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                        Commerçants Musulmans Tamouls en Indochine Française :
 
                                        J.M.Abdul Aziz et T.G. Mohamed Saïd
 
                                                          Par J.B.P.More

 
 
C’est dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle que la France prit progressivement le contrôle de l’ensemble de l’Indochine : Saigon était pris en 1859 et, en 1887, l’Union Indochinoise était créée réunissant les régions de Cochinchine, Annam, Tonkin et Cambodge, placée sous le contrôle d’un gouverneur général français à Hanoï.
 
La période de colonisation de l’Indochine s’accompagna d’une immigration d’Indiens, aussi bien en provenance de l’Inde britannique que de l’Inde française à la recherche d’emploi ou d’opportunités dans le commerce. La plupart de ces Indiens venaient du pays tamoul et de Pondichéry, la capitale de l’Inde française. Selon certaines sources, en 1910 on comptait environ 1000 Indiens pour toute l’Indochine. En 1937, ce nombre aurait été de 6000, dont environ 1000 originaires de l’Inde française, surtout de Pondichéry et Karikal (2000 et plus selon d’autres sources). On estime à la même époque, le nombre de musulmans indiens à environ 1000 ou un peu plus pour toute l’Indochine[1].
 
La plupart de ces musulmans venaient du pays tamoul, essentiellement de l’ancienne région de Tanjavur. Ils étaient presque tous impliqués dans le commerce de toutes sortes en Indochine, surtout à Saigon, Hanoï et Phnom Penh. En nombre plus restreint (200 environ), certains arrivaient de l’Inde française, essentiellement de Pondichéry et de Karikal. On retrouvait également ces musulmans surtout dans le secteur du commerce.[2]
 
Le rôle des musulmans tamouls dans le commerce indochinois pourrait faire l’objet d’un ouvrage important. Nous voudrions, dans cet article, présenter les carrières de deux de ces grands commerçants. Le premier, Javalikadai Madrasa Abdul Aziz ou J.M.Abdul Aziz était né 15 Juillet 1903 à Koothanallour dans le pays tamoul de l’Inde Britannique[3] ; le second, T.G.M. Saïd, venait de Pondichéry.

 
J.M.Abdul Aziz de Koothanallour

 

J.M.Abdul Aziz n’avait que seize ans en 1919 lorsqu’il s’embarqua comme gardien de bêtes dans un bateau transportant du bétail de Nagapattinam à Singapore, pour rejoindre par la suite ses deux grands frères déjà établis à Saigon. Il semble que l’un d’eux, nommé Ismail, fut changeur de monnaie à cette époque. Il jouit par la suite d’une certaine aisance financière avec l’expansion de son commerce. Abdul Aziz travaillait dans son échoppe au début et devint très vite son partenaire[4]. Il était de grande taille et fortement bâti.
 
Lorsque le philanthrope pondichérien Léon Prouchandy avait lancé sa campagne parmi les Indiens de Saigon dans les années 1930, avec le soutien des journaux comme Saigon Dimanche et l’Inde Illustré, pour qu’ils adoptent la tenue vestimentaire occidentale, J.M. Ismail avait pris les devants parmi les musulmans pour soutenir ce projet[5]. C’était encore pendant cette période que la mosquée de Saigon fut construite au centre de Saigon avec le soutien financier considérable d’Ismail, dans l’emplacement que lui avait attribué le gouvernement de Cochinchine après la première guerre mondiale pour le service qu’il aurait rendu aux Français durant la guerre. Mais le jeune J.M.Abdul Aziz qui d’après certains fut beaucoup plus entreprenant que son grand frère était en train d’émerger aussi comme un commerçant de premier ordre durant cette période[6].
 
Durant la deuxième guerre mondiale, certains hommes d’affaires et propriétaires terriens de l’Inde britannique et de l’Inde française, établis à Saigon et en Indochine française comme le Karikalais Abdul Karim à Cambodge et Abdul Majid Saheb et Khaliloor Rahman de Koothanalloor à Saigon avaient soutenu les Japonais contre les alliés[7]. Ils contribuèrent aussi au Fond Nethaji qui servait à financer la lutte armée des Indiens contre les Britanniques, menés par Subhash Chandra Bose. Il paraît que J.M.Abdul Aziz avait fait de la résistance contre les Japonais. Il avait fini par refuser de soutenir les efforts de guerre des Japonais et leurs alliés. Pour ces raisons, il fut arrêté par les Japonais en 1945 et emprisonné. Au bout d’à peu près 45 jours, il fut relâché au moment où les Japonais avaient subi des revers sérieux dans leur lutte contre les alliés[8].  Le largage de deux bombes atomiques au Japon mit fin à la guerre et marqua le retour du régime français à Saigon et dans toute l’Indochine.
 
J.M.Abdul Aziz semble avoir pris position contre les Japonais car politiquement parlant, il était beaucoup plus attiré par les options du Congrès National Indien, de son leader le Mahatma Gandhi et aussi de La Ligue Musulmane de l’Inde. Il n’avait nulle envie de suivre la voie violente prônée par Subhas Chandra Bose et sa Ligue pour l’Indépendance de l’Inde, établie en Asie du Sud-est, y compris en Indochine et à Saigon[9]. Il avait aussi beaucoup de sympathie pour les alliés.
 
Durant cette période, J.M. Ismail se trouvait en Inde où il mourut en Septembre 1945. Après la fin de la guerre en 1945, le gouvernement français de Cochinchine avait décerné des récompenses considérables à J.M.Abdul Aziz pour avoir participé dans la résistance et avoir pris position contre les Japonais. Dans le même temps, il reçut du gouvernement français et des autorités coloniales  plusieurs décorations et médailles, y compris la médaille de la Résistance. Il fut nommé Chevalier de la Légion d’Honneur par décret du 5 Août 1953[10].
 
Tout ceci semble avoir contribué largement à l’essor commercial d’Abdul Aziz à Saigon dans les années 1940. Il devint très vite l’un des hommes les plus riches, grand propriétaire terrien et commerçant de Saigon et de l’Indochine. Il fut l’un des fondateurs de la Société J.M.M. Ismael Fils Aziz & Co, dont il fut le Directeur Général. Il faisait de l’import-export directement avec la France. Il avait fondé aussi l’Immobilier Aziz. Bref, il était impliqué dans plusieurs commerces y compris l’hôtellerie. Il avait aussi plusieurs projets industriels et commerciaux, particulièrement la fondation d’une usine d’assemblage de Standard Motors à Saigon. Au fil du temps, il devint aussi un philanthrope recherché. Il faisait des dons et avait fait des promesses de dons de toutes sortes pour l’éducation, la création d’hôpitaux, etc., non seulement en Indochine, mais aussi en Malaisie (pour le développement du tamoul) et dans sa région natale de Tanjavour dans le Tamil Nadu. Il avait aussi fait des dons au S.I.E.T. Women’s college et Crescent college de Madras[11].
 
Après l’indépendance de l’Inde en août 1947, il avait carrément opté pour l’Inde et devint un partisan fervent de Mahatma Gandhi. Il était président de l’Association Générale des Indiens à Saigon de 1948 à 1955. Il avait fondé le Centre Culturel Indien et le ‘Gandhi Mémorial’ à Saigon. Il était administrateur de la mosquée de Saigon et leader de sa communauté musulmane. Il était devenu si important parmi les Indiens de Saigon que lorsque Jawaharlal Nehru, le Premier ministre de l’Inde rendit visite en Indochine dans les années 1950 avec sa fille Indira Gandhi, J.M.Abdul Aziz était aussi présent à l’aéroport de Saigon pour l’accueillir. Il est à l’apogée de sa vie, lorsqu’il décède à Saigon le 18 Février 1958. Pour certains, cette mort ne serait pas naturelle. Son tombeau se trouve encore dans le cimetière musulman de Saigon[12].
 
 

T.G. Mohamed Saïd de Pondichéry

Contrairement à J.M.Abdul Aziz qui était installé à Saigon dans la Cochinchine, le commerçant musulman le plus connu de Pondichéry et de l’Inde française T.G. Mohamed Saïd était installé, lui, à Hanoï au Tonkin. Né à Pondichéry le 18 Juillet 1884, il était d’origine modeste. Son père était tailleur et petit marchand de tissus. Il se rendit en Indochine vers 1907. Employé chez un autre commerçant du pays tamoul, probablement de Mayavaram ou de Pondichéry même selon certains, il reprit la boutique à son compte à la mort de son employeur. Il a fondé ensuite la Maison Saïd dans la fameuse rue de la Soie (No.100) à Hanoï. Dans cette entreprise, il fut aidé par un certain Mouhamed Hanif, une relation de Pondichéry, qui était fonctionnaire au Bureau d’Enregistrement (Douane) à Hanoï . Saïd importait surtout des tissus et aussi d’autres articles de France et les vendait en Indochine. Il traitait directement avec la Société Coloniale des Grands Magasins de Paris. Il importait aussi des tissus bleus de l’usine française Savannah de Pondichéry dont il était l’un des directeurs. Il était le seul distributeur de ce genre de tissus en Indochine. C’est ainsi qu’il s’était enrichi. Très tôt, il avait ouvert des magasins dans les centres textiles comme Nam Dinh et Haiphong. Il devint aussi propriétaire terrien. Il avait même une ruelle à Haiphong qui portait son nom[13].
 
Il était sans doute l’un des hommes les plus riches à Hanoï avant la deuxième guerre mondiale. Il est fort possible que lui ou l’un de ses associés fût le chef de la congrégation musulmane de Hanoï. Il avait soutenu les efforts de guerre de la France pendant la première et deuxième guerre mondiale. Il avait fait des dons au gouvernement français lors de la première et deuxième guerre mondiale et avait même souscrit à l’emprunt national de 1918. En 1939, il avait fait un don de 5000 francs au gouvernement général de l’Indochine pour venir en aide aux familles des victimes du sous-marin ‘Phénix’. L’empereur d’Annam lui avait décerné le 1er Avril 1931 la décoration du grade de Chevalier du Dragon d’Annam[14].En 1943, à Pondichéry, il fit un don de 1100 roupies au profit des combattants et patriotes de France.
 
Pendant la guerre, Saïd était arrivé à Pondichéry et n’était plus retourné en Indochine. Pendant ce temps, il semble avoir développé de la sympathie pour La Ligue Musulmane de l’Inde. Il fut membre du comité de réception de la 28e session annuelle de la Ligue Musulmane de l’Inde, qui se tenait à Madras en Avril 1941, à laquelle Mohamed Ali Jinnah avait participé. Contrairement à J.M.Abdul Aziz qu’il avait côtoyé et connu en Indochine, T.G.M.Saïd avait fait le pèlerinage à la Mecque. Il était mort le 6 Août 1945 à Pondichéry.(15)

 
     
 

Notes

 

[1] Natasha Pairaudeau. ‘Indians as French Citizens in Colonial Indochina, 1858-1940’,  PhD thesis, School of Oriental and African Studies, University of London, June 2009, p.80; J.B.P.More. ‘Pathan and Tamil Muslim Migrants in French Indochina’, Pondicherry University Journal of Social Sciences and Humanities, Vol., 1, Nos. 1 & 2, 2000, p.116; Marcel Ner. ‘Les Musulmans de l’Indochine Française, Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, XLI, pp.152-153 ; Philippe Franchini. Saigon 1925-1945 – De la Belle Colonie à l’Eclosion Révolutionnaire ou la fin des Dieux Blancs, Paris, 1992, p.46 ; Sandhu & Mani. Eds. Indian Communities in South-East Asia, Singapore, 1993, p.32 ; Virginia Thompson. French Indochina, p.19; Nadia Leconte. ‘La Migration des Pondichériens et des Karikalais en Indochine ou le combat des Indiens renonçants en Cochinchine pour la reconnaissance de leur statut (1865-1954)’, Mémoire de Maîtrise, Université de Haute Bretagne, Rennes, 2001, p.26
 
[2] Natasha Pairaudeau. Ibid. pp.100-103 ; J.B.P.More. Ibid. pp.116-117; Marcel Ner. Ibid. pp.152-153
 
[3] Note de Mme Mumtaz Alam, fille de J.M.Abdul Aziz (copie en possession de l’auteur) ; Tamizh Murasu (quotidien tamoul), 11 Mai 1955
 
[4] Entretien avec Mme Mumtaz Alam à Chennai ; Entretien avec Z.A. Latif, ancien Vice Président de la mosquée de Saigon ; J.B.P. More. op.cit. pp.120-121 ; Note de Mme Mumtaz Alam ; Tamizh Murasu, 11 Mai 1955
 
[5] l’Inde Illustrée, Août, Septembre, Octobre 1933, Septembre 1934 ; Saigon Dimanche, 7 Juillet 1935 ; J.B.P. More. ‘Léon Prouchandy : Réformateur Social de Pondichéry en Indochine Française, 1930-1939’, La Lettre du C.I.D.I.F. No.39, pp.75-88
 
6] Azad Hind (hebdomadaire en français, Saigon), 27 Juillet 1945 ; Marcel Ner. op.cit. p.153 ; J.B.P. More. op.cit. 2000, pp.121-122; Entretien avec Mme. Mumtaz Alam ; Correspondance avec M.Feroze Alam à New York, petit-fils de J.M.Abdul Aziz ; Fidaulla Khan. ‘Vietnam : Tamizh Muslimkalin Sorka Bhoomi’, Samanilai Samuthayam, Décembre 2010, p.48
 
[7] Azad Hind, 27 Juillet 1945, 10 Août 1945
 
[8] The Times of Vietnam (journal), 25 Février 1958; Entretien avec Mme Mumtaz Alam et M. Maricar France, ancien résident de Saigon
 
[9] The Times of Vietnam (journal), 25 Février 1958; Entretien avec Mme Mumtaz Alam et M.Maricar France, ancien résident de Saigon
 
[10] Fidaulla Khan. op.cit. ; The Times of Vietnam, 25 Février 1958 ; Note de Mme Mumtaz Alam ; copie du certificat de l’octroi de la Légion d’Honneur à J.M.Abdul Aziz en possession de l’auteur.
 
[11] Swadesamitran (quotidien tamoul de Madras), 7 Juillet 1955 ; Tamizhnadou (journal de Madras), 7 Juillet 1955 ; Tamizh Murasu, 1 & 11 Mai 1955 ; The Times of Vietnam, 25 Février 1958 ; Natasha Pairaudeau. op.cit. p.116 ; Note de Mme Mumtaz Alam ; Entretiens avec Mme Mumtaz Alam, Maricar France, Ahmed Saïd, fils de G.M. Saïd ; copie de la lettre datée du 30 Août 1952 du juge Basheer Ahmed Saïd à J.M.Abdul Aziz, Ayesha Palace, Koothanallour (copie possession de l’auteur).
 
[12] Tamizh Murasu, 11 May 1955 ; Note de Mme Mumtaz Alam ; Fidaulla Khan. op.cit. ; The Times of Vietnam, 25 février 1958
 
[13] Natasha Pairaudeau. op.cit. pp.101-102; Entretien avec Ahmed Saïd et Mohamed Ameen, petit-fils de G.M. Saïd ; Entretien avec Maricar France ; Charles Robequain. L’Evolution Economique de l’Indochine Française, Paris, 1940, p.314 ; Entretien avec M. Husain, ancien Qazi de Pondichéry ; copie de la lettre T.G.M. Saïd à Monsieur le Resident-Maire de Haiphong, datée du 16 février 1932 où l’on trouve la mention de la ruelle Mohamed Saïd ; Saiphul Islam (journal tamoul), 6 Avril 1935
 
[14] Marcel Ner. op.cit. p.153 ; Entretien avec Ahmed Saïd et Mohamed Ameen ; copie de l’octroi du grade de Chevalier à T.G.M. Saïd en ma possession ; copies des dons fait par T.G.M. Saïd au gouvernement français pendant les guerres sont en ma possession ; copie de la souscription à l’emprunt national de 1918 par T.G.M. Saïd en ma possession ; copie de l’attestation d’un don de 1100 roupies faits à Pondichéry en 1943 pour les Combattants et Patriotes de la France ; copie de la lettre du 19 Juillet 1939 du Gouverneur Général de l’Indochine à Hanoï à Monsieur Mohamed Saïd remerciant ce dernier pour le don de 5000 francs
 
[15] Entretien avec M.Janab Husain, Ahmed Saïd et Mohamed Ameen  ; copie du certificat de la participation de T.G.M. Saïd à la session de la Ligue Musulmane en 1941 en possession de l’auteur.