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Quand le gouvernement indien censure l'histoire d'amour de Nehru



Raconter la romance entre Jawaharlal Nehru et Edwina Mountbatten sans parler d'amour. C'est le grand écart qu'exigeait le gouvernement indien de la part de Joe Wright pour que son dernier long-métrage, Indian Summer, puisse être tourné en Inde. Le projet a finalement été avorté.

 

 
 
 
 

Un amour interdit avec l'Histoire comme décor. Voilà de quoi séduire tous les scénaristes et metteurs en scène à la recherche d'un block buster. Autant dire que la relation entre Jawaharlal  Nehru et lady Mountbatten, femme du vice-roy, sur fond d'indépendance indienne, promettait de cartonner au box office.

Seulement voilà, relater les histoires de cœur d'une des figures centrales de l'Indépendance n'est pas sans égratigner la patience du gouvernement indien. D'autant que le parti du Congrès, actuellement au pouvoir, est toujours aux mains de la famille Nehru-Gandhi (La présidente du parti Sonia Gandhi est la veuve du petit-fils de Nehru).

L'adaptation cinématographique d'Indian Summer, chronique des derniers instants de l'empire britannique par l'historien Alex von Tunzelmann, aurait donc dû se plier aux exigences du ministère de l'audiovisuel, dont dépendait l'autorisation de tourner en Inde.

Après le passage des correcteurs officiels, le scénario avait été privé de bon nombre de ses attraits créatifs, pour ne pas dire lucratifs : aucune scène d'intimité physique entre Nehru et Edwina, aucune démonstration affective corporelle ou verbale et pour couronner le tout, le mot "amour" avait été délicatement rayé de six dialogues du script.

Autant dire que le plus simple pour le réalisateur Joe Wright aurait été de tirer un trait sur l'idylle plus ou moins secrète entre Nehru et lady Montbatten. Hors de question pour les studios hollywoodiens d'Universal, qui avaient signé pour une production grand public, dans laquelle il fallait bien satisfaire le besoin de romance de la ménagère de moins de cinquante ans.

Après tout, dans l'œuvre originale, l'aventure extra-conjugale de l'épouse du vice-roy ne constitue qu'un détail de l'histoire. Un détail qui n'avait d'ailleurs pas autant ému la classe politique indienne à la publication de l'ouvrage, sans doute parce que les sentiments sont moins bruyants sur une étagère que dans les salles obscures...

Quoiqu'il en soit, le trait de plume gouvernemental dans le scénario original du film prive l'intrigue de toute profondeur et en fait une succession de scènes aseptisées. La pudibonderie du ministère indien va jusqu'à affirmer que le film ne serait en aucun cas basé sur des "faits reconnus" et devrait être signalé clairement comme une fiction.

Les officiels ignorent-ils réellement ce secret de polichinelle ? La correspondance entre les deux amants, révélée par von Tunzelmann, est en effet sans équivoque. La relation présumée avait même été utilisée à l'époque par les adversaires politiques de Nehru pour le déstabiliser. Pamela Mountabatten, la fille d'Edwina, avait elle-même évoqué la liaison de sa mère avec Nehru dans une ouvrage publié en mars dernier.

Rien à faire. Nehru, artisan de la libération de l'Inde, doit coller à l'image qu'on lui prête dans les vieux livres d'Histoire : charismatique, pragmatique et patriote. Le tout en noir et blanc et sans l'ombre de la femme du colonisateur pour venir gâcher le tableau.

Officiellement, les studios Universal préfèrent évoquer de graves problèmes financiers pour justifier l'abandon du projet. Mais la leçon a été apprise : en Inde, on ne badine pas avec l'Histoire.

 

Anna Guzzini, Aujourd'hui l'Inde, le 26 octobre 2009