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L’Inde cherche à en finir avec sa crise d’identité


Terrorisme, immigration ou encore fraude fiscale ont poussé le gouvernement indien à créer une carte unique pour pouvoir identifier ses ressortissants. Cet énorme chantier a été confié à Nandar Nilekani, co-fondateur du premier groupe informatique indien Infosys.

 

 
 

 

Pour identifier un Indien aujourd'hui, difficile de savoir par où commencer. On peut lui demander un passeport, une carte d'électeur, un permis de conduire, une carte de rationnement alimentaire : la liste est longue. Et pourtant, certains ne possèdent toujours pas de document justifiant leur état civil.

Dans un pays où vivent plus d'un milliard de personnes, l'idée de fournir à chacune d'entre elles une carte d'identité unique peut donner le tournis. Il faudrait recenser ces individus, collecter un minimum de données les concernant, établir un registre à l'échelle nationale puis créer autant de cartes plastifiées que d'habitants auxquels elles seront destinées. Une tâche herculéenne qui requerrait un investissement conséquent en temps, argent et personnel.

Les attentats de Mumbai du 26 novembre dernier ont cependant accéléré la mise en place de ce projet. Il figurait ainsi dans le programme du Parti du Congrès, réélu en mai. Car le fait de pouvoir contrôler l'identité des personnes circulant sur le territoire indien permettrait de mieux garantir la sécurité intérieure face à la menace terroriste. Manmohan Singh, Premier ministre, a donc annoncé dernièrement la création d'un organisme, la Unique Identification Authority of India (UIDAI), qui coordonnera tout le programme. La surveillance de l'immigration clandestine ou la lutte contre les fraudes seront aussi facilitées par l'introduction d'une identité unique.

Le gouvernement estime également que des millions de roupies destinées aux plus démunis sont détournées car il est impossible de savoir si l'aide arrive à bon port. Avec un numéro individuel valable pour tous les services, les risques d'usurpation d'identité seraient réduits au minimum et il serait également plus aisé de vérifier le règlement des impôts, un des trous noirs de la comptabilité publique. La carte servirait même, grâce à une puce électronique intégrée, à enregistrer des données médicales, telles que le groupe sanguin de son détenteur ou les substances auxquelles il est allergique.

L'UIDAI sera présidée par Nandar Nilekani, figure de proue d'Infosys, société spécialisée dans les technologies de l'information et de la communication, qu'il a cofondée en 1981. Il est un symbole de l'Inde qui réussit, élu homme d'affaires asiatique de l'année 2007 par le magazine Forbes, et à plusieurs reprises a manifesté son envie d'agir pour son pays. L'idée d'une carte d'identité unique figure déjà dans son ouvrage Imagining India: The Idea of a Renewed Nation. "Créer un registre national d'habitants, leur attribuer une identité unique accessible à travers une base de données nationale, peut avoir des effets considérables sur la qualité des services publics délivrés", écrivait-il, avant même que la mission gouvernementale lui soit proposée.

Nandar Nilekani agira sous la tutelle du Premier ministre, avec un véritable statut de ministre et la possibilité de choisir lui-même ses collaborateurs. Il aurait déjà sélectionné une cinquantaine de personnalités issues du privé, et notamment de Infosys, pour l'accompagner. De nombreux haut-fonctionnaires aussi auraient postulé pour faire partie de cette aventure, dont le budget s'élèvera à 1,2 milliards de roupies (17,6 millions d'euros).

Les premiers à recevoir cette carte seront les habitants des états de bord de mer ou frontaliers, les plus vulnérables à l'immigration illégale et à l'incursion de terroristes venus de l'étranger. L'ensemble de la population sera couvert d'ici 18 mois, selon le calendrier fixé par le gouvernement, un délai quasiment impossible à tenir. Nandar Nilekani devra maintenant prouver tout son talent au sein de la chaotique bureaucratie indienne.

 

Mike Alvarez, Aujourd'hui l'Inde, le 13 juillet 2009