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Le Pakistan à la recherche de ses "bons talibans"

 
      
 

La guerre en Afghanistan passe par le Pakistan. Cette vérité d'évidence, George Bush ne l'avait pas franchement saisie, tout absorbé qu'il était par l'Irak, mais son successeur Barack Obama l'a d'emblée érigée en doctrine. Celle-ci porte un nom : "Af-Pak" (pour Afghanistan-Pakistan). A partir du moment où l'insurrection en Afghanistan se nourrit de sanctuaires au Pakistan, dès lors que les zones pachtounes - matrice ethnique du mouvement taliban - enjambent la frontière (théorique) entre les deux pays, autant en tirer toutes les conséquences. Il y a là un noeud, une articulation, une connexion qu'il faut neutraliser. Les émissaires de la cause "Af-Pak" s'y attellent.

C'est dans ce contexte qu'il faut analyser l'offensive militaire lancée par le gouvernement pakistanais contre les talibans de la vallée de Swat (Nord-Ouest), cet ancien paradis touristique cerné de massifs himalayens dont les rebelles islamistes s'étaient rendus de facto maîtres depuis environ deux ans.

L'affaire est très sérieuse. L'armée pakistanaise, qui s'était jusque-là contentée d'opérations en trompe-l'oeil, a repris la main, enregistre des succès, soutenue par une opinion publique lassée des exactions des talibans. Le coût humain en est très lourd. Les raids aériens font de très nombreuses victimes civiles. Et le déplacement massif de la population - autour de 3 millions de personnes sur l'ensemble de la région de Malakand - plonge le Pakistan dans la plus grave crise humanitaire depuis son indépendance en 1947.

Est-ce un tournant ? Le signe que le Pakistan est enfin résolu à en finir avec le double jeu ou les occultes machinations dont il était jusqu'alors familier ? L'indice que M. Obama a réussi à arrimer Islamabad à son approche "Af-Pak" ? Le scepticisme s'impose. L'opération de Swat est assurément importante, mais la véritable citadelle du Teehrek-e-Taliban Pakistan (TTP), le mouvement chapeautant les différents groupes talibans pakistanais, est localisée dans la "zone tribale" semi-indépendante du Sud-Waziristan. C'est là que Baitullah Mehsud, le chef du TTP, a établi son fief, d'où il lance ses commandos vers le reste du pays.

Le Sud-Waziristan est la "racine du mal", comme l'on dit au Pakistan. La rumeur court que l'armée pakistanaise est sur le point de s'y attaquer. Qu'elle est maintenant décidée de mettre hors d'état de nuire le redoutable Mehsud, trop longtemps toléré. Après Swat, l'heure du test du Waziristan, le vrai, aurait sonné. Mais l'élimination de Baitullah Mehsud, si jamais elle se produit, ne signera sûrement pas le démantèlement du mouvement taliban au Pakistan. La raison en est simple : Islamabad ne tient pas le phénomène taliban en soi pour une menace. Ou plus précisément, il existe à ses yeux deux catégories de talibans : les "mauvais" et les "bons". Les premiers sont ceux qui, à l'instar de Baitullah Mehsud, s'attaquent à l'Etat pakistanais lui-même. Il faut les détruire.

Les seconds sont ceux qui se contentent d'attaquer les troupes de l'OTAN en Afghanistan. Il faut les préserver. Là où les Occidentaux voient un péril global, les services secrets de l'armée pakistanaise - les véritables maîtres du Pakistan - différencient, distinguent, séparent le bon grain de l'ivraie. Le malentendu n'est pas près de se dissiper.

Pour comprendre cette "duplicité" pakistanaise, il faut l'inscrire dans son contexte géopolitique régional. Il faut la relier à la rivalité historique avec l'Inde. Né de la sanglante partition de l'ex-empire britannique des Indes, l'affrontement se mène à l'Est - frontière naturelle entre les deux pays - où le contentieux autour du Cachemire saigne toujours. Il se livre aussi, à l'Ouest, sur un théâtre afghan où l'Inde sait se glisser, attisant le complexe pakistanais de l'encerclement. Après avoir perdu trois conflits (1947, 1965, 1971), le Pakistan continue le combat mais en éludant le choc frontal. C'est une guerre asymétrique conduite par sous-traitance à des "acteurs non-étatiques", c'est-à-dire des groupes irréguliers.

Les services pakistanais ont misé sur des organisations d'obédience islamiste, censées être plus loyales au nom de l'identité musulmane du Pakistan. Il en existe deux types. Le premier - à l'Ouest - est composé des talibans pachtounes, gardiens de la frontière avec l'Afghanistan. Le second - à l'Est - comprend les djihadistes pendjabis, basés dans le Pendjab pakistanais, familiers des incursions au Cachemire, ou ailleurs sur le sol indien.

Le Pakistan n'a aucune raison impérative de se priver de ces artisans de la "guerre par procuration". Car l'Inde demeure à ses yeux la principale menace. Non seulement elle se refuse à rouvrir le dossier du Cachemire, mais elle consolide ses réseaux en Afghanistan à l'ombre de l'OTAN. "L'option de la guerre par sous-traitance aux djihadistes n'est pas abandonnée", résume Amélie Blom, éditrice du South Asia Multidisciplinary Academic Journal (Samaj). La hantise du Pakistan est que l'Inde finisse par remplir le vide en Afghanistan qu'ouvrira à terme l'inévitable départ des troupes de l'OTAN. Dans cette perspective, il faut soigner les "bons talibans", ceux dont la mission se borne à installer un régime "ami" à Kaboul. Mais à l'heure d'Al-Qaida, le djihad est-il soluble dans un mandat de supplétif ?

 

Frédéric Bobin, Le Monde, le 29 juin 2009