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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Mon journal ne connaît pas la crise


A quelques mètres d'un cabanon traversé par les bourrasques de poussière, les herbes sauvages ne se sont pas relevées du poids des corps, tombés sous les coups de barre de fer et de marteau. C'est ici, dans la lointaine banlieue de New Delhi, qu'une adolescente de 14 ans et ses parents, tout juste arrivés de leur village pauvre du Rajasthan, ont été assassinés. Leurs cris se sont évanouis au beau milieu de la nuit et des immenses terrains vagues.

Lalit Vijay soulève les matelas poussiéreux, ouvre les tiroirs et prend des photos sur son téléphone portable. "C'est à chaque fois la même histoire : la police passe, et les indices restent. Ils sont en sous-effectif, et toujours très pressés", explique le jeune journaliste qui a déjà retrouvé, deux jours auparavant, un téléphone portable appartenant à l'une des victimes. De l'autre côté de la route, un vigile de nuit mal rasé, à l'uniforme usé, refuse de lui parler. Après une soirée arrosée au whisky, il dormait pendant la nuit du meurtre. La police, qui espérait boucler l'affaire au plus vite, a déjà échoué à obtenir ses aveux forcés malgré les coups et deux nuits de garde à vue.

Une nouvelle enquête commence donc pour Lalit Vijay, qui, au guidon de sa moto et une feuille de papier toujours pliée dans la poche arrière de son jean, ne rate aucun fait divers. Tant de cadavres sont passés sous ses yeux qu'il en est devenu végétarien, dit-il en plaisantant. Ses enquêtes paraissent dans le journal le plus lu au monde. Avec ses 240 éditions locales, Dainik Jagran publie environ 10 000 articles chaque jour. Ses 1 000 journalistes ont un avantage de poids : les habitants appellent le journal avant la police. Mais lorsqu'ils arrivent sur les lieux d'un crime, ils ont pour consigne de ne surtout toucher à rien, de regarder seulement. A tel point que le téléphone portable de Lalit Vijay contient davantage de photos de cadavres que de portraits de stars de cinéma. "Attention, précise-t-il, le journal ne publie aucune image choquante." Car le petit déjeuner est justement le moment choisi par les lecteurs - dont 90 % sont des abonnés - pour lire Dainik Jagran, qui signifie en hindi "le réveil quotidien". "En Inde, les gens ont le temps de lire le journal, car ils se lèvent tôt et partent tard au travail, analyse Lalit Vijay, et on ne peut quand même pas leur donner la nausée."

Pour intéresser le lecteur, il faut donc trouver les bonnes histoires. Lalit Vijay rencontre presque tous les jours les officiers de police Ajay Tripathi et Rajiv Mishra. L'un travaille sous un portrait de Gandhi et l'autre sous un fusil de collection placé dans une vitrine. "Plus on sait comment, et par qui, un haut gradé est corrompu, plus on obtient facilement de sa part des informations", confie le journaliste avec un regard complice. Mais ses meilleures sources sont encore les employés de bureau. Ceux qui parlent facilement contre des cigarettes, un thé, de la considération et parfois quelques roupies.

Dans le meurtre de la famille originaire du Rajasthan, la police privilégie la piste du gang Bawanai, une caste originaire du même Etat connue pour planifier minutieusement des attaques simultanées dans des maisons bourgeoises et uriner sur les corps des victimes avant de prendre la fuite. "Cet assassinat ne leur ressemble pas", insiste Lalit Vijay, qui privilégie la piste de la dispute familiale. "Les journalistes font leurs enquêtes comme on écrit un scénario de Bollywood", se lamente M. Tripathi, avant de lâcher, les yeux tournés vers le ciel : "Et dire que je suis obligé de vous lire pour rendre des comptes à mon supérieur, qui croit ce que vous écrivez."

Lalit Vijay a jusqu'à 23 heures pour rédiger son article, dans son petit box situé au milieu d'un plateau ultramoderne, où des garçons servent en silence, à heures régulières et en uniforme impeccable, du thé à la cardamome. A l'étage en dessous, de puissantes rotatives impriment le journal à un rythme de 3 000 exemplaires par minute. Dans d'autres districts, les derniers journaux doivent sortir de l'imprimerie, plus tôt, vers minuit, pour laisser le temps aux livreurs d'acheminer le précieux journal, parfois à bicyclette, dans les villages les plus reculés.

Les lecteurs habitent le nord de l'Inde, et appartiennent à tous les milieux sociaux, sauf à l'élite anglophone des grandes métropoles. "2 % seulement de la population indienne lit les journaux en anglais, relativise Anil Nigam, le rédacteur en chef de l'édition de la région de Noida, et notre diffusion augmente chaque année, car les jeunes veulent s'informer, et leur pouvoir d'achat augmente." Parmi les 56 millions de lecteurs qui consultent au moins une fois par mois ce journal - un record au monde, même si certains quotidiens japonais ont un tirage plus important -, ils sont de plus en plus nombreux à s'acheter un exemplaire, vendu en moyenne 3 centimes d'euro. "Les faits divers fédèrent notre lectorat", explique Anil Nigam.

A Noida, deux mondes coexistent. Les paysans labourent leurs champs au pied des complexes résidentiels occupés par la nouvelle classe moyenne urbaine. Le jour le plus froid de l'hiver doit donc être traité sous deux angles : ses conséquences sur l'agriculture et sur la tension artérielle. Les sujets du jour sont discutés chaque matin à 11 heures par la petite équipe de dix journalistes. L'information se doit d'être utile, avec les prévisions des embouteillages de la journée, et de proximité, grâce aux reportages consacrés à la pénurie de salles de mariage, ou encore à l'ouverture du Salon de l'artisanat.

Plus efficace encore qu'un long article, un photographe est chargé de rapporter l'image d'une poubelle vide entourée de détritus, pour illustrer le manque de civilité qui sévit dans la ville. Dainik Jagran est aussi "le journal des temps qui changent". "On parle davantage des problèmes d'infrastructures, car aujourd'hui notre lecteur ne se rend plus au travail à pied, mais en voiture ou en bus", observe Anil Nigam. La protection de l'environnement fait partie de la nouvelle ligne éditoriale. Un article sur le rejet des déchets toxiques dans le fleuve sacré de la Yamuna a droit à ce titre évocateur : "Si le protecteur devient à son tour destructeur, alors où est Dieu ?" Le journal assume ses références au sacré. "Nous défendons les valeurs de l'hindouisme, c'est-à-dire celles de l'Inde", avance le directeur du journal, Sanjay Gupta. Et les autres religions ? "Elles ont adhéré à nos valeurs en venant vivre dans notre pays."

Rentrer dans la modernité sans y sacrifier son identité. Cet adage vaut autant pour la ligne éditoriale que pour la gestion du journal. La famille Gupta a introduit en Bourse une partie du capital de son entreprise, qui réalise chaque année 100 millions d'euros de chiffre d'affaires. Elle veut racheter d'autres journaux pour étendre sa présence dans le sud du pays. La création de chaînes de télévision locales ne l'intéresse pas. "Elles perdent toutes de l'argent, leurs journalistes coûtent quatre fois plus cher, et leurs informations ne sont pas crédibles. Mais la télévision a donné un appétit pour l'information qui nous sert indirectement", se réjouit Sanjay Gupta.

L'avenir immédiat de Dainik Jagran n'est pas non plus sur Internet. Avec un faible taux de pénétration du Web dans le pays, la meilleure stratégie reste encore la patience. "J'attends que l'Occident nous trouve un modèle économique viable avant que l'on se lance sérieusement sur ce créneau", concède avec un large sourire Sanjay Gupta.

 

Julien Bouissou, Le Monde, dimanche 20-lundi 30 novembre 2009.

 

 

 

========   Une presse indienne à la santé insolente  =========


Le sommet annuel de la presse internationale, organisé du 30 novembre au 3 décembre à Hyderabad, en Inde, sera consacré au boom de la presse indienne. Avec plus de 62 000 journaux en circulation et une croissance de la diffusion de 8 % en 2008, la presse écrite connaît la situation inverse de l'Occident. Le cabinet de conseil KPMG a prévu que le secteur atteindrait en Inde les 4,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2013, contre 2,65 milliards d'euros en 2008.
 

Ce sont les quotidiens écrits en hindi ou dans l'une des 22 langues régionales qui tirent la croissance. Dans les zones semi-rurales, où l'anglais est peu répandu, la hausse couplée du pouvoir d'achat et de l'alphabétisation leur profite. Aujourd'hui, 71 % des Indiens peuvent lire, contre seulement 35 % en 1976. Dans les métropoles, en revanche, où les journaux anglais sont davantage lus, la concurrence d'Internet érode le lectorat. Le plus grand quotidien anglais du monde, The Times of India, a vu son nombre de lecteurs se stabiliser autour des 13 millions, au cours des deux dernières années.

Tous les journaux indiens profitent de la révolution de l'information. Les 300 chaînes de télévision, apparues au cours des quinze dernières années, et dont la plupart croulent sous les déficits, ont déclenché un appétit pour l'information qui profite aux journaux. La presse écrite continue de se partager 48 % des revenus publicitaires et profite de la croissance des secteurs des télécommunications ou de la grande distribution. Les revenus publicitaires leur permettent de maintenir des prix de vente très bas et de conquérir de nouveaux lecteurs. L'exemplaire se vend entre 3 et 5 centimes d'euro. Dans le même temps, leurs dépenses en marketing sont dix fois supérieures, proportionnellement, à celles des Etats-Unis. Les grands quotidiens comme le Times of India ou l'Hindustan Times lancent fréquemment des grandes campagnes de communication, en s'associant à des thèmes comme la lutte contre la corruption ou la protection de l'environnement pour s'attirer les lecteurs de la plus grande démocratie du monde.

Julien Bouissou