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Ce n’est plus un crime d’être homo

 

 

Début juillet, la Haute Cour de Delhi a dépénalisé l’homosexualité. Cette décision, qui pourrait faire jurisprudence, met fin à près de cent cinquante ans de discrimination et lance un grand débat national.


  

L'arrêt de la Haute Cour de Delhi ne satisfait pas pleinement les militants de la cause homosexuelle, qui auraient préféré voir l'article 377 du Code pénal abrogé plutôt que modifié. Par ailleurs, un célèbre astrologue hindou a introduit un recours devant la Cour suprême indienne. Celle-ci a décidé de ne pas suspendre la décision de la cour de Delhi mais se donne jusqu’au 14 septembre pour statuer définitivement.

En 2008, le film de Bollywood Dostana [Amitié, réalisé par Tarun Mansukhani] connaît un succès extraordinaire un peu partout dans le pays. Tout le monde ne parle plus que du baiser passionné qu’échangent deux acteurs séduisants et sexy, John Abraham et Abhishek Bachchan. Pendant des années, l’homosexualité est restée un gigantesque tabou, mais tout a changé le 2 juillet 2009. Ce jour-là, la Haute Cour de Delhi a dépénalisé les rapports entre adultes de même sexe. L’article 377 du Code pénal indien, élaboré en 1860 et outil majeur du puritanisme victorien, a été déclaré contraire à la Constitution [jusque-là les relations homosexuelles pouvaient être punies d’une amende et de dix ans d’emprisonnement]. On peut espérer que ce soit un premier pas vers son abolition définitive.

De nobles mots tels qu’égalité et non-discrimination se sont frayé un passage dans l’arrêt de la cour, qui a disposé que l’homosexualité est une expression parmi d’autres de la sexualité humaine. Cette décision a été fêtée dans la rue et les boîtes de nuit, mais, une fois les premières émotions passées, quelle sera la réelle portée de ce jugement ? Va-t-il encourager de plus en plus de LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) à faire leur coming out ? Le baromètre de la tolérance va-t-il passer au beau fixe ?

“Regardons les choses en face. Ce n’est pas parce que nous avons enfin comblé le retard que nous avions par rapport au reste du monde que tout va changer”, rigole Varun Tiwari, un expert-comptable de 32 ans qui vit sa sexualité au grand jour depuis dix ans. En fait, l’arrêt de la Haute Cour permet enfin de lancer le débat sur ce sujet tabou. “L’homosexualité n’a jamais été aussi médiatisée que ces dernières semaines. Ceux qui l’approuvent et ceux qui la condamnent disposent d’une plate-forme pour diffuser leurs points de vue. Le débat est une bonne chose”, affirme Sunil Gupta, un photographe en vue qui ne cache pas qu’il est gay. Sachant que l’homosexualité n’est pas illégale et que leurs enfants ne sont pas des criminels, les parents aussi seront peut-être capables d’accepter cette sexualité alternative, espère l’avocate et militante Ponni Arasu, 25 ans. “Car la chose la plus positive de ce jugement, c’est que, maintenant, nous sommes tous égaux”, conclut-elle. La jeune femme, qui vit à Bangalore, s’est souvent entendu dire de la part de gens qui désapprouvent l’homosexualité : “Même la loi ne vous reconnaît pas, vous êtes tous des criminels.” “Nous ne pouvions pas nous tourner vers la justice en cas de harcèlement. Il fallait que nous cachions notre orientation sexuelle.”

La plupart des homosexuels sont persuadés que ce jugement leur permettra de faire plus facilement leur coming out. “J’ai grandi dans une petite ville du sud de l’Inde et cela n’a pas été facile pour moi d’assumer mon attirance pour les hommes”, confie le cinéaste Sridhar Rangayan. Ce n’est que passé la trentaine qu’il a pu accepter son homosexualité et faire son coming out.

Reva Katyal souligne l’importance de la littérature, qui peut aider les gays et les lesbiennes à assumer leur sexualité. Cette graphiste de 27 ans en avait 13 lorsqu’elle s’est sentie pour la première fois attirée par une femme. Elle s’est retrouvée dans les œuvres de l’auteure de bande dessinée américaine Alison Bechdel et de la romancière britannique Sarah Waters. “Aujourd’hui, en Inde aussi nous pouvons trouver leurs livres”, se réjouit-elle, avant d’évoquer Kari, la bande dessinée d’une Indienne, Amruta Patil, dont l’héroïne est lesbienne. La culture populaire peut faire beaucoup – et elle l’a déjà prouvé – pour intégrer l’homosexualité dans la culture dominante. “Dostana était un film ridicule et frivole, mais il a banalisé le mot gay, il a ouvert des portes”, explique Rangayan, dont les films The Pink Mirror, 68 Pages et Yours Emotionally, projetés dans tout le pays, ont mis en évidence la communauté homosexuelle indienne.

“Le secteur de la mode a été le ­premier à nous accepter, le créateur Rohit Khosla a révélé sa sexualité dès les ­années 1980”, constate Abhay Thadani, 33 ans, cadre dans le domaine du marketing sportif au Moyen-Orient. “Bien sûr, cela a contribué à alimenter le cliché de l’homme efféminé ou de la femme qui déteste les hommes, mais cela a aussi rendu la société plus tolérante. Le phénomène s’est ensuite étendu par le biais de la télévision, du théâtre et, finalement, des livres.” La Gay Pride 2008 à Delhi a été abondamment couverte par les médias, mais les images diffusées montraient pour la plupart des visages cachés derrière des masques sophistiqués et des boas roses. “J’étais habillé en jean et tee-shirt, et j’avais ma barbe. Personne ne m’a pris en photo, tout le monde veut qu’on se conforme à un stéréotype”, déplore Abhay Thadani. Prochaine étape : faire campagne pour les droits des homosexuels, dit l’avocate Ponni Arasu. Entre aujourd’hui et cette époque des années 1980 où Sunil Gupta, alors jeune photographe venu du Canada pour visiter l’Inde, s’était entendu conseiller de ne pas parler de sa sexualité – il avait d’ailleurs trouvé l’Inde si étouffante qu’il l’avait quittée au bout de six mois –, le pays a indéniablement accompli un pas de géant.

 

Nikita Doval, The Week, le 23 juillet 2009, in Courrier International

 

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Justice -  Recours

L'arrêt de la Haute Cour de Delhi ne satisfait pas pleinement les militants de la cause homosexuelle, qui auraient préféré voir l'article 377 du Code pénal abrogé plutôt que modifié. Par ailleurs, un célèbre astrologue hindou a introduit un recours devant la Cour suprême indienne. Celle-ci a décidé de ne pas suspendre la décision de la cour de Delhi mais se donne jusqu’au 14 septembre pour statuer définitivement.

 

 =========================== LE MOT DE L'INDE ===========================

“DOST” : AMI

par Mira Kamdar *



Le mot dost, qui signifie littéralement “ami”, est parfois utilisé pour dire “amant”, car on n’ose pas toujours évoquer ouvertement les relations homosexuelles. Et cela en dépit de la décision révolutionnaire de la Haute Cour de Delhi de modifier une loi datant de l’époque coloniale, de la reine Victoria et des mœurs rigides qui portent encore son nom. Le premier magazine gay indien s’appelle justement Bombay Dost, “L’ami de Bombay”, comme si dans cette ville, dont les mœurs bollywoodiennes auraient certainement donné des cauchemars à la très prude reine d’Angleterre, un ami ne pouvait être qu’un amant. Avec la décriminalisation des relations homosexuelles, l’Inde accomplit donc un pas de géant pour se libérer de préjugés au fond très victoriens.

En réalité, les relations homosexuelles sont attestées depuis la nuit des temps. A la fin du IVe siècle, dans le célèbre Kama-sutra (ouvrage qui lui est attribué), Vatsyayana évoque une “troisième nature” sexuelle.

Quand quelqu’un transgresse les normes sociales hétérosexuelles, les hindous y voient la trace d’une vie antérieure, une phase que l’individu doit traverser malgré lui afin de se libérer un jour du cycle infernal de la vie. Un homme qui désire les hommes ou une femme qui désire les femmes est tout simplement une âme qui croit toujours habiter le corps qu’elle occupait jadis et qui appartenait au sexe opposé.

Des Indiens sont récemment devenus célèbres en déclarant publiquement leur homosexualité. C’est par exemple le cas de Manvendra Singh Gohil, un jeune prince devenu une vedette internationale du mouvement pour les droits des homosexuels.

Les relations lesbiennes ont en revanche plus de mal à s’affirmer publiquement. La sakhiyani, ou amitié amoureuse entre les femmes, est moins tolérée dans une société où les femmes, et surtout leur vertu, sont vues comme la propriété des hommes, pères et maris, et où leur destin ultime reste la production des fils. D’où les réactions extrêmement violentes contre Fire (1998), le film de Deepa Mehta qui montrait pour la première fois sans détour une relation amoureuse entre deux femmes.

En fait, le patriarcat indien trouve les homos aussi menaçants pour la masculinité que les femmes… car il sent bien poindre la très ancienne vérité selon laquelle nous avons tous une identité sexuelle incertaine.


* Mira Kamdar est universitaire et essayiste. Elle écrit régulièrement dans la presse américaine et indienne. En 2008, elle a publié Planet India. L’ascension turbulente d’un géant démocratique, éd. Actes Sud.(voir le compte rendu de ce livre dans la Lettre du CIDIF n° 38)