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 La police de Bombay encore trop fragile

 

Un an après les attaques terroristes contre la capitale économique de l'Inde, les forces de l'ordre restent vulnérables. Elles souffrent de divisions internes et de mauvaises conditions de travail.

 

Par une grise matinée d’avril, dans une caserne de la police en plein cœur de Bombay, six hommes en tenue de commando, armés de mitraillettes AK-47 et de pistolets, marchent, rampent et bondissent devant nos caméras. Ils constituent la Quick Response Team (QRT), une unité créée pour se préparer en cas d’attaques telles que celles du 26 novembre 2008 [un groupe de 15 à 20 hommes armés de fusils automatiques, arrivés par bateau, ont fait 173 morts et plus de 300 blessés en attaquant deux hôtels, un restaurant, une gare, un centre culturel juif et un hôpital]. Douze agents se relaient nuit et jour pour être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pourtant, lors de la nuit du 26 novembre, ils n’ont tiré que quelques coups de feu. Le lendemain, à l’aube, ils n’étaient bons qu’à garder le périmètre de sécurité autour des hôtels Taj et Trident.

Mais que s’est-il donc passé ? La police de Bombay s’est expliquée avec cette désinvolture bien connue qui la caractérise malheureusement dans ses moments de vérité. “Après avoir contrôlé tous les trains, nous avons compris que les terroristes avaient quitté la gare. On nous a dit qu’ils étaient partis en direction de l’hôpital Cama. Au moment de partir, nous avons vu une voiture, une Toyota Qualis, avec des armes dépassant des fenêtres. Nous avons tiré, mais elle a pris la fuite.” La QRT est devenue orpheline presque au lendemain de sa création. Conçue pour être intégrée à la section criminelle de la police municipale, elle est rapidement passée sous la coupe de l’unité antiterroriste (ATS). Cette nuit-là, alors qu’ils se déplaçaient dans la ville, ils n’avaient personne pour les guider, explique l’inspecteur adjoint Vasave. “C’est l’occasion de montrer ce que vous valez”, leur avait lancé leur chef, Hemant Karkare. Deux heures plus tard, ils découvraient son corps dans une mare de sang derrière ­l’hôpital Cama.

Divisée et mal logée, la police est affaiblie

La première fois que j’ai rencontré Karkare, en août 2008, les services de l’ATS et de la police criminelle étaient à la recherche d’un informateur clé, un intermédiaire crucial du groupe islamiste des Moudjahidin indiens. Mais la police criminelle a mis la main dessus en premier et, lorsque l’ATS a voulu l’interroger, il a subitement disparu. Et, bien sûr, la police criminelle a annoncé qu’elle n’y était pour rien. Les interférences politiques et les querelles internes [entre l’ATS et la police criminelle, par exemple] ont atteint leur apogée au sein de la police de Bombay il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, on dit que l’équipe du directeur général de police, A.N. Roy, est en guerre avec une autre équipe, celle du commissaire Hassan Gafoor. Mais les interprétations concernant les rivalités actuelles sont plus inquiétantes. Elles laissent entendre que ces guerres de faction seraient liées au ressentiment contre une “clique d’officiers qui ne viennent pas du Maharashtra et qui tiennent les rênes”. Les sans-grade rejettent cette élite non marathie, et même les officiers “se plaignent d’être traités de haut”. Après l’attitude antimusulmane de la police, en 1992, voici le chauvinisme de 2009. Les logements de fonction des forces de police de Bombay sont en piteux état. Dans l’appartement de l’inspecteur adjoint Robert Pinto, une nappe de verdure a envahi le balcon et grignote également les murs de la cuisine. Il y a moins de 20 000 logements habitables pour les quelque 40 000 hommes que comptent les forces de police de Bombay. Les autres reçoivent une aide au logement, dont le montant varie en fonction de leur grade. Un inspecteur adjoint, par exemple, touche 3 500 roupies [environ 50 euros] par mois. Juste assez pour trouver une chambre dans un bidonville. “Prenez Behrampada”, déclare un officier à propos d’un nouveau quartier pauvre de Bandra [banlieue de Bombay]. “Ce sont des rangées de cagibis de trois étages à moins de un mètre les unes des autres.” Il y a probablement des agents qui vivent là-bas. C’est une chose étrange d’imaginer des policiers et de potentiels délinquants vivant à quelques mètres de distance.

De nouvelles armes et des bunkers sur le port

Il existe au sein de la police à Bombay des hommes que l’on appelle, avec optimisme, l’unité d’intervention mobile (Striking Mobile). Bon nombre de ces agents ont été mobilisés le 28 novembre 2008. Mais leurs armes n’ont pas de munitions car, selon un officier de l’ATS, chaque coup de feu tiré doit être justifié. Je me souviens de ces images, prises pendant la nuit de la fusillade à la gare centrale. L’agent Jillu Yadav tirant avec un vieux fusil en direction de deux terroristes. Son arme s’est enrayée ; de rage, il leur a lancé une chaise en plastique. Ils avaient des AK-47, nous avions du mobilier de jardin.

“Ces neuf derniers mois, nous n’avons fait que de la paperasserie, m’explique un officier. Aujourd’hui, nous passons enfin à l’action.” Une équipe de six hommes entraînés et armés de fusils modernes, dotés de véhicules blindés, prêts à intervenir rapidement, se tiendra à la disposition d’un poste de police sur deux. Une commande de dix-neuf véhicules amphibies a été passée au Canada. Les nouvelles armes sont finalement arrivées en août 2009. Pistolets Smith & Wesson, mitraillettes Heckler & Koch, lance-grenades Colt, la police de Bombay se prépare à une véritable guerre. Peu importe que l’ennemi soit probablement intérieur, qu’il vienne d’une cellule d’islamistes indiens ou qu’il soit composé par les voyous chauvins et violents de Bombay [qui s’en prennent aux travailleurs venus du nord de l’Inde].

J’ai appelé un des hommes de la Quick Response Team l’autre jour. La dernière fois que nous nous étions vus, il m’avait dit être hanté par l’écho des AK-47 dans les couloirs d’un hôtel. Mais c’est fini aujourd’hui. “Nous dormons tous mieux à présent. Mais nous sommes davantage sur nos gardes, nous ne prenons plus de risques.” Où êtes-vous en ce moment ? demandai-je. Au Taj, me répond-il, dans un bunker camouflé sur le port, là où les hommes politiques à l’imagination fiévreuse prévoient déjà le refoulement victorieux de commandos d’envahisseurs, au pied de la statue de Shivaji, prince guerrier du Moyen Age, qui surveille la mer d’Oman du haut de ses 90 mètres.

 

Sreenivasn Jaïn, OPEN (extraits), in Courrier International du 26 novembre au  2 décembre 2009.