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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Les rescapés de Bhopal restent hantés par la catastrophe, 25 ans après

Hazra Bi voudrait bien oublier cette nuit de décembre, il y a 25 ans, mais sa vie et celle de sa famille sont à jamais meurtries par la pire catastrophe industrielle de l'histoire, celle de l'usine de Bhopal, dans le centre de l'Inde.

Le gaz toxique qui s'est répandu dans son quartier pauvre dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984 a laissé Hazra Bi ménopausée à 36 ans, en proie à de violents maux de tête et le souffle court. Son fils, alors âgé de 4 ans, ne peut plus contrôler sa vessie et est handicapé par des crises de panique. Elle a eu une petite-fille beaucoup trop maigre à la naissance il y a deux ans, aux jambes comme des brindilles, qui ne peut toujours ni marcher, ni parler. "C'est le destin de la troisième génération de Bhopal", lâche-t-elle.

La catastrophe de l'usine de pesticide a fait quelque 4.000 morts dans les premières heures, mais le bilan a doublé au bout de quelques jours et encore presque doublé après quelques années, pour s'élever finalement à environ 15.000 morts, selon le gouvernement, presque le double, selon des militants locaux.

Restent les rescapés. Des milliers d'Indiens continuent de subir les effets de l'exposition au gaz toxique, alors que certains n'étaient même pas nés il y a un quart de siècle.

Des organisations de défense des droits de l'Homme affirment que les déchets toxiques de l'usine continuent de polluer le sol et l'eau souterraine des environs. Ils évoquent des milliers d'enfants de parents exposés ou empoisonnés par l'eau contaminée, qui présentent un bec de lièvre, des membres déformés ou des dommages cérébraux, des problèmes respiratoires, de peau ou de vision.

"Nous constatons toujours des malformations à la naissance, parfois chez des enfants âgés de deux mois seulement", explique Satinath Sarangi, directeur de la Clinique de la fondation Sambhavna, qui traite gratuitement les personnes exposées au gaz ou à l'eau polluée.

Le gouvernement estime qu'au moins 500.000 Indiens ont été affectés par la fuite de gaz de Bhopal mais nie tout lien avec les malformations de naissance observées aujourd'hui et toute contamination actuelle. Pour le ministre d'Etat Babulal Gaur, chargé de l'aide et de la réhabilitation à Bhopal, c'est la misère des bidonvilles qui cause les maladies des enfants.

Le groupe américain Union Carbide, qui a racheté l'usine de Bhopal à Dow Chemical en 2001, a mis l'accident sur le compte d'un acte de sabotage d'un employé. Pour Dow Chemical, l'affaire a été bouclée en 1989 avec le versement par Union Carbide de 470 millions de dollars (environ 313 millions d'euros) au gouvernement indien, et c'est désormais l'Etat de Madhya Pradesh qui est responsable du site et de sa réhabilitation. Le ministre Babulal Gaur confirme.

Dans les ruelles sales qui serpentent à travers les bidonvilles les plus touchés par la fuite de l'usine de Bhopal, on ne passe jamais plus d'une dizaine de maisons avant de tomber sur un jeune enfant aux malformations physiques visibles.

Rizwana Bi, 26 ans, assise sur un matelas de plastique, veille sur sa fille Menaz. A 8 ans, elle en paraît quatre, son corps tordu attaché dans une chaise spéciale qui soutient sa colonne vertébrale. Rizwana et son mari ont tous deux été exposés au gaz en 1984. Leurs deux fils sont mentalement attardés et présentent des troubles sévères de la parole.

Le couple, comme des dizaines d'autres, confie ses enfants à une école spécialisée et une clinique du Chingari Trust, une organisation caritative largement financée par le prestigieux Prix Goldman de l'environnement décerné en 2004 à la rescapée et militante Rashida Bee et à son amie et voisine Champa Devi Shukla. Le Chingari Trust dit avoir identifié des centaines d'enfants handicapés dont les parents ont été exposés au gaz et à l'eau contaminée.

Vingt-cinq ans après la catastrophe, des centaines de tonnes de produits toxiques restent entreposés sur place mais, selon le ministre Gaur, ni le sol, ni l'eau ne sont contaminés.

Il n'existe pas de recherche détaillée sur les effets à long terme sur la santé de l'exposition au gaz. Le Conseil indien de la recherche médicale a certes lancé une vingtaine d'études en 1985 mais la plupart n'ont jamais été publiées, dénoncent des médecins comme le Dr N.R. Bhandari, pédiatre à Bhopal et principal chercheur de cinq de ces travaux.

A New Delhi, le chef du Conseil médical, V.M. Katoch, répond que les principales conclusions des recherches ont été publiées. Le Conseil est prêt à financer de nouvelles études à Bhopal, affirme-t-il, mais n'a reçu que deux propositions ces dix derniers mois.

Dans son bidonville, Hazra Bi balance entre désespoir et colère. "Pour nous, rien ne change. Les gens viennent, écrivent des choses sur nous et repartent. Nous restons ici, avec nos problèmes", constate-t-elle. "Mais nous continuerons de nous battre."

 

AP, le 30 novembre 2009.