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Pour une meilleure élection présidentielle

 

Inconvénients du mode actuel

 

En France, le Président de la République jouit d’immenses pouvoirs. Cependant le dispositif de son élection n’a pas été mis au point avec le soin requis. Parfois les électeurs sont contraints à voter pour un candidat qu’ils n’aiment pas pour éviter le pire. Un cas patent a été le l’octroi du deuxième mandat à Chirac.

Deuxièmement au deuxième tour un candidat écarté plaide en faveur de quelqu'un qu'il vient de vilipender au premier tour, ce qui enlève toute crédibilité au discours politique.

 Troisièmement on dérange inutilement le citoyen deux dimanches successifs. Certains sont tentés ou même contraints de s’abstenir à l’un des deux tours, ce qui fausse le résultat des élections.

Ce ne sont que des inconvénients mineurs. Il y a un autre qui est fondamental. Au premier tour la loi donne à toutes les tendances politiques l’occasion de se manifester et à la population la possibilité d’exprimer son opinion sur elles. Mais les grands partis s’ingénient à fausser cette consultation en faisant intervenir la notion de vote utile au premier tour. La loi elle-même, au lieu d’exploiter cette consultation intégrale du premier tour, revient en arrière, comme si elle regrettait d’être allée trop loin, et préconise un match de un contre un au deuxième tour. Elle réduit ainsi la France plurielle à un stade primitif de démocratie.

Elle provoque ainsi la division du pays en deux camps opposés, ce qui n‘est pas très sain. Cela conduit les citoyens à afficher une attitude frisant le fanatisme et qui parfois se perpétue de génération en génération. Les divergences continuent à causer du mal encore longtemps après les événements qui leur ont donné naissance ; elles dégénèrent souvent en véritables réflexes purement stériles. Chaque élection ravive les haines et produit des effets désastreux dans les petites et moyennes agglomérations où les habitants d'une même cité sont amenés à se considérer comme ennemis, tant est envenimé le discours électoral.

Les élections prennent l’allure d’un combat de coqs (même si l’un des deux candidats en présence est une femme). L'affrontement de un contre un, facile et grisant, qui est un mode de règlement primaire n'est pas de mise quand l’enjeu est d’une importance capitale. De plus, les décisions prises par une autorité issue d’un tel procédé risquent d’apparaître comme un acte de domination d'un groupe sur un autre. Elles ne pourront pas être menées à terme, parce qu'elles rencontreront une résistance farouche.sur le terrain.

Malgré ces inconvénients considérables, les grandes formations politiques ne semblent pas songer à changer de système ; elles sont satisfaites de se partager le pouvoir par alternance ; la lutte porte essentiellement sur le partage du temps. Cependant il semble évident que, pour résoudre les problèmes de plus en plus épineux qui se posent au pays, il faudrait peut-être songer à changer le mode de scrutin du tout au tout. Certes il n'y a pas de mode de scrutin parfait. La science politique met quand même à la disposition du peuple plusieurs systèmes. La France en a déjà essayé plusieurs, mais n’a pas fini le tour d’horizon.

Quel système adopter ?

Pour permettre la meilleure représentation du peuple dans son ensemble le système doit remplir deux conditions : d’abord permettre à toutes les tendances de se manifester, puis offrir au citoyen la possibilité d'exprimer son opinion sur tous les candidats qui se seront présentés. Il y a un système qui le permet c’est le scrutin classificatoire. Il semble convenir parfaitement à la conjoncture actuelle de la France.

Il pourrait paraître compliqué au premier abord, mais il est facile à comprendre quand on veut bien s'y pencher. Comment fonctionne t-il ? Le citoyen est appelé non pas à choisir un candidat parmi plusieurs mais à classer tous les candidats selon ses préférences.

 Les voix de première préférence sont comptées d'abord. Si l'un des candidats a obtenu la majorité de ces voix, il est déclaré élu. Sinon, on écarte le candidat qui a obtenu le moins de voix de première préférence et on ajoute les voix de deuxième préférence dans les bulletins qui l'ont placé en première préférence, respectivement aux candidats restants. Si alors un candidat obtient la majorité il est déclaré élu. Sinon, on écarte l'avant dernier dans les voix de première préférence et l'on procède comme précédemment jusqu'à ce qu'un candidat ait obtenu la majorité des voix.

 Exemple : Quatre candidats A, B, C et D en présence et trente cinq millions de suffrages exprimés. Leurs voix de première préférence sont respectivement de 13 millions pour A, 12 millions pour B , 8 millions pour C et 2 millions pour D. Aucun n’a la majorité de 17 millions 500 et plus.

 On élimine D. Les voix de deuxième préférence des partisans de D sont 1 million pour A, 1 million 500 pour B et 500 pour C . On ajoute ces voix à ces candidats; ils ont alors respectivement 14 millions, 13 millions 500 et 8 millions 500. Aucun n'a encore la majorité.

On élimine C . Les voix de deuxième préférence des partisans de C sont 3 millions pour A et 5 millions pour B; on ajoute ces voix à A et B . Ils ont alors, A 17 millions et B 18 millions. 500. B est déclaré élu. C’est ce qui se serait passé probablement s’il y avait eu un deuxième tour. On y arrive sans deuxième tour avec son cortège d’inconvénients.

L'électeur sera obligé de passer un peu plus de temps dans l'isoloir. Le dépouillement des bulletins exigera également plus de temps, mais avec les appareils informatiques dont on dispose, cela ne doit pas poser des problèmes. Les Français pourront connaître les résultats avant d'aller au lit.

 

Avantages du scrutin classificatoire pour les partis

Ce système, en plus de réduire la consultation populaire à une seule, a d’autres avantages. L'analyse du scrutin donnera une image complète de l'opinion publique. Chaque candidat pourra connaître la mesure exacte de sa côte auprès de l'ensemble de la population. Il saura comment il est jugé par ceux qui ne sont pas ses adeptes. Autant de renseignements qui pourront s'avérer utiles pour sa réflexion et ses orientations futures. Ainsi les élections serviront non seulement à conférer le pouvoir et un mandat mais aussi à procurer une information précise sur le terrain où la tâche politique doit s'accomplir

Pour pouvoir réussir, les candidats seront obligés de mieux formuler leur discours. Les slogans surannés et excessifs qui mobilisent les seuls partisans ne seront pas des atouts suffisants. Les candidats doivent s'adresser au peuple tout entier. Il ne leur suffira pas non plus de drainer la masse flottante et indécise, sans opinion politique bien dessinée, chaque fois conquise et chaque fois trahie, et qui décide maintenant du sort des élections.

Les candidats de tous bords seront conduits à analyser leurs programmes et les présenter de façon à les rendre crédibles à tous. Ils ne peuvent plus se contenter de rassurer les partisans. En effet ce sont les voix de deuxième préférence qui vont décider de leur sort en définitive. Parallèlement à la lutte pour le pouvoir, il sera donc nécessaire aux candidats de présenter des solutions pouvant recueillir un large assentiment. Tout cela obligera les candidats à mieux cerner les problèmes et à se préparer à exercer leurs responsabilités en tenant compte des desiderata de toute la population.

En ce qui concerne les problèmes importants il est essentiel que les partis examinent avec objectivité les points de vue des autres et déterminent jusqu’à quel point ils peuvent les accommoder. Ils doivent essayer, d'élaborer une solution susceptible de recueillir une adhésion aussi large que possible. Cet exercice que le parti qui s’est hissé au pouvoir cherche maintenant à faire après les élections, souvent sans succès, il vaut mieux le faire avant. Cela permettra aux candidats d’augmenter les voix de deuxième préférence qui vont être décisives.

 

Conséquences pour le citoyen

Le scrutin classificatoire offre également des avantages individuellement à chaque citoyen. Pour bon nombre de citoyens, le premier avantage immédiat est que la corvée de réitérer le même choix dans l'espace d'une semaine est supprimée.

Pour le citoyen alerte, la perplexité résultant d'avoir à choisir au premier tour un seul parmi plusieurs possibles à ses yeux est éliminée. Son obligation de choisir au deuxième tour entre deux dont aucun ne recueille sa confiance totale cesse également. L'originalité du système réside essentiellement dans la faculté donnée au citoyen d'enregistrer en une seule fois son opinion sur tous les candidat

Ce genre de scrutin valorise le citoyen. Il ne peut plus se contenter de son opinion toute faite avant même l’ouverture de la campagne. Il est amené à secouer ses préjugés et se mettre à l'écoute de tous les courants d'opinion qui peuvent chacun apporter sa contribution pour la gestion de la chose publique.

 

Réflexions finales

La France se caractérise par la multiplicité de partis politiques. On aurait tort de considérer cette diversité comme une tare ; c'est peut-être le signe d'un raffinement de sens politique de la population; c'est la division du pays en deux grands partis qui apparait comme un stade primitif de démocratie, qu'il convient de dépasser.

 En chaque matière la meilleure solution est certainement une, mais elle est difficile à saisir dans le champ politique. Elle ne dépend pas uniquement de son mérite intrinsèque. Il faut aussi tenir compte du coût, de la faisabilité, de l’acceptation de la population, de la conjoncture internationale etc.

En conséquence, le fait de s'accrocher à des vues diamétralement opposées n'est certainement pas le moyen le plus sûr de parvenir à la meilleure solution. Dans les matières importantes la décision finalement prise doit apparaître comme une décision commune qui a pris en compte ses répercussions sur toutes les couches de la population. Le scrutin classificatoire peut y contribuer. Dans tous les cas c’est plus conforme à la morphologie du corps politique français fait de multiplicité de partis.

Le scrutin classificatoire n’est pas possible dans tous les pays. Il exige un électorat instruit et habitué aux urnes. Ces conditions sont heureusement remplies en France.

 

 David Annoussamy*, La Lettre du CIDIF le 19 mai 2016

*Membre émérite de l’Académie internationale de droit comparé