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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

La rivalité indo-pakistanaise transparaît au travers d'un nouvel attentat à Kaboul

Après les bâtiments et les convois de l'Isaf - le bras de l'OTAN en Afghanistan -, l'Inde constitue l'une des cibles privilégiées des noyaux rebelles infiltrés à Kaboul. Deux attentats-suicides spectaculaires en quinze mois signent un message assez clair. Les talibans - ou les réseaux qui leur sont liés - sont désormais résolus à torpiller l'influence croissante de New Delhi sur le sol afghan.

 

Attaque contre un bus dans le nord-ouest du Pakistan
 

L'explosion, près d'un bus, d'une voiture piégée, vendredi 9 octobre, à Peshawar, dans le nord-ouest du Pakistan, aurait fait 30 morts et une centaine de blessés. Non loin de là, une trentaine d'islamistes armés attaquaient un dépôt de camions de l'OTAN.

Jeudi 8 octobre, 17 personnes ont été tuées - et 80 blessées - dans l'explosion d'une voiture piégée à proximité de l'ambassade indienne à Kaboul. Selon des sources indiennes, la charge explosive était beaucoup plus puissante que celle qui avait visé la même ambassade, le 7 juillet 2008, tuant 60 personnes, dont deux diplomates indiens. Cette fois-ci, les murailles de béton disposées autour de l'enceinte ont protégé la mission située au coeur de la capitale, à proximité de la très commerçante Ansari Road. Les talibans ont revendiqué l'attentat.

A New Delhi, cette revendication hâtive est reçue avec suspicion. Des officiels cités dans la presse indienne la qualifiant d'"écran de fumée" visant à occulter l'implication des services secrets militaires pakistanais de l'Inter-service intelligence (ISI). La mise en cause de l'ISI est rituelle en Inde, où chaque incident est décodé à travers ce prisme du complot pakistanais.

Dans le cas précis de l'attentat de Kaboul du 7 juillet 2008, la thèse d'une implication des services d'Islamabad avait été accréditée par des experts du renseignement américain, cités dans une enquête du New York Times. Les Américains auraient intercepté, selon le quotidien, des communications directes nouées entre des officiers de l'ISI et les futurs exécutants de l'attentat, "probablement" liés au réseau dit Haqqani (du nom de Jalaluddin Haqqani, vétéran du djihad anti-soviétique) établi dans la zone tribale pakistanaise du Nord-Waziristan.

Le réseau Haqqani est considéré comme proche de l'ISI, qui lui sait gré de n'avoir jamais attaqué l'Etat pakistanais, contrairement aux talibans du Tahrik-e-taliban Pakistan (TTP) engagés dans une véritable guerre civile contre Islamabad dans les zones tribales et les districts adjacents (Swat).

Le deuxième attentat anti-indien de Kaboul confirme que l'Afghanistan est le théâtre d'une autre guerre, au-delà de celle - bien connue - qui oppose l'OTAN aux talibans. Cette "guerre dans la guerre" consacre une sorte de délocalisation de la rivalité indo-pakistanaise sur le sol afghan.

Axe indo-afghan

Ces dernières années, les Pakistanais n'ont pas caché leur inquiétude face à l'excellence des relations diplomatiques en train de se forger entre Kaboul et de New Delhi. La formation de cet axe indo-afghan nourrit chez les stratèges d'Islamabad une véritable paranoïa de l'encerclement, par l'est (Inde) et l'ouest (Afghanistan).

Aux yeux des Pakistanais, l'ouverture de quatre consulats indiens dans l'arrière-pays afghan (Djalalabad, Kandahar, Herat et Mazar-e-Charif) est éminemment suspecte. Ils tiennent ces missions comme des nids d'espions voués à harceler le Pakistan sur sa frontière occidentale. Selon eux, la révolte séparatiste du Balouchistan serait aussi attisée par des agents indiens opérant d'Afghanistan.

Dans son fameux rapport remis au département d'Etat le 30 août, le général Stanley Mac Chrystal, commandant en chef de l'OTAN en Afghanistan, pointait cette obsession pakistanaise du jeu indien sur le théâtre afghan. "L'influence croissante de l'Inde en Afghanistan, écrivait-il, va probablement exacerber les tensions régionales et encourager le Pakistan à adopter des contre-mesures en Afghanistan ou en Inde".

Cette lecture de la présence indienne en Afghanistan - tenue pour un facteur d'instabilité - a profondément irrité à New Delhi, où l'on accuse les Occidentaux de cautionner la propagande pakistanaise. Le consensus dans la capitale indienne est qu'il faut poursuivre dans la voie engagée. "Il doit être rappelé que l'Afghanistan est une frontière dans le combat contre le terrorisme visant l'Inde", écrit vendredi un éditorial du quotidien Indian Express.

L'Inde investit en Afghanistan 1,2 milliard de dollars dans la construction de routes et la distribution électrique. Parmi ses projets figure l'axe qui reliera la province afghane de Nimruz (sud-ouest) au port iranien de Chahabar, promesse d'un fructueux commerce indo-afghan transitant par l'Iran.

 

Frédéric Bobin, Le Monde, édition du 10 octobre 2009.