire de police pondichérien a été nommé trésorier payeur général à la Réunion. Il ne tarda pas à faire venir toute sa famille et ce fut le début de la migration des Pondichériens vers la Réunion. Parmi ceux qui ont été rapatriés en France, nombre d’entre eux n’avaient plus remis les pieds à Pondichéry depuis des générations. Ils s’étaient parfaitement intégrés à la France et, pendant l’occupation japonaise, ils furent en majorité gaullistes, alors que les métropolitains étaient vichystes. En revanche, le reclassement des magistrats a été exemplaire. En effet, dans le cadre de la loi Defferre, qui devait préparer les états d’Afrique Noire à l’indépendance, les présidents des tribunaux de toutes les capitales africaines, de Fort Lamy à Brazzaville et de Bangui à Dakar, en passant par Abidjan et Cotonou, ont été des Pondichériens, le plus célèbre d’entre eux étant le magistrat Dutamby qui a initié à la politique le président Houphouet Boigny (cité par Charles Henri Favrod dans son livre :Le Poids de l’Afrique).

 

 

L’émigration des « Optants »

C’est celle qui va démarrer en 1963, avec le départ obligé de tous les fonctionnaires pondichériens qui ont opté pour la nationalité française. Plusieurs enseignants partiront comme « coopérants » au Sud Vietnam, Cambodge et Laos, et, à la chute de Saïgon en 1975, vont se retrouver au Maghreb ou en Afrique Noire. Un certain nombre d’instituteurs iront à la Réunion rejoindre leurs compatriotes d’Indochine. Mais la grande majorité ira en France et particulièrement dans la région parisienne où ils se regrouperont dans les villes de banlieue comme Sarcelles, Evry, Boissy St Léger etc.. On estime à 30.000 le nombre des Pondichériens de l’Ile de France qui ont fait l’objet d’un mémoire de DEA de Brigitte Sébastia. Ils seront gardiens de musée, bagagistes à Roissy, et occuperont des petits emplois. Leurs enfants entreront le plus souvent dans l’enseignement, notamment les jeunes filles. Les meilleurs entreront dans les grandes Ecoles, d’où ils sortiront ingénieurs, universitaires et trouveront des emplois dans le secteur informatique et les grandes entreprises comme EDF, THALES, IBM. Mais ce qui attirera le plus nos compatriotes, ce sont les Affaires Etrangères, et les consulats et ambassades de France sont peuplés de Pondichériens qui, même avec une licence ou un Bac+5, préféreront entrer dans la catégorie C du MAE pour partir à l’étranger et par le biais des concours internes accéder aux catégories supérieures. On connaît l’exemple des deux frères qui, sans le baccalauréat, ont terminé leur carrière comme consuls généraux. Ne dit-on pas d’ailleurs des Pondichériens qu’ils sont les champions des concours internes ? Mais le rêve de la plupart des Pondichériens français est de trouver un emploi à la Réunion, et de s’y fixer définitivement, pour profiter des avantages des D.O.M : salaires indexés, climat, avantages sociaux etc… On estime que plus 100 familles se sont installées à la Réunion depuis le début des années 60 et y ont formé une « Association des Pondichériens de la Réunion ».

En conclusion, on peut dire que comme tous les chemins mènent à Rome, ceux des Pondichériens ont mené et mènent encore à la Réunion. Les « engagés », d’abord, les indochinois, ensuite, les « optants » enfin.

 

Claude MARIUS

Vice-président de la S.H.P