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Le Manipur, "Far East" indien pris entre guérillas et répression étatique

 


Des photos d’un assassinat policier déguisé en fusillade publiées par l’hebdomadaire indien Tehelka ont permis de prouver l’existence de dérapages des forces de sécurité dans l’Etat du Manipur. Les milices y luttent contre l’Etat indien et entre elles depuis des décennies sur fond de racket et de corruption, dans un climat de peur permanent.

 

 

Le 23 juillet dernier, Chongkham Sanjit a été assassiné en plein jour par la police à Imphal, la capitale de l'Etat du Manipur. Les représentants de la loi ont voulu faire croire qu'il était mort dans une course-poursuite. Manque de chance, un témoin a envoyé des photos à l'hebdomadaire Tehelka, qui les a publiées. Elles montrent le jeune homme entrer dans une boutique aux mains de la police, et en ressortir mort.

Ces "fake encounters" (fusillades fictives) commis au nom de la lutte contre les mouvements insurrectionnels sont réguliers, mais aucune preuve de leur existence n'existait jusqu'alors.  

Rattaché à l'Inde en 1949, le Manipur devient un Etat en 1972. Dès les années 50 se créent des mouvements indépendantistes qui se multiplient dans les décennies suivantes. Formés en fonction d'appartenances ethniques et religieuses, ils combattent l'Etat et se combattent entre eux, en se finançant par l'extorsion et le racket de la population.

L'Etat choisit de répondre à la terreur par la terreur. En 1958, il met en place l'Armed forces special powers act qui autorise l'armée à arrêter, torturer et tuer tout citoyen suspect. Des centaines de jeunes femmes et de jeunes hommes ont été victimes d'abus des policiers.

Ces derniers sont protégés par une impunité quasi-totale et l'isolement du Manipur, dont l'entrée, pour quatre personnes ensemble au maximum, est conditionnée par l'obtention d'un visa auprès d'une agence de voyage gouvernementale.

Ce climat de peur est aujourd'hui maintenu par les Commandos de police de Manipur. "Je conviens que nos garçons vont parfois trop loin, mais il faut comprendre leur psychologie", confie un haut responsable de la police à l'hebdomadaire. "Ils peuvent se faire tirer dessus n'importe quand alors ils deviennent nerveux." L'officier déplore également le manque d'hommes et d'équipements.

Pour ne rien arranger, la police elle-même est "complètement divisée entre groupes ethniques et fonctionne comme les milices", témoigne l'ancien gouverneur de Manipur.

Les politiciens locaux n'échappent pas à la déliquescence ambiante. Au début de 2008, la police a effectué une descente dans le quartier des élites de la capitale. Elle y a surpris des insurgés dans les maisons de députés de l'Etat. Selon d'autres sources rapportées par Tehelka, des politiciens informeraient aux mêmes les milices des actions de l'Etat.

Les huit Etats du Nord-Est, séparés de l'Inde par le Bangladesh et accolés à la Birmanie, sont déstabilisés à des degrés divers par des guérillas séparatistes ayant fait près de 50.000 morts depuis l'indépendance en 1947. En octobre 2008, des attentats ont tué 17 personnes à Imphal et 76 à Guwahati, dans l'Assam voisin.

 

Yann Henaff, Aujourd'hui l'Inde, le 13 août 2009