Blue Flower

Avec les enfants du film de Danny Boyle.


Agents douteux, intermédiaires multiples et parents intéressés... Le retour d'Azhar et de Rubina, les jeunes héros de «Slumdog Millionaire», dans leur bidonville de Mumbai suscite des convoitises et bien des espoirs. Reportage


Derrière lui, une carcasse de ventilateur amputé de ses ailes le nargue. C'est toujours comme ça avant la mousson. Il fait une chaleur de gueux. La sueur coule sur sa poitrine dorée, sous la chemise. Des dizaines de mouches énervent son visage. L'air est gluant et âcre. Et son père qui ne fait que dormir ! Azhar en a marre d'être sous cette tôle brûlante. Sa mère lui demande de rester un peu. Il se prête au jeu des questions avec le savoir-faire des vieux briscards. Plus tard ? Il sera «cent fois plus beau que Salman Khan», le Musclor de Bollywood, et vivra en «America». Pour l'heure, il n'est que le plus célèbre des habitants de son bidonville. D'ailleurs, pitié, qu'on le laisse filer, il a «des choses importantes à faire» : son cousin l'attend pour jouer.


Azharuddin Mohammed Ismail, dit Azhar, a 10 ans. Dans le film «Slumdog Millionaire», de Danny Boyle, il joue le frère de Jamal, le héros. Comme Rubina Ali, qui incarne Latika enfant, il est né ici, dans le «slum» de Bandra East, au coeur de Mumbai. Il a fait ses premiers pas sur cette terre battue, au milieu des corbeaux qui picorent les ordures. Ses deux grandes soeurs vivent désormais chez les parents de leur mari. Sous la cabane de tôle et de tissu restent son frère Irfhan, 18 ans, sa femme Chabana qui prépare le curry à même le sol, et ses parents. Sa mère, Shameen, ne sait si elle a «40 ou 45 ans». Elle a un oeil crevé, un sari rouge, un beau sourire et des boucles d'oreilles en or. Elle vient de la campagne, à douze heures de train. Elle s'est installée là il y a une quinzaine d'années. Ismael, son père, passe ses journées à somnoler et à boire de l'alcool. Avant d'être ce corps trop maigre, il travaillait à récupérer du bois qu'il revendait pour les baraques du slum. Le recyclage est une spécialité de cette ville où rien ne se perd, sauf la santé. Ismael, depuis des mois, souffre de la «tibi», la tuberculose. Ca lui creuse le regard.OAS_AD('Middle1');

«Uncle Danny» et spéculation


Avec les 120 000 roupies (1800 euros) qu'ils disent avoir reçues pour la prestation du petit dernier dans le film d'«Uncle Danny», ses parents ont acheté des poules - elles vivent avec eux et frôlent les jambes. Et aussi des vêtements corrects, des bijoux et une télévision d'occasion, à 500 roupies (7,50 euros). Chaque mois, une travailleuse sociale vient leur remettre de la part du Jai Ho Trust (voir encadré) 6 500 roupies. Assez pour assurer le quotidien, payer la nourriture, les frais médicaux, les livres. Mais pas de quoi sortir du slum. Avec plus de 18 millions d'habitants et une densité de 22 000 habitants au kilomètre carré, Mumbai étouffe. Les loyers explosent. 55% de la population sont contraints de vivre dans des bidonvilles érigés dans le moindre interstice. Paradoxe indien, le slum où vivent Rubina et Azhar est au beau milieu d'un quartier branché. A quelques mètres des taudis, des résidences climatisées abritent les stars de Bollywood. Et au bout de la route se dressent des immeubles d'affaires. A Bandra, chaque mètre carré vaut de l'or et attise les convoitises. Alors, quand les bulldozers sont arrivés, biendécidés à rendre le terrain au marché immobilier, Azhar a fait monter ses larmes. Et Shameen l'a poussé devant les caméras.


Chacun ses armes. Eux sont nés maudits. Musulmans de basse caste, de quoi ne jamais voir la sortie du tunnel. Ils n'ont ni patrimoine ni ressources, mais des enfants lumineux qui savent capter l'objectif. Pourquoi refuser ce cadeau du ciel, la photogénie ? Avec le succès inattendu du film, ses 8 Oscars, ses 4 Golden Globes et ses millions de spectateurs, les enfants sont devenus une providentielle source d'argent. Après tout, il n'est pas rare ici que les gamins travaillent, petits vendeurs des rues ou aides domestiques, pour ramener quelques roupies à la maisonnée. Les parents rêvent d'autres films, publicités, clips ou bollywooderies. Les voisins, dont certains ont été figurants pour 50 roupies (75 cents) la journée de tournage, abordent les journalistes, espérant être remarqués à leur tour. En France et aux Etats-Unis, on annonce déjà la parution des «autobiographies» de Rubina et Azhar. «Ces enfants ont été monétisés», s'attriste Israel Nanda. Il dirige l'ONG World Vision qui vient en aide aux enfants des rues. «Leur image a été utilisée par tout le monde pour faire de l'argent, je ne sais pas comment ils réagiront quand ils le réaliseront plus tard», ajoute-t-il avant d'en profiter, lui aussi, pour faire connaître son action. Si Azhar et Rubina sont les héros d'une fable moderne, elle raconte une société du spectacle globalisée.


Dès lors qu'ils savent un peu d'anglais et calculer des commissions, des hommes s'improvisent intermédiaires entre les enfants du slum et les marchands d'histoires. Avidité, succès, trahison, disgrâce : cela pourrait être le pitch du prochain Danny Boyle. C'est la désillusion qu'a vécue Pervez Ahmed. Pour se rendre chez lui, à côté de chez Rubina, il faut monter une mince échelle. On arrive dans un «duplex» où il vit avec ses trois enfants, sa femme et quelques rats. Une petite pièce sans fenêtre mais avec mezzanine, équipée des preuves matérielles de sa réussite : deux ventilateurs, un frigo et une télévision qui, cet après-midi-là, retransmet, entre deux clips, un match de Roland-Garros. Mais Pervez est amer. Depuis le film, il n'a presque plus travaillé. «A part des figurants, qui me rapportent 100 roupies (1,50 euro) la journée, je ne place plus personne.» Il exerce la fonction d'agent depuis vingt-six ans. Fournisseur en «slum kids», enfants du bidonville, garantis bon marché et spontanés pour tout tournage. Moyennant 50000 roupies (750 euros), il a trouvé Rubina et Azhar. C'est après les Oscars que les choses se sont gâtées. «Les parents ont dit qu'ils n'avaient pas été payés, c'est faux. Tout était consigné dans un contrat.» On le soupçonne d'avoir détourné de l'argent. Résultat, les producteurs ne veulent plus entendre parler de Pervez. Pas assez carré : «Personne n'a envie d'être accusé par la presse d'être un exploiteur d'enfants, explique Raj Acharya, assistant réalisateur sur «Slumdog Millionaire». Cela va nuire aux deux petits. Ils auront du mal à trouver d'autres films.»


Début avril, Dinesh, un de ces intermédiaires du slum, est allé chez Rubina. Pour y arriver, il faut traverser la double voie congestionnée de taxis vintage, de rickshaws vibrionnant et de berlines climatisées. Puis longer la voie ferrée, saluer le coiffeur de rue, entendre les rires des enfants qui s'aspergent d'eau noire, éviter les chèvres, jeter un oeil aux adolescents agglutinés sur le vieux jeu vidéo et, enfin, s'enfoncer dans les ruelles du slum. Pas plus larges que la rigole où stagne de l'eau croupie, mais hautes comme les baraques qui comptent jusqu'à deux étages. Quand la mousson s'abat, les travées deviennent égouts bouillonnants et les rez-de-chaussée sont des latrines inondées.


C'est au fond d'une impasse que Dinesh a retrouvé Rubina, son père Rafiq, sa belle-mère et leurs autres enfants. Depuis quatre mois, il s'est autodésigné conseiller. Il les accompagne à la banque, les aide pour les papiers et, moyenant 150 dollars, rencarde les journalistes. Cette fois, Dinesh a parlé d'un rendez-vous avec un cheikh du Golfe. Rafiq, 32 ans, né dans le bidonville, charpentier de misère depuis qu'il a 13 ans, 300 roupies (4,50 euros) de revenu par jour de travail, a quitté le fauteuil de jardin qui lui sert de salon. Il s'est rendu avec son frère, qui parle un peu l'anglais, dans un grand hôtel de la ville. Le cheikh a dit combien sa femme avait été touchée par le jeu de Rubina dans le film. Il a dit aussi qu'il allait les aider. A proposé 200 000 livres sterling, ce qui fait assez de roupies pour plusieurs vies à Bandra East. Une caméra filmait. Rafiq ne savait pas que les images seraient diffusées sur le site du tabloïd anglais «News of the World», tout content d'avoir piégé le père accusé d'avoir voulu vendre sa fille. Le cheikh était un journaliste déguisé. «J'ai cru que c'était juste des gens généreux, jure Rafiq. Je n'aurais jamais laissé ma fille.» La mère de Rubina, qui n'avait pas donné signe de vie depuis des années, est venue : choquée, elle prétendait la récupérer. La nouvelle femme de Rafiq s'est interposée. Elles se sont battues. Des caméras, évidemment, étaient là. Depuis, les images tournent sur le Net. Il répète sa version, inlassablement, Rafiq. Son histoire est tout ce qu'il a à vendre.


Un jour, grâce à tout ce cirque, ils pourront peut-être quitter cet endroit de misère. Où les toilettes sont publiques et insalubres. Où l'eau n'est distribuée que de 5 à 9 heures du matin. Où le riz fait tous les menus. Où, chaque jour depuis un mois, se présentent de nouveaux journalistes, à qui Rafiq ne demande pas d'argent, mais dont il range précautionneusement les cartes de visite dans son portefeuille. Aujourd'hui, c'est un cameraman allemand. Rubina a mis une jolie robe. Elle fait le job, lance des sourires, enlace son papa chéri, suçote un bonbon puis demande, elle aussi, à pouvoir aller jouer. Elle n'a que 9 ans. Autorisation accordée. Elle disparaît, sautillant au fond de la ruelle, la poulette aux oeufs d'or.

Isabelle Monnin, Le Nouvel Observateur semaine du jeudi 18 juin 2009