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Réflexions autour d’un mariage miraculeux

par David Annoussamy

 

Il existe dans le delta de la Cavéry, sur la route menant de Nannilam à Nâgour, un village du nom de Tirou-marougal. Le préfixe tirou indique que la localité a une auréole sacrée. En effet, le temple sivaïte de Mânikavannar qui y est situé attire beaucoup de pèlerins. Il est fréquenté par les jeunes filles dont le mariage tarde, par les jeunes couples qui aspirent à une vie conjugale heureuse, par les conjoints séparés désireux d’une réunion. D’après la légende de la divinité locale, la déesse Lakshoumi, quand elle s’est trouvée séparée de Vishnou, est venue implorer Siva dans cette localité et a obtenu la faveur de la réunion avec son mari.

Que s’est-il passé à Tirou-marougal ? D’après le Périapouranam et la tradition locale, un notable de la ville de Vaïpour, qui avait sept filles superbes, avait promis l’aînée d’entre elles au frère cadet de sa femme, selon la coutume. Mais, par esprit de lucre, il la donne à un étranger à la famille. Il fait de même pour les suivantes. Il n’en reste plus qu’une, la dernière. Celle-ci, attendrie par le sort de son oncle en proie au désespoir, quitte furtivement la maison en sa compagnie. Tous les deux arrivent jusqu’à Tirou-marougal, où ils décident de passer la nuit dans le monastère attenant au temple de Siva. Le fiancé est mordu par un serpent et rend l’âme. La jeune fille d’éclater en sanglots. Elle n’ose pas toucher le corps de cet homme à qui elle n’est pas mariée. Les guérisseurs épuisent sans succès tous leurs artifices pour le faire revenir à la vie. Elle se lamente toute la nuit. Elle interpelle son fiancé inanimé: « J’ai quitté mes parents avec vous, vous m’avez laissée seule. Que vais-je devenir ? Je n’ai plus personne, je ne vais plus vivre ». À l’aube, elle se ressaisit ; elle se tourne vers le temple, implore Siva, glorifie ses prodiges et ses miracles et sollicite sa miséricorde.

Le poète mystique Gnana Sambandar (VIIe siècle) qui, à ce moment, vient faire ses dévotions matinales à Siva, est touché par ces invocations pathétiques. Il la console et lui demande la cause de son tourment. Elle lui raconte son aventure et le malheur qui l’a frappée, tout en versant des larmes. Il la réconforte, compose sur le champ un hymne à Siva, chantant sa gloire et sa miséricorde et lui demandant s’il est juste de faire subir un tel sort à sa dévote. La prière ardente du saint poète est entendue. Le miracle se produit, le fiancé revient à la vie. Les dévots de Siva assemblés acclament. Les fiancés se prosternent aux pieds de Sambandar

Le saint  a lui-même accompli les cérémonies d’usage pour les unir par le lien du mariage, source de vie heureuse sur cette terre. On montre encore aux visiteurs l’endroit de la célébration au pied d’un arbre venni (prosopis spicigera).

Le récit est authentique quant à l’essentiel. Nous avons l’hymne composé à cette occasion par Sambandar et comprenant onze stances ; il figure sous le numéro 154 des hymnes de Sambandar. L’hymne ne donne pas le détail des événements, il est destiné à toucher Siva, il chante ses qualités sublimes et fait appel à sa miséricorde sur le sort de cette malheureuse, veuve avant d’être mariée D’autre part on trouve  dans le temple les statues du couple ainsi que celle de Sambandar.

 Les détails du récit nous sont fournis par Sékijar (XIIe siècle) dans le livre 34 du Péria-pouranam (qui est l’hagiographie des 63 mystiques sivaïtes). Il était Premier ministre du roi chola, Koulatoungane II. Pour composer son ouvrage colossal il a lu les écrits de ses prédécesseurs, visité tous les temples où les mystiques sivaïtes ont chanté et recueilli les traditions locales. Les détails sont donc ceux transmis par la mémoire collective.

Le récit tel qu’il a été fixé par Sékijar se veut édifiant. D’ailleurs les hymnes de Sambandar et le Péria-pouranam figurent parmi les livres sacrés du sivaïsme. Mais il n’est pas sans intérêt pour le profane. Le récit est prenant, avec  l’évasion, la mort, le miracle, et la bénédiction nuptiale se succédant à une cadence accélérée. La lecture achevée, le récit travaille dans l’esprit et invite à réfléchir sur l’essence du mariage.

Le mariage entre l’oncle maternel et la nièce est le mariage par excellence, le mariage modèle du pays tamoul. En effet, le terme tamoul désignant le lien de parenté entre le mari et la femme est le même qu’entre l’oncle maternel et la nièce (Pour plus de détails se référer à mon livre, Le droit indien en marche, tome II, chapitre 4). Ici le père de la fille se dérobe à la coutume ; c’est la fille qui veut rétablir la norme, ce qui ne se voit guère. Cette initiative a failli échouer ; le surnaturel intervient pour la restaurer. La coutume en sort renforcée.

Ainsi le type même du mariage arrangé est écarté par les parents qui en sont d’ordinaire les promoteurs. Il est rétabli par la décision des intéressés à l’encontre de la volonté des parents. Le récit met en équation le mariage arrangé par les parents et le mariage tissé par les époux. Les partenaires restant les mêmes dans les deux cas, les modalités perdent de leur importance. Cela met à nu la vraie nature du mariage dont l’essence est l’association de deux êtres pour une vie commune. Si elle arrive à manquer il n’y a pas de mariage ; si elle est présente peu importe comment le mariage se conclut et se célèbre.

La qualité de la vie conjugale va donc dépendre de la teneur de cette association. Ici le mariage a été célébré selon les cérémonies d’usage, soit l’échange de guirlandes. Ce rite est encore présent dans les cérémonies de mariage dans le pays tamoul. Seulement les époux ne sentent que confusément le sens de ce geste sublime. Dans la vie courante, on met une guirlande à quelqu’un quand on veut l’honorer. Dans les cérémonies de mariage, l’échange de guirlandes ne revient pas à s’honorer mutuellement. Il est le symbole d’un engagement de l’union totale des âmes.

Chacun des partenaires en offrant sa guirlande fait un don de soi, en recevant la guirlande de l’autre il accepte l’autre en soi. C’est un engagement riche de conséquences. Donner à l’autre tout son être, tout ce qu’on possède, biens matériels et comme biens spirituels, est déjà un geste capital. C’est possible dans un élan. Mais accepter pleinement l’autre avec ses goûts et ses prédilections pour toute la vie est bien plus ardu à réaliser. Heureusement la force mystérieuse de l’amour naissant aide à accomplir ce prodige. Cet amour se consolide avec la venue au monde du premier enfant qui produit la convergence des jeunes mariés vers cet être précieux. Pendant cette période de grâce, il s’opère une osmose de personnalités. Tout cela se produit sans que les intéressés en soient parfaitement conscients. Au bout du compte, ils peuvent constater que chacun s’est modelé sur l’autre. Les goûts et les aspirations se sont rapprochés. C’est cet accomplissement du symbole de l’échange de guirlandes qui leur permettra de traverser sans encombre les épreuves qui ne manqueront pas de se dresser sur leur chemin.

Ce processus de l’union des âmes se retrouve dans toutes les civilisations. Il est mis en évidence en France par le terme époux. Ce mot révèle quelque chose de si délicat, si profond, si personnel que le bon usage veut qu’on l’évite dans le langage familier et qu’on utilise plutôt les mots de mari et femme. On en perçoit bien le sens quand on pense aux expressions comme, épouser une cause, une querelle, l’intérêt de quelqu’un, etc... Le sens saute aux yeux dans la phrase suivante qu’on trouve dans les livres élémentaires de science : « le liquide n’a pas de forme, il épouse la forme du récipient dans lequel on le verse ». C’est dans ce sens aussi qu’on dit que l’Eglise est l’épouse de Jésus-Christ. L’importance de cet ajustement mutuel est soulignée par le sage Montaigne quand il affirme que « c’est trahison de se marier sans s’espouser ».


(Juillet 2011)