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Après les attaques racistes en Australie, l’Inde fait son autocritique


L’agression d’un étudiant indien à Melbourne, lundi, est la quinzième en un mois à l’encontre de ressortissants du sous-continent dans le pays. Attribuée à un racisme anti-indien, cette vague de violence a ouvert un autre débat médiatique, plus introspectif, sur les disciminations et les préjugés qui perdurent en Inde.

 

 
 
 

M. A. Khan se promenait seul dans une rue de l'est de Melbourne lorsqu'il s'est fait passer à tabac par deux individus, lundi après-midi,  sans motif apparent. "Ils ne m'ont pas demandé d'argent et n'ont pas essayé de me voler quoi que ce soit", a déclaré au Times of India la victime, un étudiant de 20 ans originaire de l'Etat d'Andhra Pradesh.

Comme plusieurs de ses compatriotes avant lui, M.A. Khan, semble avoir été ciblé avant tout pour ses origines et sa couleur de peau. Les agresssions contre les ressortissants indiens se sont en effet multipliées depuis un mois en Australie. A Melbourne, 30% des agressions sont dirigés contre des indiens, qui ne représentent pourtant qu'1% de la population, selon la police australienne.

Admettant que certaines des agressions avaient "des motivations raciales", les autorités australiennes persistent à affirmer que la majorité était de nature "opportuniste", expliquant qu'elles ciblaient une communauté considérée comme une proie facile.

Amplement relayée par les médias indiens, cette série d'agressions s'est transformé en affaire d'Etat, obligeant le Premier ministre australien Kevin Rudd à tenir une réunion à ce sujet avec son homologue indien Manmohan Singh. Une manifestation contre les violences anti-indiennes avait ensuite été organisée à Melbourne le 1er juin.

Choquée, à juste titre, par ces agressions violentes (une des victimes s'est retrouvée dans le coma après avoir reçu des coup de tournevis dans le ventre), l'Inde s'est mis à pointer du doigt l'Australie, dénonçant avec véhémence –et un certain nationalisme- le climat de racisme qui y régnerait.  

"A la suite des agressions sur des étudiants indiens en Australie, nous avons décidé d'interdir la vente de produits australiens comme la bière Foster's", pouvait-on lire sur une pancarte à l'extérieur d'un restaurant de Bombay. Le célèbre acteur indien Amitabh Bachchan avait même refusé d'accepter un doctorat honorifique discerné par une université australienne, en signe de protestation contre les violences. Sur le web, il était également de bon ton de dénoncer l'intolérance australienne, de décourager ses concitoyens de s'y rendre.

La série d'agressions et les réactions passionnées qu'elle a suscitées en Inde a cependant poussé les médias indiens à poser une autre question, plus dérangeante : "Ne sommes nous pas racistes, nous aussi ?", lit-on en Une du dernier numéro d'Outlook. Prenant le contre-pied des accusations contre l'Australie, l'hebdomadaire indien recueille plusieurs témoignagnes et anecdotes révélatrices des préjugés et du racisme latent, en Inde, à l'encontre de certains groupes ethniques.

"Un jour, alors que j'observais les girafes au zoo de Lucknow, j'ai réalisé qu'une cinquantaine de familles derrière moi me dévisageait bouche bée", raconte dans Outlook Diepiriye Kuku, un doctorant noir américain à l'université de Delhi. D'autres étudiants africains affirment s'être fait cracher dessus ou même passer à tabac, même si les cas d'agressions physiques restent rares.

"Notre racisme est codé selon la couleur : le blanc est, de manière intrinsèque, considéré désirable et supérieur et le noir indésirable et inférieur", écrit l'éditorialiste du Times of India Jug Suraiya sur son blog. Les nombreuses publicités pour des crèmes de beauté qui éclaircissent la peau et la recherche de femmes "au teint clair" dans les annonces matrimoniales des journaux indiens sont révélatrices de cette mentalité qui alimente les préjugés racistes.

Mais les personnes à la peau mate ne sont pas les seules victimes. Les habitants des Etats du nord-est du pays subissent eux aussi la discrimination et sont traités comme des citoyens de seconde zone dans les métropoles indiennes. "C'est comme si j'avais été déshéritée par mon propre pays", affirme Jotham Ngade, originaire du Manipur et résidant à New Delhi. Couramment appelées "chinkies" à cause leurs traits asiatiques qui les différencient physiquement de leurs concitoyennes du sous-continent, les filles du nord-est sont souvent perçues comme des filles faciles voire des prostituées. Les immigrés népalais des grandes villes indiennes subissent  un mépris similaire.

Les préjugés racistes (et inconscients?) qui perdurent en Inde ont, comme en Australie ou ailleurs, plusieurs raisons d'être. Sur le sous-continent, ils pourraient cependant être aggravés par un facteur supplémentaire: le système de castes, qui entretient encore l'idée de supériorité de certains groupes. "Alors qu'en Australie le racisme est marginalisé, en Inde il est institutionalisé", résume une étudiante australienne à l'univeristé de Pune.

 

Antoine Corta, Aujourd'hui l'Inde, le 24 juin 2009