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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Un groupe taliban peut en cacher bien d’autres

La crainte de voir le pays tomber sous la coupe des islamistes est sans doute exagérée. Car les différentes entités sont extrêmement divisées et ne partagent pas toutes la même vision politique.

24.06.2009 | Arif Jamal

Activistes Sipah-e Sahaba Pakistan (SSP), 13 août 2007

Activistes Sipah-e Sahaba Pakistan (SSP)

Les talibans pakistanais se rapprochent dangereusement d’Islamabad. Ils sont à quelques kilomètres à peine du village de Kahuta, symbole du statut nucléaire du pays [le centre de recherche atomique y est implanté]. Reste à savoir s’ils seront en mesure de pénétrer dans la capitale du seul pays musulman doté de la bombe atomique. La simple pensée des talibans pakistanais entrant dans la ville inquiète les décideurs occidentaux. Au Pakistan, la population n’est ni alarmée ni effrayée par cette éventualité. En effet, les talibans pakistanais ne prendront pas si facilement Islamabad, car certains groupes talibans pourraient s’y opposer. Le terme “taliban pakistanais”, employé par commodité pour les Occidentaux, prête en fait énormément à confusion. Les talibans pakistanais ne constituent pas un groupe homogène comme leurs cousins et voisins afghans. S’ils ont décidé de se regrouper sous l’appellation de “talibans pakistanais”, c’est uniquement pour faire face à la menace que les forces occidentales stationnées en Afghanistan ont fait peser sur leur existence dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001. Avec l’affaiblissement de la menace américaine, il y a fort à parier que le groupe se disloquera et que les diverses factions se livreront bataille.

Les groupes djihadistes pakistanais sont fermés et sectaires. La plupart s’intéressent plus à l’élimination des groupes appartenant à d’autres mouvances de l’islam qu’à celle des infidèles non musulmans. Depuis la création du Pakistan en 1947, des groupes djihadistes de différentes écoles se sont associés pour guerroyer contre d’autres groupes plus vulnérables ou moins fortunés, contre le gouvernement ou même des individus en particulier. En 1950, la majorité absolue des Pakistanais appartenait à la branche barelvie [école sunnite rivale de l’école deobandie des talibans, sunnite également mais proche du wahhabisme]. Les musulmans chiites formaient près de 10 % de l’ensemble de la population musulmane, avec une faible minorité deobandie [du nom d’une école coranique basée en Inde et dont les talibans afghans notamment se réclament] et une fraction quasi inexistante de disciples du mouvement Ahle Hadith [une secte qui croit en la primauté de la tradition du Coran et du Prophète]. Malgré leur faible nombre au moment de la création du Pakistan, les deobandis occupaient une place de choix parmi les mouvements islamistes. En outre, les oulémas deobandis ont accordé une importance particulière à la construction de mosquées et de madrasas. Ils sont ainsi devenus, dès les années 1970, la plus puissante minorité islamiste. La guerre soviéto-afghane [1979-1989] et, à partir de 1989, le conflit au Cachemire ont renforcé la mouvance deobandie, tant au Pakistan qu’en Afghanistan. Le Pakistan a assisté à l’apparition de partis politiques et de groupes deobandis tels que la Jamiat Ulema-i-Islami [Rassemblement des oulémas de l’islam], le Sipah-e Sahaba Pakistan [SSP, Armée des camarades] ou encore le Harkat-ul-Ansar [devenu ensuite la Harkat-ul-Mujahideen, HUM, Mouvement des combattants].

Lorsque le régime militaire de Pervez Musharraf a décidé de collaborer avec les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, après le 11 septembre, le mouvement djihadiste des deobandis s’est divisé quant à la position à adopter : devait-il soutenir l’alliance stratégique du général Musharraf avec l’Occident ? Un large pan du mouvement a décidé de ne pas s’opposer à la décision d’Islamabad de se joindre à la coalition antiterrorisme. Une autre partie, plus petite, a choisi de faire bande à part et de prendre les armes contre Musharraf. Pour récompenser les premiers de ne pas s’être opposés à sa décision, le gouvernement a soutenu le djihad mené en Afghanistan et au Cachemire. Toutefois, avec le temps, la frustration s’est fortement intensifiée chez ceux qui ne s’étaient pas opposés à Musharraf. Et les factions djihadistes violentes se sont renforcées.

Cette politique s’est avérée payante, et les organisations djihadistes ont réussi à élargir leurs infrastructures. Longtemps, elles ont débattu de la possibilité de mener le djihad au Pakistan et de faire de ce pays un Etat islamiste comme l’Afghanistan sous les talibans. Vers 2006, un consensus a commencé à poindre : le Pakistan était assez mûr pour tomber – comme un fruit – entre les mains des djihadistes, malgré les tensions toujours existantes. Cette décision s’expliquait notamment par la puissance grandissante de la Jamaat-ud-Dawa, le plus grand groupe djihadiste et la vitrine légale de l’organisation terroriste Lashkar-e-Taiba. Les événements de la Lal Masjid [la Mosquée rouge, véritable bastion fondamentaliste, prise d’assaut par l’armée] en 2007 ont probablement constitué la première étape de la prise de pouvoir des deobandis à Islamabad. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les six mois d’affrontements de janvier à juillet 2007 ont révélé au grand jour les faiblesses de l’Etat pakistanais. Depuis, les deobandis sont passés à l’offensive de Khyber à Karachi. Ils comprennent toutefois que le pays demeure majoritairement barelvi et qu’il sera impossible de prendre le pouvoir sans au moins neutraliser le clergé de cette mouvance. Si les forces djihadistes deobandies y parviennent, l’un des principaux obstacles à la prise de contrôle d’un Pakistan déjà fragile serait dès lors éliminé.

 

Arif Jamal*, Courrier International

*Chercheur à la New York University, il est également l’auteur de Shadow War: The Untold Story of Jihad in Kashmir [La guerre de l’ombre : l’histoire secrète du djihad au Cachemire, 2009, inédit en français].