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Les castes continuent de régir la société indienne


Qu’en est-il du système de castes en Inde, à l’ère de la Nano et de l’informatique? Une étude de l’école de droit de Bangalore révèle que, si la situation a évolué depuis l’indépendance, les inégalités restent vivaces dans les campagnes indiennes.

 

Le fossé entre les castes supérieures et les dalits ou "intouchables" se rétrécit, mais la ségrégation n'appartient pas encore au passé en Inde. Ces derniers sont encore victimes de discriminations concernant l'accès à l'eau et les lieux de cultes, dans les écoles ou encore lors des festivités ou des cérémonies religieuses, à en croire une étude réalisée par l'école de droit de Bangalore, publiée la semaine dernière.

Sur un échantillon de 648 dalits interrogés dans 24 villages répartis sur six Etats indiens, 516 ont déclaré avoir interdiction de pénétrer dans les temples hindous. 7%  d'entre eux ont rapporté avoir l'interdiction de marcher dans les rues principales de leur village, ou devant un brahman (membre d'une caste supérieure).

18% des personnes interrogées ont également affirmé qu'elles n'étaient toujours pas invitées aux mariages de familles de castes supérieures. Et dans le cas contraire, les inégalités de traitement et de comportement persistent. 29% des dalits ayant participé à l'étude ont confié qu'ils attendaient que les convives de castes supérieures  finissent de manger avant de toucher à leur nourriture. Chez les non-dalits interrogés, 20% ont affirmé qu'ils s'attendaient à ce que les membres de castes inférieures nettoient leurs assiettes après le repas. Enfin, 18% des dalits interrogés ont affirmé avoir toujours l'interdiction de pénétrer dans les foyers de non-dalits.

Officiellement aboli en 1950, le système de castes fait, au même titre que la pratique de la dot, de facto toujours partie intégrante de la société indienne.

"Il y a une amélioration depuis l'indépendance, mais il reste encore beaucoup à faire", estime le docteur Udit Raj de l'ONG Dalit International Foundation. Il considère par ailleurs l'émergence de plusieurs dalits à des postes clés en politique -Mayawati Kumari à la tête de l'Etat d'Uttar Pradesh ou Meira Kumar, nommée présidente du Parlement indien en mai dernier- comme une avancée symbolique, peu représentative de la réalité sur le terrain.

"L'intouchabilité existe encore mais sa forme la plus brute est sur le déclin", assure pour sa part Chandra Bhan Prasad, auteur d'un livre sur les dalits et premier "intouchable" à être publié régulièrement dans un journal indien. 

Reste que la plupart des dalits occupe les professions les plus ingrates et leurs enfants sont encore victimes de discriminations à l'école. L'enquête révèle que les enfants dalits sont souvent contraints de s'asseoir au fond de la classe pendant les cours et que leurs repas du midi sont servis à part des autres élèves.

L'éducation, précisément, est un des enjeux principaux pour les dalits, selon Udit Raj : "Ils ne peuvent pas envoyer leurs enfants dans les écoles privées et, par la suite, dans les univesités anglaises ou australiennes. Nous sommes dans une économie du savoir dans laquelle l'éducation est cruciale et les dalits n'y ont pas accès", explique-t-il.

Les conversions sont fréquentes depuis quelques années chez les intouchables, qui cherchent à échapper à leur statut inférieur, prédéterminé par la religion hindoue. "En 2001, près de 100 000 dalits se sont convertis au boudhisme pour échapper au système de castes", affime Udit Raj. En Orissa, les conversions de dalits au christianisme sont à l'origine de violents affrontements entre chrétiens et militants hindous.

Chandra Bhan Prasad prédit cependant une amélioration progressive de la condition des dalits, convaincu que le développement et la libéralisation de l'Inde leur seront bénéfiques sur le long terme. "La caste ne sera plus un facteur déterminant dans 50 ans", explique t-il, ajoutant que "l'économie de marché servira de niveleur social".

Udit Raj livre cependant une vision beaucoup plus pessimiste, assurant que si les castes sont remplacées par des classes, la roue ne tourne pas pour autant. "Le succès économique de l'Inde ne profite pas aux dalits, la richesse est concentrée dans les mains des castes supérieures", assure-t-il. "La modernisation contribuera à diluer les divisions entre castes mais je ne pense pas que le système sera éradiqué. Même les indiens modernes, éduqués, vivant à l'étranger, perpétuent ce système. Tant que ce sera le cas, le développement de l'Inde en sera affecté", ajoute-t-il.

 

Antoine Corta, Aujourd'hui l'Inde, le 6 août 2009