Blue Flower

                                            Histoires de gendres et de belles-mères

L'émancipation des femmes en Inde bouscule des traditions familiales pourtant très ancrées. Du moins dans les villes, où le gendre perd son rôle de tout-puissant, écrit une psychiatre dans The Hindu.



C'est un fait avéré, et un thème récurrent dans les séries télévisées : en Inde aujourd'hui, les belles-mères mènent la vie dure à leurs belles-filles... qui le leur rendent bien. Mais qu'en est-il des relations entre les gendres et leur belle-famille, me demandait récemment un jeune lecteur.

La tradition veut que les gendres indiens soient toujours en position de force face à leur belle-famille. Cela se vérifie dans les faits depuis des décennies : afin de s'assurer que leur fille soit bien traitée par son mari et sa belle-famille, les parents de la mariée s'efforcent d'arrondir les angles et cèdent au moindre caprice de leur gendre qu'ils traitent comme l'égal d'un prince ou d'un roi. Seules les femmes issues de familles particulièrement riches ou influentes peuvent faire exception à cette règle. Les beaux-parents font alors comprendre à leur gendre qu'il serait bien avisé de ne pas faire de vagues, ce que ce dernier conçoit généralement sans peine, sachant parfaitement où est son intérêt.

Aujourd'hui, l'Inde urbaine assiste toutefois à un phénomène inédit. Ainsi qu'il a été dit et répété ad nauseam dans la presse nationale, l'indépendance économique des femmes a fait évoluer la conception du mariage et a - parfois - permis de rééquilibrer les relations au sein du couple. Conséquence intéressante de l'émancipation des femmes, les parents se sentent davantage en droit d'intervenir dans le mariage de leur fille. Résultat, il n'est pas rare aujourd'hui de voir les parents de la mariée se montrer plus exigeants envers leur gendre. Les beaux-parents n'hésitent plus à faire connaître leur avis sur divers aspects du ménage allant des placements financiers à l'opportunité de demander une promotion au bureau en passant par la défense de leur fille contre la belle-famille. Certains vont même jusqu'à leur conseiller telle ou telle méthode de contraception. Alors, intervention ou ingérence ?

Les gendres d'aujourd'hui se retrouvent à peu près dans la même position que les belles-filles d'hier. Pour les cyniques, c'est la preuve que le vent tourne et que ce phénomène n'est qu'un juste retour des choses.

Les gendres ne devraient pourtant pas payer pour les erreurs de leurs aînés, surtout à un moment où ils sont de plus en plus attentifs au bien-être de leurs épouses et s'éloignent du modèle patriarcal des vieilles générations.

De manière générale, la plupart des Indiens nés après l'indépendance [1947] et urbains manifestent une approche beaucoup plus pragmatique de leur rôle de parents. L'attitude des anciennes générations était davantage dictée par les normes sociales que par des connaissances ou une compréhension conscientes. Résultat : la tendance à maltraiter les belles-filles relevait plus des règles patriarcales que d'un besoin conscient de la part des parents. Les parents de l'après-indépendance sont aujourd'hui plus "à l'écoute" et ouverts à la discussion. Il arrive que leur désir de participation aille trop loin, même si nous n'en sommes pas forcément conscients. Aujourd'hui, les parents s'investissent beaucoup plus dans l'avenir de leur enfant, qu'il s'agisse d'ailleurs d'un garçon ou d'une fille, et certains ont parfois du mal à couper le cordon ombilical. C'est pourquoi il est important de se souvenir que la différence entre intervention et ingérence est ténue.

Il ne fait aucun doute que les parents, quoi qu'ils fassent, ne sont mus que par de bonnes intentions et qu'ils sont inquiets pour leurs enfants. Malheureusement, dès lors qu'elle viole la frontière naturelle qui existe entre parents et enfants adultes, l'intervention des parents se résume toujours à une forme d'interférence. C'est ce dont nous devons nous garder. Nous serions donc bien inspirés de suivre le conseil de Roger Water : "Laissez les enfants tranquilles !" Ils feront des erreurs, ils se casseront la figure mais ils se relèveront et poursuivront leur chemin. La présence des parents entre eux et leur conjoint(e) est bien la dernière chose dont ils aient besoin.
 
Vijay Nagaswami, The Hindu, 12 juin 2009 in Courrier international
 
 
Repères

Le sort des femmes en Inde varie énormément selon la caste, la classe, la région et la religion. Les femmes avortent couramment pour éviter la naissance d’une fille, à tel point que, dans certaines régions, on compte moins de 800 filles pour 1 000 garçons [la proportion naturelle est de 1 050 à 1 060 filles pour 1 000 garçons]. Car, traditionnellement, les garçons restent à vie dans la maison où ils sont nés, et assument le financement du logement, ainsi que la subsistance des parents lorsque ces derniers deviennent dépendants. En Inde, une belle-fille ou une belle-sœur, même mère de famille, habite donc dans le logement familial en tant qu’invitée plus ou moins tolérée. Il arrive donc à nombre de femmes de se retrouver sans foyer, chassées par leurs beaux-parents ou leurs beaux-frères, avec ou sans leurs enfants. La gharwali, la femme au foyer ou femme d’intérieur, peut se retrouver tout à coup une baharwali, une femme d’extérieur, sans abri.