Blue Flower

Une étreinte de chaleur

Sauver 100 000 nouveau-nés dans les trois prochaines années. C’est le défi lancé par un ingénieur indien inventeur d’un duvet chauffant pour remplacer les incubateurs. Open raconte son entêtement.



Le sac de couchage chauffant de l'ingénieur Rahul Alex Panicker, fondateur de l’association Embrace



Rahul Alex Panicker

 Le sac de couchage chauffant de l'ingénieur Rahul Alex Panicker, fondateur de l’association Embrace

 

Ce sac de couchage chauffant fonctionne grâce à un matériau spécial à changement de phase. Il suffit de chauffer un petit sac – soit en le branchant s’il est électrifié, soit avec de l’eau chaude – pour l’amener à 37 °C. Selon le principe de la bouillotte, le sac chaud est placé dans un duvet où est installé le nouveau-né. Le sac chauffant peut être réutilisé des centaines de fois et reste à température constante pendant quatre heures. Le principe du changement de phase permet à cet incubateur portatif d’absorber la chaleur du bébé s’il a trop chaud ou de lui transmettre de la chaleur s’il se refroidit. (l'association Embrace)

Il ressemble à un petit sac de couchage bleu. Il coûte bien moins cher qu’un incubateur et il pourrait sauver 100 000 nouveau-nés en Inde d’ici 2013. L’Embrace Infant Warmer est né de la volonté d’un jeune ingénieur originaire du Kerala (Etat de l’Inde du Sud) qui croit que la technologie peut aussi servir la population. Rahul Alex Panicker, initiateur du projet et fondateur de l’association Embrace, a grandi au Koweït, fait ses études à l’Indian Institute of Technology (IIT) de Madras avant de soutenir une thèse à l’université Stanford.Les premières ONG que j’ai contactées ne faisaient pas avancer le projet dans la bonne direction. Elles voulaient une version bon marché des incubateurs existants, je leur proposais un sac de couchage chauffant”, dit Rahul en souriant. Il se trouve alors confronté à un choix radical : s’entêter à défendre son projet ou décrocher un boulot bien payé dans la Silicon Valley. La volonté de faire changer les choses l’a emporté.

Au début de l’année, Rahul Panicker quitte son emploi pour se consacrer au projet Embrace. Trois millions et demi de nouveau-nés meurent chaque année dans le monde, dont 90 % dans les zones rurales des pays en développement. Par ailleurs, 20 millions naissent avec un faible poids de naissance, dont un tiers en Inde. Près de la moitié de ces nouveau-nés souffrent d’hypothermie. Ces bébés ont besoin d’être maintenus au chaud, tâche assurée, dans les hôpitaux, par les incubateurs.

Or une unité de soins intensifs néonatals ou un incubateur coûte entre 2 000 et 20 000 dollars et nécessite un lourd entretien. Même lorsque le dispositif existe, on manque souvent de personnel technique pour l’entretenir. Ce dispositif ne peut donc être acheté que par les hôpitaux des villes, laissant les zones rurales dépourvues de systèmes de soins destinés à ces nouveau-nés. Embrace a imaginé un incubateur à bas prix basé sur la “méthode kangourou”, qui consiste à réunir la mère et l’enfant en favorisant les contacts peau à peau afin de réduire chez tous deux l’impact du traumatisme post-partum.

Ce produit, qui coûte moins de 100 dollars, est conçu pour s’adapter aux différentes conditions locales. La version qui fonctionne sans électricité comprend une couche de cire qui émet de la chaleur latente lorsqu’on la chauffe avec un verre d’eau chaude.

“Ces nourrissons ne peuvent pas frissonner parce qu’ils n’ont ni suffisamment de graisse ni suffisamment de masse musculaire. En conséquence, ils développent à l’âge adulte différentes maladies. Il est urgent de trouver une solution”, clame Rahul Panicker.

Embrace s’est entre-temps transformée en association autonome à but non lucratif. A l’heure actuelle, elle développe ses réseaux de distribution en Inde et discute avec les gouvernements régionaux, les ONG médicales, les laboratoires pharmaceutiques et les établissements hospitaliers du pays. Le lancement de l’Embrace Infant Warmer est prévu en Inde au début de l’année 2010. Embrace a reçu des demandes de sacs de couchage provenant de pays d’Afrique subsaharienne, de Palestine, du Pérou, de Hongrie, de Thaïlande, d’Egypte et du Népal. Rahul Panicker confie que l’immense désespoir de ces messages quotidiens pousse l’équipe à ne pas relâcher ses efforts.

“C’est aussi une histoire d’autonomisation des femmes, souligne Rahul. La perte d’un enfant entraîne une telle stigmatisation sociale. Les mères adorent ce produit. D’instinct, elles savent que les bébés ont besoin d’être maintenus au chaud.”

Cela étant, l’équipe a aussi son lot de féroces opposants. La voix de Rahul se crispe lorsqu’il explique : “Des gens, notamment des économistes, me demandent souvent pourquoi je veux faire augmenter le nombre de bébés malades dans les régions les plus pauvres du monde. Je leur réponds qu’il y a deux types d’explication, une rationnelle et une émotionnelle. La réponse rationnelle est que seule une petite fraction des nouveau-nés trop maigres meurent. Beaucoup présentent un risque accru de diabète de type II et d’obésité et deviendront des adultes malades. En intervenant dès la naissance, cela induit des répercussions sanitaires positives pour la société. Quant à la réponse émotionnelle, je le donne en posant une question à mon tour : et si vous aviez un bébé avec un poids trop faible, ne voudriez-vous pas le sauver ?”
 

 Vasundhara Sirnate, Open le 6 novembre 2009, in Courrier International.