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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

"L’Inde ne devrait pas aspirer à devenir une superpuissance"



Alors que la réussite économique de l’Inde et son poids croissant dans la blance mondiale, sont contamment célébrés, l’historien Ramachandra Guha livre sa vision, plus sombre, de l’état du sous-continent et de ses principaux maux. La liste est longue.

 

 

Certains y verront un pessimisme malvenu,  provocateur, voire un alarmisme exagéré. Ramachandra Guha en est pourtant convaincu : "L'Inde ne deviendra pas et ne devrait pas devenir une superpuissance". Lors d'une conférence à New Delhi hier, cet historien et écrivain, auteur du livre L'Inde après Gandhi, a exposé dix problèmes, internes pour la plupart qui, selon lui, devront être résolus avant que l'Inde puisse prétendre faire partie des acteurs internationaux majeurs. 

"En 1948 comme aujourd'hui, les attentes concernant l'essor de l'Inde ont omis de prendre en compte certains facteurs internes", explique t-il, établissant un parallèle entre la situation actuelle du pays et celle à l'aube de l'indépendance. Premier problème évoqué par Ramachandra Guha : les tensions communautaires qui perdurent en Inde. "La tendance actuelle suggère une montée de l'extrémisme religieux à long terme. La polarisation de la société indienne selon des critères religieux présente un grave danger", estime t-il.

L'historien évoque ensuite la rebéllion naxalite, guérilla maoïste qui cause bien des soucis à New Delhi ces derniers temps, dans l'est du pays. "Les naxalites sont présents dans 50 à 60 départements (districts)  indiens et non 165, comme l'affirme les autorités. Mais leur ancrage dans les populations tribales est profond", assure t-il.

S'il ne croit pas à la réalisation du rêve avoué des maoïstes de "planter le drapeau rouge sur le fort rouge" de Delhi , Ramachandra Guha rappelle que le gouvernement aura néanmoins du mal à regagner "le coeur et les esprits des tribaux, qui représentent 40% des populations déplacées et sont les grands perdants de la réussite économique indienne".

Après l'extrémisme religieux et l'extrême gauche, c'est  la "corruption et la corrosion" de la classe politique qui est pointée du doigt. Connu en Inde pour être un sympathisant du  Congrès, Ramachandra Guha n'est pas tendre avec le parti de Sonia Gandhi, qu'il qualifie d'"entreprise familiale". Evoquant également une poignée de partis régionaux devenus de véritables dynasties, il dénonce "une entrave au processus démocratique" qui se généralise en Inde.

Egalement sur la liste des problèmes à résoudre de M. Guha : Le déclin des institutions publiques –et notamment celui des universités indiennes, à l'heure où la Chine rattrape son retard en la matière-, la dégradation alarmante de l'environnement, qui se traduit par "la déforestation, la contamination des nappes phréatiques et la pollutionsdans les grandes villes", et le "fossé qui s'accroît entre les riches et les pauvres".

"Pourquoi, alors que le désarroi des populations rurales existe depuis des années,  assiste-t-on à de plus en plus de suicides d'agriculteurs, ces quinze dernières années?", s'interroge l'historien pour aborder ce dernier point. "Avant, il y avait la caste, la famille, le village pour les soutenir alors qu'aujourd'hui le succès des plus riches les renvoient directement à leurs propres échecs", analyse-t-il.

Poursuivant sa critique impitoyable, Ramachandra Guha met ensuite en cause l'"apathie des médias", pointant du doigt l'essouflement du journalisme d'investigation depuis la fin des années 1980, remplacé, d'après lui, par une presse de plus en plus trounée vers les affaires économiques et "pas aussi alerte qu'elle devrait l'être".

Si l'Inde est loin d'obtenir le statut de superpuissance, ce serait également, selon lui, dû à la fragmentation politique du pays, qui empêche le gouvernement d'implémenter des mesures sur le long terme. Il met aussi en cause l'échec d'intégration de certains Etats et de leurs populations, en particulier le Cachemire, le Nagaland et le Manipur. Enfin, M. Guha termine son exposé en évoquant le seul facteur externe qui porterait préjudice à l'Inde sur la scène mondiale : ses voisins pour le moins instables à l'est, à l'ouest et au sud.  

"Je suis en faveur de donner  une plus grande place à l'Inde à l'international, et notamment au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU. Mais l'Inde ne devrait pas aspirer à devenir un pays puissant et dominant mais un pays moins mécontent", lance t-il en guise de conclusion.

Antoine Corta, Aujourd'hui l'Inde, le 14 juillet 2009