Blue Flower

Les Bhopalis meurent sous les yeux des politiciens corrompus”

De passage à Paris pour présenter son dernier roman, Indra Sinha revient sur l’apathie du gouvernement indien et sur le cynisme du groupe chimique Dow qui n’assume toujours pas ses responsabilités, vingt-cinq ans après la catastrophe.


Une étudiante indienne tient une affiche pour protester contre le report du procès de la tragédie de Bhopal, 2 décembre 2009

Une étudiante indienne tient une affiche pour protester contre le report du procès de la tragédie de Bhopal, 2 décembre 2009


Pour le 25ème anniversaire de la catastrophe, les autorités indiennes ont affirmé qu'il n'y avait plus de traces de contamination à Bhopal et ont même déclaré vouloir ouvrir au public le site de l'usine. Quelle a été votre réaction ?

 

INDRA SINHA : Je ne comprends vraiment pas à qui peut bénéficier de telles affirmations. L'organisation à laquelle j'appartiens, la Bhopal Medical Appeal, a publié un nouveau rapport le 1er décembre sur la contamination de l'eau, grâce à des analyses effectuées par des laboratoires suisses et britanniques. Le laboratoire a révélé l'existence de 16 polluants dont le Carbon Tetrachloride, qui a un niveau de toxicité de 2400 fois plus élevé que le niveau recommandé par l'Organisation Mondiale de la Santé. Ces polluants, vous les trouvez dans l'eau que les 35 000 personne vivant dans les bidonvilles aux alentours de l'usine boivent et utilisent pour se laver. Nous avons même retrouvé ces produits chimiques dans le lait maternel ! Pourtant, le ministre chargé des victimes de Bhopal, un politicien corrompu et méprisable, Babulal Gaur, a déclaré il y a deux jours qu'"il y avait aucune contamination, ni de l'eau ni du sol". Ces affirmations servent les intérêts de la firme Dow Chemical, qui a racheté Union Carbide, et qui continue à donner d'énormes dessous de tables au parti de Babulal Gaur, le BJP mais aussi aux fonctionnaires du gouvernement central, afin que l'affaire soit étouffée. Les victimes d'Union Carbide continuent de mourir à Bhopal car l'Inde elle-même se laissent dépérir sous les coups de nos dirigeants pourris par la corruption. Vous savez, les victimes sont tous des pauvres, et beaucoup sont musulmans. Le BJP a une politique clairement anti-musulmane et le gouvernement indien se fiche bien des pauvres, même s'ils sont malades.


Afin d'aider les victimes du gaz toxique, vous avez financé la construction d'une clinique, la Sambhavna. Comment faire pour soigner tout le monde?

 

Actuellement, 100 000 Bhopalis souffrent toujours de pathologies chroniques et d'handicaps contre lesquelles les traitements sont en grande partie inefficaces. Le premier précepte de notre clinique est de ne pas faire souffrir les patients. Nous choisissons donc une forme de traitement mixte, faite de médicaments allopathiques combinée à des méthodes ayurvédiques, qui utilisent l'homéopathie, le massage et le yoga, notamment pour les problèmes respiratoires. Environ 200 malades se présentent chaque jour et nous essayons de soigner le maximum de gens, gratuitement. Mais le problème à Bhopal, c'est que même le Bhopal Memorial Hospital, qui, de 2006 à 2014, a l'obligation de soigner gratuitement les victimes de la catastrophe, n'a que mépris pour elles. Elles y sont appelées avec dédain les "gazés" et les docteurs préfèrent soigner d'autres patients, plus riches, qui paient la consultation. C'est juste un nouveau scandale parmi tant d'autres scandales.


Que reste-t-il à faire pour qu'un jour, vous puissiez dire, "la bataille est gagnée" ?

 

Deux choses importantes doivent être obtenues : d'abord, si nous pouvons obtenir de vraies compensations qui permettront de soigner les malades, alors ce sera à un grand pas. En 1989, alors qu'Union Carbide a dû reverser au gouvernement indien 470 millions de dollars [310 millions d'euros], celui-ci n'en a donné que la moitié aux victimes. La plupart des gens n'ont reçu que 200 roupies par mois [3 euros)]et d'autres pas un sou, car ils n'avaient pas de preuve écrite affirmant leur contamination par le gaz. Et puis cette somme d'argent était basée sur une estimation de 1400 victimes. En réalité, cette nuit là, nous savons qu'il y en eut 8 000. Aujourd'hui, tous les malades ont besoin d'aide pour se soigner, même ceux qui sont nés après le drame. Nous espérons aussi pouvoir monter une commission spéciale pour effectuer une véritable étude, fiable, qui pourrait être financée par l'Union Européenne. Enfin, nous voulons que Dow accepte ses responsabilités. En rachetant Union Carbide, Dow a aussi racheté les dettes de la firme. Et nous savons tous que Union Carbide est responsable. Elle a utilisé des dispositifs de sûreté inadéquats et a stocké du méthylisocyanate sans le réfrigérer, tout cela pour faire des économies de 37, 40 dollars par jour ! Nous continuerons donc à nous battre. Vous savez, à Bhopal, ils sont prêts à se battre, car ils n'ont rien à perdre. Cela leur donne une grande force. Nous voulons que Dow se présente devant le tribunal et qu'elle soit reconnue coupable. Si la companie perd le procès, alors elle devra payer. Car on ne peut condamner une entreprise à la pendaison, malheureusement...

 

 Propos recueillis par Naïké Desquesnes, Courrier International, le 4 décembre 2009.

 

 

Commander cet ouvrage

"Cette nuit-là" est l'expression utilisée par les habitants de Bhopal lorsqu'ils évoquent l'explosion de leur usine chimique, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984. Cette nuit-là est aussi le titre en français [éd. Albin Michel, 2009] du roman anglophone Animal d'Indra Sinha, un anglo-indien qui, depuis 1994, se rend régulièrement à Bhopal pour aider les victimes à obtenir justice. C'est dans les rues de cette ville, en discutant avec les gens, qu'il a trouvé l'inspiration de son roman dont le personnage principal, Animal, marche à quatre pattes à cause d'une colonne vertébrale déformée par la maladie.