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La révolte des quartiers chauds

Pour célébrer la déesse Durga, les prêtres se rendent dans les quartiers chauds pour ramasser la terre que piétinent les prostituées. Outlook raconte pourquoi, cette année, ils ont trouvé porte close.



Dessin de Victoria Martos, El Mundo.

 

Dessin de Victoria Martos, El Mundo.

 
Bien avant qu'il ne devienne politiquement incorrect d'appeler les travailleuses du sexe par un autre nom, on considérait comme néfaste de vénérer la déesse Durga sans demander leur bénédiction aux courtisanes même si, le reste de l'année, elles étaient montrées du doigt et rejetées par la société.
 
C'est ainsi qu'est née la coutume, peu connue et très ancienne, qui consiste à ramasser une poignée de poussière (punya mati) dans les nishiddho palli [littéralement, "territoires interdits"] de Calcutta, où vivent les travailleurs du sexe, pour l'ajouter au mélange argileux dont sont faites les idoles représentant Durga.

"C'est un ingrédient essentiel du mélange sacré, qui inclut également de la boue des rives du Gange, de la bouse et de l'urine de vache", explique Ramesh Chandra Pal, un potier et sculpteur chevronné de Kumartuli, quartier qui abrite depuis plus de trois siècles ans la plus grande communauté de fabricants d'idoles en argile de Calcutta.

Mais, cette année, lorsqu'ils sont allés chercher de la poussière, les pujari [prêtres] et les potiers se sont heurtés à une résistance farouche des travailleuses du sexe dans tout Calcutta. "Beaucoup de potiers se sont retrouvés devant des femmes en colère, qui ont refusé de les laisser prendre ne serait-ce qu'une pincée de poussière", raconte Pal. "J'ai carrément dû voler la poussière", avoue un prêtre, qui souhaite garder l'anonymat. Un potier reconnaît même d'un air honteux s'être fait passer pour un client pour pouvoir entrer dans une maison close et se procurer la poussière. Tous n'ayant pas été aussi débrouillards, l'ingrédient "indispensable" manquait dans bon nombre des idoles.

Pourquoi les travailleuses du sexe se sont-elles soudain opposées à une tradition séculaire ? Comme nous l'avons découvert lors d'une visite à Sonagachi, elles ont une bonne raison, et la font connaître. "Nous avons peu à peu fini par comprendre qu'on se fiche de nous avec cette soi-disant coutume sacrée", tonne Sheela Bose, 55 ans, une ancienne prostituée qui tient maintenant un lupanar dans le quartier chaud. "Avant, je me sentais honorée lorsque les prêtres me demandaient un peu de la poussière qu'il y avait devant ma porte, poursuit-elle. Mais, au fil des ans, j'ai commencé à me demander ce que nous avions en échange. Ils ne peuvent pas faire de nous des déesses une fois par an et nous traiter de putains le reste du temps."

Anamika, une prostituée d'une trentaine d'années, intervient : "Nous demandons qu'on ne nous traite pas comme des criminelles. Nous ne sommes pas ici par choix. C'est la pauvreté qui nous a forcées à être ici. Que la société fasse quelque chose pour nous, et nous donnerons notre poussière de bon cœur."

Les travailleuses du sexe insistent sur le fait qu'elles sont tout aussi pieuses que n'importe quel membre de la classe moyenne adorateur de Durga. Elles en sont touchantes : "Nous prions tout le temps nos dieux pour qu'ils nous délivrent de cette vie de péché", déclare Seva, 28 ans. Elle me prend par le bras, me conduit jusqu'à sa chambre et me montre un mur tapissé de photos, d'images et de tableaux encadrés de maîtres spirituels, de dieux et de déesses représentant un large éventail de religions : "Ici, hindous, musulmans, chrétiens et bouddhistes vivent en harmonie", déclare-t-elle avec fierté.

Elle tient là un excellent argument : l'une des raisons théoriques pour lesquelles on ramasse de la poussière sur le seuil des prostituées est que toutes les religions sont représentées dans la corporation des travailleurs du sexe, ce qui fait de leur implication dans le rituel un hommage des plus appropriés pour Durga, la déesse qui englobe tout.

Ni les prêtres ni les potiers ne veulent s'opposer aux travailleuses du sexe. "Nous pourrions bien entendu prendre la poussière de force, mais cela irait à l'encontre du but recherché", explique un prêtre. Les commerçants, cependant, ont flairé un bon filon : les magasins d'articles de religieux ont commencé à stocker de la "poussière de quartier chaud", comme l'appelle un propriétaire, et la vendent à un prix allant de 1 roupie la pincée à 20 roupies le sac.

Entendre les réclamations des travailleuses du sexe et les satisfaire est malheureusement hors de question.

 

Dola Mitra, Outlook, in Courrier International, le 23 octobre 2009.|