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Des rues sans mendiants à New Delhi avant les jeux du Commonwealth?

 

A un an des jeux du Commonwealth, le gouvernement de Delhi lance une campagne pour chasser les mendiants des grands axes touristiques et les placer dans des maisons d’accueil. Les ONG et travailleurs sociaux dénoncent une solution de cache-misère.

 

 

 

 

Un petit garçon rachitique se faufile entre voitures et rickshaws, tape à la fenêtre d'un 4X4, porte la main à sa bouche et marmonne "Chapati". Une jeune femme en sari élimé tient dans ses bras décharnés un bébé. Une fillette se contorsionne au milieu de la chaussée, profitant du feu rouge pour capter l'attention des automobilistes. Ces images quotidiennes de la pauvreté, le gouvernement de Delhi veut s'en débarrasser avant les jeux du Commonwealth, pour exposer aux yeux des touristes une vitrine idéale de l'Inde.

 

"Avant octobre 2010, nous voulons en finir avec le problème de la mendicité à Delhi", a déclaré début septembre le ministre des Affaires Sociales de Delhi, Mangat Ram Singhal. Pour lutter contre cette pratique interdite par la loi depuis 1959, les autorités indiennes ont lancé une douzaine de "cours de justice mobiles" ; Concrètement, des minibus avec policiers et juges pour statuer sur le sort des mendiants qui encourent jusqu'à 10 ans d'emprisonnement. Au mieux, les adultes sont placés dans 12 centres disséminés en lointaine périphérie où ils pourront rester trois ans. Les enfants, eux, sont envoyés dans des centres de réinsertions. Mais le gouvernement de Delhi ne cache pas son intention profonde : renvoyer les mendiants dans leur village d'origine.

Cette décision a immédiatement provoqué un tollé. "Le gouvernement criminalise les mendiants, et n'apporte pas une réponse satisfaisante au problème de la pauvreté", dénonce Mohammad Aftab, responsable des Droits des enfants au sein de l'ONG Save the Children. Parmi les travailleurs sociaux, bien conscients de la manne financière que représente pour ceux qui n'ont rien la venue de milliers de touristes, personne ne croit en la possibilité de repousser les mendiants loin des artères principales de la Capitale.

Aucune alternative viable ne leur est proposée. Les douze centres d'accueil du gouvernement sont insalubres. "Vous y perdez toute dignité ", raconte Raaj Mangal Prasad, membre de l'ONG Pratidhi, au TimesOnline. "Des mendiants estropiés s'y réfugient, mais les professionnels ne s'y rendent jamais". De plus, chaque maison ne peut contenir que 1 500 adultes… lorsque les dernières estimations font état de plus de 60 000 mendiants à New Delhi, en majorité des migrants.

Et ce ne sont pas les foyers ouverts par les ONG qui pourront pallier les insuffisances du système social indien. "Nous possédons trois centres d'accueil qui peuvent recevoir chacun cinquante enfants. En réalité, nous en hébergeons plus de 200, que nous cherchons à réinsérer dans la société… et le gouvernement ne nous verse que 250 roupies (moins de 4 euros) par enfant par mois",  explique Heenu Singh, directrice de l'organisation Salaam Baalak Trust (SBT).

Dans sa tentative de maquiller la pauvreté, les mesures du gouvernement de Delhi semblent loin d'être appropriées. Pour Brijesh, qui après 10 ans d'errances entre les gares et rues de Delhi et les foyers travaille aujourd'hui à 21 ans pour SBT dans le centre de Paharganj, le problème est beaucoup plus profond. "Je suis parti du Bihar très jeune pour Delhi où j'ai été l'un de ces enfants des rues qui mendient ou vivent de petits boulots. Tant que personne ne nous fait prendre conscience que nous n'avons aucun avenir, nous préférons vivre dans la rue avec nos amis." 

 

 Claude Sarles, Aujourd'hui l'Inde, le 28 octobre 2009.