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Notice sur François Martin, le bâtisseur de Pondichéry

 et sur son enterrement à Fort Louis (Bharati Poonga)

 

par J.B.P.More

 

Pondichéry semble avoir pris naissance sous le règne des empereurs de Vijayanagar et leurs vassaux, les Naiks du pays tamoul. Pondichéry était sous le contrôle du Naik de Gingy. En 1663 le Sultan de Bijapur avait conquis une partie du pays tamoul, y compris le territoire de Pondichéry. Sher Khan Lodi, le vassal Afghan du sultan de Bijapur gouvernait Pondichéry et les régions avoisinantes depuis cette période.

Les Français avaient établi leur premier comptoir en Inde à Surat sur la côte ouest de l’Inde avec l’autorisation de l’Empereur Mogol Aurangzeb. François Martin, né à Paris, passa de Surat à Masulipatnam sur la côte ouest dans le territoire du sultan de Golconde en Décembre 1669.[1] Le commerce indo-français à Masulipatnam se développa sous sa direction. Mais l’arrivée de l’escadre de Blanquet de la Haye dans le Golfe du Bengale et la prise de San Thomé près de Madras, appartenant au Sultan de Golconde, met fin à l’entente cordiale entre ce dernier et les Français. C’est pourquoi François Martin dut quitter Masulipatnam.[2] Le 6 Janvier 1673, il arrivait à San Thomé. Mais San Thomé, à son tour, tomba aux mains des Hollandais. François Martin et d’autres Français comme le capitaine Pierre Deltor, et même les Capucins s’apprêtaient à quitter Madras, qui était sous le contrôle des troupes de Golconde, vers les régions de Gingy qui était gouverné par Sher Khan Lodi.[3]

Dans le même temps, Sher Khan Lodi voulait que les Français s’établissent à Pondichéry pour y faire du commerce. C’est ainsi que le Français, Bellanger de l’Espinay s’embarqua à Porto Novo, le 3 Février 1673 pour s’installer à Pondichéry. François Martin arriva à Pondichéry seulement en 1674 pour prendre en charge le comptoir à la place de Bellanger de Lespinay.  Le commerçant, Lazaro de Mota Tanapa Mudaliar, originaire de Mylapore à Madras, accompagnait François Martin à Pondichéry. Il devenait par la suite le premier dubash de Pondichéry.[4]

Avant les Français, les Danois étaient présents à Pondichéry lorsque cette localité était sous le contrôle du Naik de Gingy. Ils avaient construit une grande maison pour leur  habitation. Il est probable que Bellanger de Lespinay et François Martin ont habité la maison abandonnée par les Danois et qui se trouvait, d’après les indications du premier, à cinquante pas au sud du Fort Louis, construit plus tard à deux cents pas de la mer.[5] Il est fort probable que cette maison des Danois se trouvait à l’emplacement où se trouve actuellement le bâtiment de la Chambre de Commerce de Pondichéry et ses dépendances.

Très tôt, Pondichéry et ses environs tombèrent dans les mains des Marathes, avec à leur tête le chef marathe redoutable, Shivaji Bhosale, qui avait défié l’empire mogol. Ram Radja, le fils de Shivaji, fut placé comme roi de Gingy depuis cette période là. François Martin n’avait pas d’autres choix que de traiter avec lui. En 1683, François Martin achetait la ville de Pondichéry et son territoire à Ram Radja. Elle avait le territoire compris, une lieue de circonférence.[6] De toute vraisemblance, le comptoir français de Pondichéry était encore insignifiant jusqu’en l’année 1686 au moins. Ses maisons étaient des cases construites de roseaux et la loge de la compagnie était couverte de chaume jusqu’à ce moment-là. Mais l’achat de la ville et le territoire de Pondichéry à Ram Radja, permettait à  François Martin de jeter les bases d’un véritable territoire français en Inde et un Pondichéry moderne. En 1686, il faisait bâtir deux magasins en briques et quelques autres édifices.[7]

Il est fort possible que François Martin ait habité la maison des Danois jusqu’à cette date ou même un peu plus tard. Le 7 Juin 1690, Ram Radja écrivait à François Martin : il s’engageait à protéger le nouveau territoire de Pondichéry contre les Hollandais, Anglais, et Danois et gens de toute autre nation, à condition que les Français traitent avec bienveillance les marchands du pays et tous les étrangers.8[8]Suivant les consignes de Ram Radja, François Martin était bien conscient de la nécessité d’un tolérance religieuse à Pondichéry pour attirer plus d’habitants et de commerce à Pondichéry. Il laissa d’abord les indigènes pratiquer leur culte en pleine liberté, les musulmans dans les deux mosquées à Pondichéry, les brahmanes dans quatre pagodes.[9] Les quatre temples sont : le Temple Péroumal, le temple Kalatiswaran, le temple Ellaman et le temple Vedapuriswarar(Shiva). Les deux mosquées étaient situées juste derrière l’église des Capucins au bord de la mer.[10]

Les capucins, venus de Madras, assuraient le service religieux à Pondichéry dès 1676. Ils possédaient une chapelle dans le Fort à l’usage des Européens et pour les chrétiens du pays, les Malabares, ils construisaient hors du fort en 1686 l’église Saint Lazare sur le terrain et grâce aux subsides donnés par un modéliar converti : Lazaro de Mota.[11] Celui-ci a fait don de ce terrain qui se trouvait juste à l’extérieur du Fort Louis au sud tout près de l’emplacement actuel du quartier général de la police de Pondichéry. Ce Fort fut construit après 1686 et se trouvait à 200 pas de la mer.  Dans l’acte de donation, il fut écrit et soussigné par Lazaro de Mota, marchand, trafiquant et bourgeois de Pondichéry, que, pour le bien de son âme et pour la conversion des gentils, il faisait don de ce terrain où une église fut érigée à ses frais pour les capucins. Cette église fut appelée, Eglise de Saint Lazare. Il faisait don d’un autel à cette église en 1693.[12]

Pondichéry relevait de l’évêque de San Thomé et tout d’abord n’avait qu’une église des Capucins, construite avec le don de Lazaro de Mota. Les capucins trouvaient leur église trop petite. Ils la démolirent sans doute après la mort de Lazaro de Mota et entreprirent en 1739 la construction de la deuxième église, Notre Dame des Anges. Il ne nous reste rien de cette Notre Dame des Anges, pas plus que de la première. Il est fort possible qu’une autre Notre Dame des Anges, (c'est-à-dire l’église actuelle) construite après la démolition de la deuxième église des capucins garde encore quelques traces des dons de Lazaro de Mota Modeliar.[13]

En 1701, Pondichéry fut érigé chef-lieu des comptoirs français en Inde. François Martin avait en charge Pondichéry en tant que Gouverneur jusqu’à sa mort en Octobre 1706. Il fut enterré le 31 Octobre 1706 dans l’enceinte du Fort Louis, selon les traditions de l’église catholique. On ne sait pas si les cérémonies des obsèques se déroulaient à l’Eglise Saint Lazare de Lazaro de Mota ou bien dans la chapelle à l’intérieur du Fort. Lors de l’enterrement, l’éloge funèbre fut récité par le Père Laurent d’Angoulême, capucin missionnaire apostolique à Pondichéry. François Martin fut glorifié pour la première fois comme le fondateur de Pondichéry par le Père Laurent d’Angoulême. Le Père lui-même avait écrit dans le registre les termes suivants :

Aujourd’hui le 31 Xbre 1706, j’ay enterré dans la forteresse du fort Louis de Pondichéry, M.François Martin, Chevalier Général et Gouverneur de Pondichéry après avoir reçu tous les sacrements de l’Eglise. Pondichéry luy a obligation de ce qu’il est aujourd’hui.

Signé : Sr.Laurent d’Angoulesme

Cap.Missionaire Apostolique[14]

 

Le Fort Louis avait cessé d’exister depuis le dix-huitième siècle lorsque les Anglais avaient rasé à terre tous les bâtiments de la ville blanche. Avec cette destruction, le tombeau de François Martin a disparu aussi. Personne ne se souvient de l’endroit exact où il fut enterré. Mais on connaît l’emplacement où s’érigeait autrefois le Fort Louis. François Martin doit se trouver quelque part dans cette enceinte, mêlé avec la terre, face à la mer. Il n’existe aucun monument dans cet emplacement pour commémorer la mémoire de François Martin ou pour indiquer au passager curieux que François Martin, le bâtisseur de Pondichéry et le véritable fondateur du Pondichéry moderne fut enterré à l’emplacement du Fort Louis dans ce jour d’automne du 31 Octobre 1706. Cet emplacement fait partie aujourd’hui de ce qu’on appelle officiellement le ‘Bharati Poonga’ ou ‘le Parc de Bharati’, Bharati étant une figure nationaliste et patriotique tamoul et indien.[15] D’une certaine façon, cette appellation démontre le triomphe du nationalisme sur une vérité historique, s’agissant du fondement même de Pondichéry.

 

 



[1] Mémoire sur Mazulipatnam, p.7, Nouvelle Acquisition Française. 9359, Bibliothèque Nationale de France ; Colonies C2. 200-201, Corresspondance Générale – 2e – Mémoires sur Mazulipatnam et ses dépendances, p.6, Archives Nationales, Paris ; J.B.P.More. The Telugus of Yanam and Masulipatnam : From French rule to Integration with India. Pondicherry. 2007, p.6

[2] J.B.P.More. Ibid. p.7

[3] Henry Davison Love, Vestiges

[4] V. Labernadie. V. Le Vieux Pondichéry, 1674-1815. Histoire d’une ville coloniale française.Pondichéry. 1936, pp. 10-11 ; Cojandé Dairianadin. Mémoire de Pedro Canagaraya moudeliar. Pondichéry, 1984 – voir Arbre Généalogique

[5] V.Labernadie. Ibid. pp.6, 20 ; Robert Challes. Journal d’un Voyage fait aux Indes Orientales. La Haye, 1721, II, p.164 ; voir aussi, Froidevaux. Bellanger de Lespinay. Vendomois – Mémoires sur son voyage aux Indes Orientales (1670-1675). Vendôme, 1895

[6] Annuaire des Etablissements Français de l’Inde pour l’année 1841 par Pierre Constant Sicé. Pondichéry 1841(voir précis) ; San Bartolomeo, Fra Paolina Da. A Voyage to the West Indies. Tr. by William Johnston, London, M.DCCC, p.9

 

[7] Castonnet des Fosses. Pondichéry au XVIIe siècle d’après les documents inédits des Archives du Ministère de la Marine et des Colonies et des Archives du Dépôt des Cartes et Plans de la Marine, Bibliothèque Nationale de France

[8] Edmond Gaudart. Catalogue des Manuscrits des anciennes archives de l’Inde Française. Paris, 1922, I, p.1

[9] Martin et de Chalonge à la Compagnie, 14 Septembre 1699 – AC C2 65, f.31 ; Paul Kaeppelin. La Compagnie des Indes Orientales et François Martin, 1664-1789. Paris, 1908, p.558

[10] Plan Général des dépendances de Pondichéry par Denyon, 1704, Bibliothèque Nationale de France ; Julien Vinson. Les Français dans l’Inde. 1736-1748. Paris, 1894, pp.xxxix, xxviii

[11] Paul Kaeppelin. op.cit. p.554 ; Julien Vinson. Ibid. xv ; Adrien Launay. Histoire des Missions de l’Inde – Pondichéry, Maîssour, Coimbatore. Paris, 1898, I, xxx

[12] Ms. Fr.25286. Copie de l’acte de donation faite d’une église aux Capucins 28 May 1676, signé par Lazaro de Mota, Bibliothèque Nationale de France ; Edmond Gaudart. op.cit. I, p.6

[13] V.Labernadie. op.cit. pp.141-142 ; Edmond Gaudart. Ibid. I, p.6

[14] Ms. Nouvelle Acquisition Française. N.A.F. 9352, p.286, Bibliothèque Nationale de France

[15] voir J.B.P.More. L’Inde Face à Bharati. Le Poète Rebelle. Tellicherry, 2003