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"Au Cachemire, nous avons des centaines de Guantánamo"


Selon les autorités indiennes, 3.429 personnes ont disparu en vingt ans au Cachemire indien, théâtre d’un conflit entre l’armée et les séparatistes depuis 1989. Mais pour les associations de défense des droits de l’Homme, on en est à plus du double. Entretien avec Khurram Parvez, coordinateur au sein de Jammu and Kashmir Coalition of Civil Society, un groupe de huit ONG investies dans la défense des droits de l’homme au Cachemire.

 

Combien de personnes ont disparu au Cachemire depuis 1989 selon votre organisation ?

Autour de 8000 personnes, soit beaucoup plus que ce qu'annonce le gouvernement indien. Depuis le début du conflit, il n'a cessé de fournir des données différentes, se contredisant régulièrement. En 2005, le chiffre officiel était 3.921. Aujourd'hui, on nous dit qu'il y a eu 3.429 disparus. Lors d'une rencontre avec le Premier ministre indien en 2003, le Premier ministre de Jammu et Cachemire affirmait même qu'il n'y avait que 50 à 60 personnes portées disparues !

En plus, le gouvernement refuse la création d'une commission indépendante pour déterminer le nombre exact de disparus, ce que nous demandons depuis des années. On en a besoin pour connaitre la vérité, car nous mêmes n'arrivons pas à avoir des données précises. Nous serions ravis qu'on nous prouve qu'il y a eu moins de disparitions que ce que nous croyons.

Qui sont ces disparus ?

La plupart sont des civils qui ne sont pas impliqués dans les mouvements armés, les autres sont des militants séparatistes. Parmi ces disparus, il y en a qui ont été arrêtés par les forces de sécurité (police, armée et groupes paramilitaires) et qui parfois ont été tués après avoir été torturés. Il faut parler de la torture, qui est très fréquente au Cachemire. On entend beaucoup de choses sur la prison de Guantánamo, et c'est très bien de s'y intéresser. Mais les traitements que subissent certains prisonniers au Cachemire ne sont pas bien meilleurs, peut-être même pires. Nous en avons des centaines de "Guantánamo" ici. Tous les suspects sont torturés de manière très brutale. Et les corps de ceux qui meurent en prison ne sont jamais restitués à leurs familles. Donc il y a un lien  entre torture et disparitions.

Que deviennent les prisonniers torturés quand ils sortent de prison ?

Beaucoup se radicalisent et deviennent eux-mêmes des militants, alors qu'ils ne l'étaient pas forcément au départ. Il faut savoir que les Kashmiris ne sont pas des combattants par nature. Mais à force de brutaliser la population, les forces de sécurité l'ont rendu plus dure, elles ont généré de la haine. Quand les soldats de l'armée indienne passent dans les villages, les habitants les regardent avec hostilité.

Maintenant, lors d'une manifestation pacifique, les gens n'hésitent plus à sortir. Et quand l'armée les charge, ils ne s'enfuient plus. L'été dernier, une vingtaine de bunkers de l'armée ont été détruits par des manifestants qui ont cessé d'être pacifiques. Cette violence est liée à la militarisation accrue de la région. Il y a au Cachemire plus de 600.000 soldats indiens actuellement. C'est beaucoup plus qu'en Irak ou qu'en Afghanistan. Tout cela pour 700 militants armés, selon les estimations du gouvernement !

Pourquoi il y a-t-il autant de soldats ?

L'armée veut imposer son pouvoir coûte que coûte. Le gouvernement central n'a pas encore compris que la violence n'allait rien résoudre. Malheureusement, le gouvernement de Jammu et Cachemire ne peut rien faire, il n'a aucun pouvoir sur l'armée. Même New Delhi a de moins en moins de contrôle.

Historiquement, l'armée indienne est très disciplinée. Mais avec les différents conflits, au Cachemire, dans le Nord-est ou contre les naxalites, les militaires ont pris le dessus et commencent à défendre leurs propres intérêts. Par exemple, au Cachemire, ils sont en train de vandaliser les forêts sous prétexte que s'y cachent des rebelles. Mais en réalité, ils se sont alliés à la « mafia forestière », qui revend ensuite le bois de ces forêts alors qu'elle n'a pas le droit de l'exploiter. On s'aperçoit par la suite que ces chefs de l'armée mènent une vie très luxurieuse à New Delhi. Mais d'où vient cette richesse?

Comment en finir une bonne fois pour toute avec les tensions au Cachemire ?

Si le gouvernement de New Delhi avait une position plus flexible, cela irait dans le bon sens. Au Cachemire, les gens ne se sentent pas indiens. Il y a une volonté d'autonomie de la part d'une grande partie de la population. Les Kashmiris devraient avoir le droit à l'autodétermination. Imaginez qu'un jour ce soient les Indiens qui décident à la place des Français. Pourquoi, alors, ce qui concerne le Cachemire se jouerait-il à New Delhi ?

 Plus on laisse traîner les choses, plus la situation devient dangereuse. Le Cachemire détient la plupart des ressources en eau du Pakistan et de l'Inde. Avec le réchauffement climatique, ces deux pays en ont de plus en plus besoin. S'ils venaient à se battre pour l'eau du Cachemire, cela pourrait engendrer une guerre nucléaire. Il faut donc trouver une solution à tout cela et arrêter l'usage de la violence. L'Inde se vante beaucoup de l'héritage de Gandhi, mais combien de conflits ont été réglés dans la non-violence ces 62 dernières années ? Les Indiens ne croient pas dans la non-violence.

Mike Alvarez, Aujourd'hui l'Inde, le 21 août 2009