Blue Flower

Une artiste française à la rescousse du patrimoine rajastanais



Artiste-peintre amoureuse de l'Inde, Nadine Le Prince a installé son atelier à Fatehpur au Rajasthan il y a dix ans et milite pour la sauvegarde des somptueuses havelis de la région. Retour sur un parcours extraordinaire.

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

"J'ai divorcé, j'étais libre, immédiatement j'ai eu l'idée de venir en Inde", se souvient Nadine Le Prince. Elle choisit le village de Fatehpur au Rajasthan où elle rachète une ancienne haveli qu'elle retape pour y installer son atelier, envoutée par "les couleurs, les gens, les paysages et les monuments" de la région.

C'était il y a dix ans, et les premiers pas n'ont pas été faciles. Ces maisons, qui rappellent un peu les riads du Maroc, appartenaient jadis aux riches marchands qui parcouraient la route de la soie. Leur point d'ancrage au milieu du désert indien. Les havelis sont aujourd'hui entre les mains de leurs nombreux descendants et leur rachat reste compliqué. "Plus de vingt propriétaires!", s'est lamenté Nadine.

Ensuite, il faut trouver des artisans pour rappeler à la vie la maison délabrée et restaurer les fresques. Après avoir enfin trouvé le cadre idéal pour son travail d'artiste, à la fois serein et splendide, Nadine ne peut se reposer et se consacrer à sa peinture, car elle constate que le décollage économique de l'Inde se traduit par la destruction des havelis, qui sont peu à peu remplacée par des blocs de béton.

Consciente du danger qu'encourent ces joyaux du patrimoine indien, elle passe à la vitesse supérieure : "J'ai été la première à avoir restauré une de ces demeures. Aujourd'hui, je remue le gouvernement pour qu'on arrête de les démolir", explique-t-elle.  Son engagement civique a porté ses fruits : dans sa région, les travaux de sauvegarde avancent avec entrain et le tourisme se développe. 

Nadine Le Prince porte le même regard sur sa peinture. Elle préfère les natures mortes et les scènes de rues, qu'elle peint en trompe-l'œil : "on peut transcender quelque chose de banal avec un bel éclairage, affirme-t-elle, je veux donner de la valeur à quelque chose qui n'en a pas." Ou distinguer le beau dans un objet qui paraîtrait ordinaire à un Indien, comme la porte d'une maison, une cruche d'eau, un piment, mais qui demeure merveilleux pour un étranger. Au bout de dix ans, elle a su conserver son regard d'étrangère, ce qui fait la force de son art.

Si les habitants de Fatehpur étaient au départ étonnés de voir arriver une "femme divorcée, qui fait des travaux et devient chef de chantier", elle est désormais acceptée par sa communauté. "Je suis bien accueillie, parce que ma peinture est facile à comprendre et parce qu'ils voient que j'aime leur pays", analyse-t-elle.  Sa bête noire? La situation de la femme. "Je ne voudrais pas être une femme indienne", avoue Nadine Leprince.

Cette frustration transparaît dans ses toiles. Dans Désir de liberté une femme en sari bleu regarde par la fenêtre avec envie, par laquelle on aperçoit des marchands nomades qui sont venus vendre des dromadaires. Une autre représente une femme qui accueille la mousson : on aperçoit ses seins à travers son chemisier mouillé. C'est à la fois un symbole de fertilité et de libération sexuelle.

Si les villageois ne sont pas habitués à voir des nus en peinture, son travail ne les choque pas pour autant. "Les hommes surtout, me montrent cette toile du doigt et me disent: ‘C'est la meilleure !'", s'amuse-t-elle.  Sa peinture est sa manière "d'enfoncer le clou", explique-t-elle, ajoutant que "les hommes sont très étonnés que je me débrouille sans eux."

Une fois la restauration terminée, elle a fondé un centre culturel à son domicile, où elle a également ouvert une galerie, accueille des artistes en résidence, et soutient les échanges franco-indiens.

 Le centre est à la fois un oasis d'art contemporain en dehors des grandes métropoles car pour Nadine Le Prince "les grandes villes sont toutes pareilles, l'Inde, la vraie, est l'Inde rurale", et un retour à l'idée de colonies d'artistes vennant partager leur sensibilité et se consacrer, ensemble, à leur l'œuvre.

 

 Madeline McDavid, Aujourd'hui l'Inde, le 21 novembre 2009.