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Les tribaux, grands perdants de la modernisation de l’Inde



Le Premier Ministre indien a reconnu la semaine dernière l’échec du gouvernement à intégrer les tribus dans le développement du pays. Un premier pas pour la reconnaissance de ces populations marginalisées.

 

 

 

"L'implication des tribus dans le processus de modernisation économique a été un échec complet" : par ces mots prononcés devant plusieurs chefs de gouvernements régionaux et des ministres des affaires tribales mercredi dernier,  Manmohan Singh a rappelé la situation critique de ces oubliés de la société indienne qui représentent pourtant 8 % de la population. "Nous ne pouvons plus tolérer l'exploitation systématique et les maux économiques et sociaux que subissent nos communautés tribales", a-t-il poursuivi.

Depuis l'Indépendance de l'Inde en 1947, les tribus sont restées dans l'angle mort de la modernisation du pays. La constitution de 1950 les définit de manière on ne peut plus floue sous le terme de " scheduled tribes " ("tribus répertoriées"). Ce statut englobe les populations qui réunissent plusieurs caractéristiques, telles que l'isolement géographique et social, le retard économique, une culture et langue propres. Mais d'après Prashant Negri, chercheur au centre d'études des Dalits et minorités à l'université de Jamia Millia Islamia, New Delhi, ces critères sont devenus obsolètes. "A l'exception de quelques peuplades dans le Madhya pradesh ou sur les îles Andaman et Nicobar, peu parmi les 698 tribus recensées rassemblent tous ces critères".

De plus, la Constitution de l'Inde fait l'amalgame entre tribus répertoriées et castes répertoriées. Or, rappelle Prashant Negri, si les dalits sont opprimés au nom d'une conception religieuse de l'impureté, les tribus sont discriminées pour des raisons davantage  ethniques, sociales, économiques et culturelles.

En effet, principalement situées dans les régions du centre et du Nord Est de l'Inde, les tribus ont conservé leur mode de vie traditionnel. La plupart voue un culte à la nature. Certaines vivent de la cueillette, comme les Dongria Kondh qui cultivent les versants de la colline sacrée de Niyamgiri dans l'Orissa. D'autres, de la chasse, comme les quelque 250 à 300 Jarawas, des nomades qui parcourent les forêts des îles Andaman. Les routes nationales, hôpitaux, ou écoles sont rares au sein de ces populations tribales qui se sentent abandonnées par l'Etat. 

Mais leur territoire, lui, fait l'objet de toutes les convoitises de la part des grands groupes industriels ou touristiques. Jusqu'à présent, 40 % des terrains acquis pour des projets économiques appartenaient aux tribus, qui ont été déplacées sans aucune compensation. Aujourd'hui, les Dongria Kongh s'opposent au groupe britannique Vedanta qui envisage l'ouverture d'une mine de Bauxite sur la montagne de Niyamgiri. Les Jarawas sont, eux, menacés par la construction d'un complexe hôtelier de luxe à proximité de la réserve naturelle dans laquelle ils vivent.

Face à cette situation, le gouvernement indien tarde à apporter des réponses satisfaisantes, mais se montre davantage conscient. Sophie Baillon, porte-parole de l'association de défense des populations tribales Survival International, rappelle ainsi que le ministre indien de l'environnement a mis un coup d'arrêt temporaire à l'implantation de Vedanta dans l'Orissa.

Le discours que Manmohan Singh vient de prononcer ressemble également à une prise de conscience de tardive. Il reste cependant beaucoup à faire. Le gouvernement indien n'a jamais ratifié la convention 169 de l'organisation Internationale du travail qui protège les peuples indigènes. Dans son combat contre les maoïstes qui se sont implantés depuis les années 1970 dans les régions tribales, l'Etat devra aussi prouver qu'il peut répondre aux problèmes humanitaires des tribaux. 

 

Claude Sarles, Aujourd'hui l'Inde, le 11 novembre 2009.