Blue Flower

La "reine des intouchables" privée de statues à la gloire de sa caste



Les immenses statues qui dominaient la circulation devaient symboliser la revanche des "intouchables". Désormais, elles sont intégralement recouvertes d'un tissu bleu rappelant celui des burqa, après une décision de la Cour suprême indienne.

 

 

L'arrêt de la justice sonne comme le premier camouflet politique pour Mayawati Kumari, "la reine des intouchables" qui dirige le gouvernement d'Uttar Pradesh (nord) depuis 1995.

A Noida, les constructions monumentales ont nécessité des mois de travaux dans des sites conçus comme des parcs d'attraction à la gloire des "dalits", ces "intouchables" rabaissés au plus bas de la hiérarchie religieuse et sociale, victimes de vexations et de violences.

Mais le mois dernier, la Cour suprême indienne a jugé que Mayawati Kumari, la chef du Bahujan Samaj Party (BSP, le Parti de la société "dalit") -- la femme politique intouchable la plus importante du pays -- dépensait sans compter l'argent public pour son entreprise de réhabilitation des opprimés.

Selon la Cour, qui a ordonné l'arrêt des travaux avant d'examiner la "validité constitutionnelle" des mémoriaux, le projet de la "Reine des intouchables" s'élève à 26 milliards de roupies (378 millions d'euros), dans l'un des Etats les plus pauvres d'Inde.

Affalés contre un mur d'enceinte de l'un des nombreux sites défigurés par les travaux, des ouvriers campent depuis des jours pour recevoir leur argent, dans le silence des chantiers arrêtés.

"J'attends le solde de mon travail", lâche, accroupi sur une paillasse, Raju Varma, qui habite à 650 km de là, dans le district de Banda. Les "dalits", considérés comme des citoyens hors castes ou appartenant aux castes les plus basses-- sont 165 millions sur 1,17 milliard d'Indiens.

Même si l'"intouchabilité" a été abolie dans la Constitution du 26 janvier 1950, ils se plaignent toujours d'obstacles sur le marché du travail, du logement ou pour l'éducation. En 2007, l'ONU avait jugé que "de facto, la ségrégation persistait".

Pour la "reine des Dalits", il s'agit du premier vrai revers, même si elle a déjà été accusée à plusieurs reprises dans la presse de corruption et d'enrichissement personnel, ce qu'elle dénonce avec force.

Née en 1956 dans une famille de tanneurs de cuir près de New Delhi, cette ancienne institutrice a été repérée dans les années 1980 par le président du BSP, Kanshi Ram, qui la persuada d'entrer en politique parce qu'elle était "née pour diriger, pas pour servir".

Drainant des foules de fidèles hindous et musulmans lors de ses meetings, Mayawati Kumari ne cache pas son rêve de devenir un jour Premier ministre de la plus grande démocratie du monde.

Tentant de dissuader les curieux de s'approcher trop près des statues, l'un des gardiens, Jagdish Kashyap, jette un oeil derrière lui et regrette le gâchis.

Alors qu'il pensait que les monuments seraient "aussi beaux que le Taj Mahal", le somptueux mausolée indien, il juge désormais qu'"il aurait mieux valu construire des écoles et des hôpitaux, plutôt que ces statues qui ne donnent du travail à personne".

 

 Béatrice Le Bohec (AFP), in Aujourd'hui l'Inde, le 21 octobre 2009.