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Le millénaire du Grand Temple

par David Annoussamy

 

Il se dresse majestueusement dans le ciel de Tandjavour, le Grand Temple. Il a vu le jour, il y a mille ans, à l’initiative de l’empereur chola Radja Radja. Il a soixante mètres de haut et trente mètres de large. On peut le voir tout entier de tout près comme de loin, le mur d’enceinte de 120 m sur 240 m étant éloigné de la structure principale et les environs immédiats du temple étant bien dégagés. C’est un  plaisir de le contempler à tout moment de la journée comme au clair de lune. Harmonie des lignes, justesse de proportion, tout dans ce temple porte le sceau de la perfection. Quand on a porté son regard sur lui, il est difficile de l’en détacher.

Radja Radja, victorieux sur terre et sur mer, a ordonné le commencement des travaux en l’an 1002. Ils ont été achevés en 1010 et l’empereur gravit l’échafaudage de 60 mètres avec un pot de cuivre rempli de l’eau de tous les fleuves sacrés pour asperger le sommet du temple. On s’est plu à appeler la divinité Radjaradjéswarar d’après l’empereur. Son nom officiel est Brihadiswarar signifiant Seigneur de l’Univers. Mais il est communément connu sous le nom de Grand Temple. À l’époque, c’était l’édifice le plus haut et il reste encore le temple le plus élevé de l’Inde.

L’architecture du temple est simple et en même temps hardie. Cette énorme masse de granit repose sur une base de 30 m sur 30 m. “Audace architecturale“ s’est exclamé un architecte français. C’est à ce prix qu’on doit cette ligne si élégante. L’assise et les deux premiers niveaux  sont droits, puis l’édifice  s’élance en une pyramide quadrangulaire à treize étages. Les pavillons qu’on trouve à chaque étage créent un rythme de saillies et de creux très harmonieux. Ces pavillons sobres de plus en plus petits au fur et à mesure qu’on monte accentuent l’effet de grandeur. Le sommet est couronné par une petite coupole surmontée d’un épi. On se demande comment toute cette masse de granit a pu être portée à cette hauteur.

Bien qu’érigé selon les canons agamiques, tout dans ce temple respire la grandeur impériale : un lingam de quatre mètres de haut et de sept mètres de circonférence, un nandi gigantesque qui vous regarde d’un air protecteur, des statues superbes de trois mètres. L’architecte qui vivait à une époque de gloire et  d’opulence a conçu un monument à la mesure de l’éminence impériale. Grandeur, beauté et piété se sont donné rendez vous dans ce temple pour en faire un monument unique. Il semble que les Anglais ont été jaloux de ce monument glorieux. Ils ont endommagé systématiquement les ouvertures de la structure à coups de canons dans l’espoir que l’édifice s’effondrerait. L’UNESCO a réparé cet affront en déclarant le temple patrimoine de l’humanité.

Autour du mur du sanctuaire, il y en a un autre parallèle, les deux se réunissant au troisième étage pour soutenir la structure supérieure.  C’est sur ces murs que les peintres ont déployé leurs talents.  Leurs œuvres, qui étaient restées cachées pendant  trois siècles sous une couche de peintures nayak, ont été découvertes par hasard et mises à jour avec le plus grand soin. Il y a plusieurs tableaux et fresques de grande beauté. On trouve même les portraits de l’empereur et de son gourou Karavour Dévar. La considération que le puissant empereur avait pour son gourou apparaît dans ce tableau où le gourou est placé devant l’empereur. Ce ne sont pas des portraits d’après nature, ce n’était pas la pratique à cette époque. Les portraits sont donc approximatifs, ils tiennent compte de la taille et des attributs du rang social qui apparaissent à première vue.

Ce qu’il y a d’unique dans ce temple ce sont les inscriptions en superbe calligraphie exécutées au moment même où il a été édifié  Ces inscriptions détaillées en 107 paragraphes faites sur ordre de l’empereur donnent des détails intéressants sur la construction du temple, sur les rites à accomplir. On y trouve la liste détaillée des bijoux, des objets de culte en or et des 66 bronzes donnés par l’empereur. Nous apprenons aussi que  la sœur, les épouses, les généraux et les suivantes ont contribué à la construction du temple, que 400 danseuses ont été nommées pour le service de la divinité, que 40 villages ont été donnés aux artisans qui ont pris part aux travaux pour leur assurer des ressources suffisantes leur vie durant. Mais aucun de leurs noms, même pas celui de l’architecte en chef n’est mentionné. C’est la coutume dans le pays, coutume qui est restée vivante jusqu’à l’installation des Anglais. Les artistes exécutaient leur travail comme un service à Dieu, comme une prière, et ne pensaient à aucun moment en tirer fierté.

Ce temple si riche à tous points de vue portait les indications précises de sa consécration si bien qu’on a pu fêter exactement son millénaire. Le Premier ministre de l’Etat de Tamil-nadou est venu en personne inaugurer les festivités. À cette occasion, deux livres ont été publiés. Une exposition a été organisée sur les aspects des différents arts pendant l’époque chola. 108 chantres venus de divers temples ont entonné les hymnes qui avaient retenti dans le temple pendant 1000 ans. 1000 danseurs et danseuses se sont réunis pour donner un spectacle autour de la statue du Nandi. Pour la   circonstance, ils ont chorégraphié un hymne composé par Karavour Dévar, le gourou de Radja Radja. Un groupe de 700 artistes de danses folkloriques ont montré la truculence de leur art. Ils ont  continué à donner des spectacles tous les samedis  aux coins des rues de Tandjavour. La population de Tandjavour a pu savourer sa grandeur passée. Mais rien n’a été fait par le gouvernement indien  et l’Unesco pour rappeler au reste du monde qu’il y a eu, il y a mille ans, dans ce coin de terre, une des plus belles réalisations du génie humain.